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SHAFAQNA – Saphirnews | par Hanan Ben Rhouma: Pendant près de deux ans, le Centre d’études sur les conflits – Liberté et Sécurité (CCLS), avec l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Paris et les universités de Genève (Suisse) et de Leiden (Pays-Bas), a mené une étude portant sur l’impact de la politique contre le terrorisme et la radicalisation sur les communautés musulmanes en France. Une initiative dévoilée lundi 1er octobre et que les auteurs de l’étude ont expliqué par le manque de « données chiffrées pouvant servir de base à un réel débat » sur la question des effets des politiques antiterroristes sur les musulmans.

Cette étude, financée par l’Open Society Foundation, se fonde sur 927 entretiens, dont 426 réalisés auprès de personnes qui s’autodéfinissent comme « musulmanes » et 501 auprès d’individus non musulmans (dit « groupe de contrôle »).

Premier enseignement du rapport d’une centaine de pages : l’étude contredit « un certain discours médiatique » qui considère les musulmans comme des êtres se plaçant « dans une attitude de rejet ou de méfiance envers les institutions ». « Les musulman-e-s ont, dans l’ensemble, autant (voire légèrement plus) confiance que le groupe de contrôle dans la majorité des institutions de l’État et de la société française ». Toutefois, « les deux institutions qui obtiennent un score de confiance inférieur par rapport au groupe de contrôle sont les forces de l’ordre et les médias ».

Lire aussi : Les musulmans d’Europe confiants dans les institutions malgré les discriminations.

Le ressenti de discrimination plus accru chez les musulmans

Dans le même temps, « les musulman-e-s se sentent discriminé-e-s dans tous les domaines couverts par cette enquête (santé, école, logement, police, emploi, vie quotidienne) et cela d’une façon bien plus importante que les non-musulman-e-s : 2,2 fois plus lors d’une recherche de logement ; 3,2 fois plus à l’école ; 5,3 fois plus lors d’interactions avec la police », souligne-t-on.

« Musulman-e-s et non-musulman-e-s ne se distinguent pas de façon significative lorsqu’on leur demande si les politiques antiterroristes leur procurent un sentiment de sécurité » mais « les deux tiers des musulman-e-s et les trois quarts des répondant-e-s du groupe de contrôle estiment que l’antiterrorisme vise certains groupes en priorité ». Par ailleurs, « les réponses varient en fonction de l’âge : les jeunes musulman-e-s se sentent moins en sécurité que les non-musulman-e-s de leur âge, alors que les musulman-e-s de 45- 64 ans se sentent inversement plus en sécurité que les non-musulman-e-s de la même classe d’âge ».

 

Un comportement qui varie selon les expériences de discrimination

Un musulman sur trois dit « éviter de dire ce qu’il pense »sur les sujets controversés en lien avec la politique étrangère (30,6 %) ou la société (30,5 %). Une attitude qui n’est cependant « pas très éloignée de celle du groupe de contrôle » (respectivement 25,9 % et 28,7 %). « Il existe donc un phénomène d’autocensure diffus, accentué chez les musulmans », souligne le rapport.

Dans le même temps, « 79,8 % des musulman-e-s et 84,4 % du groupe de contrôle disent ne pas avoir changé leurs habitudes pour protéger leur vie privée en ligne. La minorité qui déclare faire attention est cependant deux fois plus importante chez les musulman-e-s (9,2 % contre 5 %) ».

Plus d’un tiers des musulman-e-s (38,5 %), en particulier auprès des jeunes (41,9 %), déclare ne plus lire ou regarder certains médias « à cause de leur façon d’aborder l’islam » et autant entre 45 et 64 ans (41,7 %) déclarent demander à leurs enfants de « faire attention à ce qu’ils/elles disent à l’école », pour éviter d’être discriminé-e-s. Enfin, « presque un tiers des musulman-e-s (36,9 %) dit réfléchir à deux fois avant de faire un don à un organisme de bienfaisance ».

Conclusion : « La propension supérieure des musulman-e-s à changer leur comportement face à l’antiterrorisme ne s’explique, quant à elle, donc pas par le fait d’être musulman-e-s, mais par celui de la surreprésentation des musulman-e-s parmi les victimes de discrimination. » Le degré de religiosité des personnes sondées est une variable qui s’est avérée « inopérante » pour expliquer possiblement des discriminations et des attitudes différenciées envers les institutions.

Savoir conjuguer politique antiterroriste et lutte contre les discriminations

Les chercheurs ouvrent la réflexion sur la nécessité de « lier les stratégies de lutte contre le terrorisme à un volet de lutte contre les discriminations ». Il « existe un capital de confiance des populations musulmanes envers les institutions, qui se dilapide lorsque celles-ci sont confrontées à la discrimination ».

Pour y remédier, il est donc nécessaire de s’attaquer aux discriminations comme « une priorité pour asseoir la légitimité d’une action antiterroriste respectueuse des libertés ». Quant au rapport police-populations, « il semble prioritaire d’insister sur une réflexion autour de modèles d’interaction apaisés entre les populations musulmanes et les forces de l’ordre, afin de garantir la sécurité de tous tout en faisant diminuer le sentiment de mauvais traitement et de sélection arbitraire lors des contrôles ».

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