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SHAFAQNA – Le Muslim Post | par Elise Saint-Jullian : « Derrière les Fronts : résistances et résiliences en Palestine », réalisé par Alexandra Dols, est sorti en novembre 2017 au cinéma. 

A l’occasion de la commémoration des 70 ans de la Nakba, plusieurs projections sont à nouveau programmées, notamment ce jeudi 21 juin à Paris, au cinéma Les 3 Luxembourg.

Dans ce documentaire, la réalisatrice suit au quotidien Samah Jabr. Psychiatre exerçant à Ramallah, cette dernière explique et montre les conséquences psychologiques de l’occupation israélienne sur les Palestiniens. Interview.

LeMuslimPost : Quels sont vos rôles en tant que psychothérapeute en Cisjordanie ? 

Samah Jabr : Je suis psychiatre et psychothérapeute depuis 2006. Je gère les services de santé mentale gouvernementaux en Cisjordanie. A côté de mon travail privé comme formatrice et clinicienne dans un cabinet privé, je suis consultante pour des ONG comme MSF et plaide pour la cause palestinienne. 

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Combien de psychiatres exercent dans les territoires palestiniens ?

Les professionnels de mon métier ne sont pas nombreux et pourtant les besoins sont très importants. En Cisjordanie nous sommes 22 psychiatres pour une population de presque 3 millions, et à Gaza nous sommes 10 pour 2 millions. Le travail de formation est donc primordial. J’essaye de former des infirmiers, des médecins généralistes, des enseignants mais aussi des imams pour qu’ils puissent répondre également à cette demande.

© Elise Saint-Jullian

Quels sont les traumatismes ou les troubles les plus répandus en Palestine ? 

Il y a bien sûr beaucoup de traumatismes, des troubles bipolaires et autres mais l’expérience psychologique la plus répandue en Palestine est la souffrance sociale liée au sentiment d’injustice politique. Mais ce n’est pas une maladie. 

Les Palestiniens doivent également faire régulièrement face aux deuils. Quand quelqu’un est tué dans un contexte de violence politique, ce n’est pas seulement la famille qui est en deuil, mais un cercle plus large, c’est tout l’entourage autour. 

L’emprisonnement des Palestiniens, souvent associé à de la torture, est une expérience qui a aussi des impacts très sévères sur l’individu mais également sur la famille et la société. 

Il y a des changements de personnalité importants suite à une épreuve de torture et la famille a parfois dû mal à communiquer avec un proche qui sort de prison.

Mais on ne peut pas vraiment poser des « diagnostics » précis, comme en Occident. Le contexte palestinien est différent, fait surtout d’injustices politiques.

C’est une population aussi très fragmentée. Il y a les Palestiniens de Gaza, de Cisjordanie, de 1948, les réfugiés, etc. Cette fragmentation de l’identité collective des Palestiniens est déjà une souffrance et a amoindri leur capacité à se mobiliser ensemble.

Il y a une occupation de la terre mais aussi des esprits, comme l’a conceptualisé Franz Fanon. Votre travail consiste donc à décoloniser les esprits ? 

Oui je tente de montrer la politisation des expériences psychologiques des gens. L’idée est de leur faire prendre conscience de comment la situation politique touche leur vie intime, les aider à sortir de leur impuissance et leur rendre leur capacité d’agir. C’est cela qui les aide à libérer leur esprit.

Vous parlez d’un traumatisme trangénérationnel concernant la Nakba, comment cela se traduit-il encore 70 ans plus tard ?

Ce n’est effectivement pas un traumatisme historique terminé. Il y a beaucoup de répétitions. La démolition des maisons, les confiscations de terre continuent. L’expérience des grands-parents et des parents, qui ont subi défaite et humiliation est marquante. Ils ont souvent raconté ces événements avec beaucoup de détails et de nostalgie. Cette influence se transmet par la narration mais on sait également maintenant qu’un évènement traumatique se transmet aussi aux enfants, cela s’inscrit dans leurs gènes. 

Ce traumatisme a touché massivement les Palestiniens. De nombreuses personnes âgées  qui ont fui, rapportent qu’en y retournant, elles ont vu des animaux manger les cadavres de personnes restées dans les villages.

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Ces détails ne sont pas seulement restés au sein de quelques familles, mais ont été transmis à l’ensemble de la société palestinienne. C’est une expérience et des réactions collectives.

