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Île-Saint-Denis, le 12 juin 2018. Mohamed Gnabaly rompt le jeune avec deux amis. Lucile Boiron. Hans Lucas

SHAFAQNA – Liberation | par Dounia Hadni : Mardi soir, deux jours avant la fin du ramadan, on retrouve le maire de l’Ile-Saint-Denis, Mohamed Gnabaly. Agé de 33 ans, de sensibilité écologiste et issu de la société civile, il est dans sa ville, avec deux amis d’enfance, Jean-Yves et Yassine, avec qui il a fondé la société coopérative Novaedia, qui permet de relier des publics éloignés de l’emploi avec des métiers porteurs dans le bio, de l’agriculture urbaine à la restauration.

Gnabaly coche toutes les cases : il est noir, musulman, jeune, banlieusard, fils d’imam… De quoi, au choix, faire office de dépliant publicitaire ou provoquer des crises d’urticaire. Lui en a conscience : s’il est resté dans l’ombre au niveau médiatique depuis son élection il y a deux ans, c’est bien pour éviter toute récupération des extrêmes de tout bord.

Sur ce mois sacré pour les musulmans, «médiatiquement, il y a deux traitements : ah c’est le début du ramadan… Ah c’est la fin du ramadan», regrette-t-il.  Aujourd’hui, de son propre aveu, s’il accepte de nous recevoir chez Yassine pour partager le ftour et parler justement du… ramadan, c’est pour faire une sorte d’affichage public. «Je voulais être le maire de l’Ile-Saint-Denis, pas le maire noir, musulman, des quartiers. J’ai changé d’avis parce que le traitement de l’islam et des musulmans en France aujourd’hui me violente. Pour “décomplexer” le débat, je me dis qu’on ne peut pas continuer à s’autocensurer», lâche-t-il, entre deux respirations.

S’il admet que l’islam est plus difficile à porter qu’une autre religion quand on est une personnalité publique, il relativise avec un sourire timide le risque qu’il prend en adoptant cette posture : «Ici, à l’Ile-Saint-Denis, je peux assumer beaucoup plus facilement le fait d’être musulman… On est à 85 nationalités sur moins de 8 000 habitants.»

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«Dis-lui qu’ici à l’Ile-Saint-Denis, t’es pas loin de quitter la France.» A l’approche du ftour, les blagues fusent, les taquineries roulent d’un bout à l’autre de la table au moment de se passer la chorba et les bricks préparés par la belle-mère de Mohamed ainsi que des Petit Beurre et des Smarties. «Un ftour de célibataire», rigole monsieur le maire.

Ile Saint Denis, le 12 juin 2018. Mohamed Gnabaly rompt le jeune avec un ami. COMMANDE N° 2018-0771

Dans la pratique : «Tu te fous de notre gueule !»

Les trois associés débordent d’anecdotes liées à des problématiques auxquelles ils sont confrontés au quotidien avec leurs employés – en grande majorité des musulmans – au sein de leur entreprise. Dont celle-ci, alors que l’un de leurs gros clients leur demande il y a quelque temps d’organiser la gestion des quinze ans de sa fondation : «J’avais des petits jeunes de 20 ans qui commençaient à avoir un peu de barbe mais ça ne m’avait pas frappé plus que ça. Une semaine avant, je leur dis : “Bon les gars on a un big événement. Je veux tout le monde en costume-cravate, bien rasé, impeccable etc.” Et là, mes p’tits jeunes me disent : “Niet, on ne rase pas la barbe…”» Après négociations, «finalement, tout le monde a joué le jeu, poursuit-il. On entre dans la société et on tombe nez à nez sur une bande de hipsters avec de super longues barbes. Mes jeunes, affolés, se sont avancés devant moi et m’ont dit : “Tu te fous de notre gueule !” J’étais totalement démuni et je leur ai dit : “Ça n’a pas la même signification quand c’est toi qui la porte et quand c’est lui qui la porte. Quand c’est toi, ça fait intégriste. Quand c’est lui, c’est à la mode. Et ça, c’est les inégalités de territoire qu’il faut que vous intégriez, que vous assumiez.”»

Les souvenirs : «J’ai réalisé que les étrangers musulmans avaient une approche plus culturelle et moi, une approche plus religieuse»

Après avoir vécu à Mexico, à Londres et à New York, le diplômé en école de commerce décide de retrouver l’Ile-Saint-Denis en 2011, où il se sent «appartenir à quelque chose depuis ses six ans». Né à Paris, issu d’une famille nombreuse avec quatre sœurs et un frère, le fils du recteur de la mosquée de la ville d’inspiration soufie garde un doux souvenir des ramadans de son enfance, notamment du ftour à base de spécialités sénégalaises, telle que la fataya. Ces dernières années, sa table de rupture du jeûne est à la croisée des chemins entre les spécialités algériennes, le pays d’origine de sa femme, et celles du Sénégal, le sien.

C’est également à ses yeux un mois spirituel où il se purge au point de perdre en moyenne 10 kilos par an et où il ralentit son rythme de vie. Il hausse les épaules, sourcils au ciel : «Pas cette année !» Il a trois enfants en bas âge dont un nouveau-né.

Plutôt culturel ou religieux, le ramadan ? «C’est un des piliers de l’islam donc bien religieux, mais cela a fini par imprégner des cultures», pose-t-il simplement de sa voix coulante. «Il y a plusieurs façons et raisons de vivre le ramadan.»

Personnellement, il n’a jamais vécu le ramadan comme une contrainte. Et a commencé à se poser des questions sur sa pratique religieuse quand il est parti en classe préparatoire à Paris : «Là, je me suis retrouvé avec des musulmans venus du Maroc, de Tunisie et d’Algérie, issus d’une classe bourgeoise ou moyenne, dont le rapport à l’islam m’a interpellé. Je me disais avant de les connaître : “Ah, ça doit être autre chose de pratiquer la religion dans un pays musulman.” En fait, eux avaient une sensibilité plus culturelle et moi, une approche plus religieuse.»

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Musulman(s) en France : «En Seine-Saint-Denis, on nous renvoie à nos origines, à notre département, à notre manque d’instruction»

Pour Mohamed Gnabaly, la quête d’identité polarise les réflexions des jeunes des quartiers. «Ce n’est pas facile dans une société où on nous renvoie constamment à nos origines, à notre département, à notre manque d’instruction…» précise-t-il.

Sa propre quête d’identité, il l’a vécu notamment lors de la Coupe du monde 2002, et au match France-Sénégal. «Le Sénégal bat la France et tous mes copains me disent “Oh, vous avez gagné Mohamed.” Trois jours plus tard, j’arrive au Sénégal en vacances, on me dit : “On vous a défoncés”. Et là tu te dis merde, qu’est-ce qui se passe, je suis qui moi ? Et c’était ultra-marrant…» Mais pas que.

Il poursuit, la tête toujours un peu penchée : «A 17 balais, je discutais de ces questionnements avec mes parents et mon père me disait : “Arrête de te prendre la tête Mohamed. Tu es tout à la fois, tu n’es rien si tu veux.” Il ne comprenait même pas que je me pose cette question.» Et Yassine, discret jusqu’ici, de rebondir : «Nos parents et nos grands-parents avaient un lien différent avec la France : en tant qu’étrangers, ils s’adaptaient aux règles du pays, point barre. Nous, on est Français.»

Pour les trois, cette quête pèse beaucoup sur leur rapport à eux-mêmes aussi bien que sur leur rapport à la religion. Mohamed Gnabaly en est convaincu : «Cette quête d’identité, notamment dans [sa] ville, est très forte et les besoins de réponses adaptées aussi.»

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