© Capture « Derrière les Fronts : résistances et résiliences en Palestine »

Le documentaire fait aussi ressortir les frustrations au quotidien des Palestiniens, notamment lors de l’attente interminable au check-point…

Du point de vue des Israéliens, tout cela est bien orchestré. C’est un conditionnement au désespoir et à l’impuissance. C’est une expérience psychologique. Par exemple si on met des rats dans une boite et qu’à chaque fois qu’ils touchent les extrémités il y a un choc électrique, les rats apprennent rapidement qu’ils ne faut pas y aller. Les premières fois où ont été mis en place les check-points, les gens étaient en colère. Maintenant ils ont appris à préparer leurs papiers en avance afin que l’attente ne soit pas trop longue. 

Le niveau d’oppression est peut être moins visible que dans d’autres pays, mais c’est une oppression beaucoup plus maligne. Les Israéliens contrôlent les choses d’une façon à ce que les Palestiniens perdent leur capacité d’agissement.

Le check-point est l’exemple d’une oppression qui n’a visiblement pas l’air grave de l’extérieur. Mais les Palestiniens sont traités comme des suspects de manière permanente.

Beaucoup d’humiliations sont vécues par les Palestiniens. Comment les aidez-vous à garder leur dignité et confiance en eux ? 

L’humiliation comme les autres expériences de traumatisme est une expérience psychologique très importante et malheureusement trop répandue en Palestine. Souvent les gens font face en racontant ce qu’il s’est passé. La parole permet une catharsis émotionnelle. Puis il faut qu’ils donnent une signification à ce qu’ils ont vécu, qu’ils portent un regard différend sur cet évènement traumatique. 

Souvent les gens arrivent avec des symptômes physiques, mais ne racontent pas ce qu’ils peuvent avoir vécu et qui serait lié. Ils somatisent. Par exemple un homme est venu me voir plusieurs fois. Il se plaignait d’étouffements. Il avait dû mal à respirer et pourtant il avait déjà vu des médecins. Quelques mois après il m’a raconté qu’un soir quand il rentrait du travail, il a été isolé par trois soldats. Il a été frappé, ils lui ont enlevé ses vêtements. Puis ils ont demandé quel était le nom de sa mère, de sa femme etc et ont exigé en échange de ses vêtements qu’il les insultent. Il été obligé de le faire pour sortir de cette  situation humiliante. Quand il est rentré chez lui cette nuit là, il a eu sa première crise de panique. 

J’aide donc les gens à essayer de voir les choses différemment, à adopter une autre perspective. Je pose beaucoup de questions et essaye de les faire réfléchir sur pourquoi les soldats ont eu besoin de faire ça, afin qu’ils comprennent le processus. 

Comment fait-on pour affirmer son identité de palestinien et conserver dans ce contexte ?

Face à l’occupation, l’identité nationale devient plus importante. Cette dimension nationale prend le dessus, elle est hypertrophiée, sans que les autres aspects de l’identité de l’individu ne puissent se développer. L’affirmation de l’identité c’est un acte de résistance. Mais les gens ont besoin d’aide pour que cette affirmation de l’identité nationale n’occupe pas tout l’espace dans leur identité. 

C’est vrai que c’est l’identité nationale qui est la plus attaquée mais les humiliations provoquent aussi un écrasement de toute l’identité. Ce sont des assassinats psychologiques. 

Les Israéliens traitent les Palestiniens comme des objets. Quand on écoute les discours des Israéliens ils parlent bien de comment « déplacer », « transférer » les Palestiniens.

Tous les actes dans lesquels les Palestiniens montrent qu’ils ne sont pas des objets, qu’ils peuvent réagir et ne sont pas dans une impuissance totale sont des actes de résistance. Et cela fait peur aux Israéliens.

© Capture « Derrière les Fronts : résistances et résiliences en Palestine »

La jeune Ahed Tamimi est devenue un symbole de la résistance palestinienne. Comment la jeunesse et les femmes résistent-elles aujourd’hui à l’occupation ? 

Je voudrais d’abord souligner que l’expérience de l’occupation est particulièrement éprouvante pour les hommes palestiniens. Ils sont emprisonnés, torturés, tués, ciblés par l’occupation. La société palestinienne estime que c’est aux hommes de protéger leur famille et d’assurer leur subsistance. Dans une situation d’occupation, c’est très humiliant pour eux quand ils n’en ont pas les capacités.

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Concernant les jeunes filles est les femmes, leur participation dans les confrontations avec les soldats est nouvelle et de plus en plus fréquente depuis la deuxième Intifada. Avant les femmes avaient besoin du feu vert des politiques mais maintenant on observe beaucoup d’opérations individuelles, d’attaques au couteau.

On note aussi un taux de fécondité important chez les Palestiniennes, car elles perçoivent l’occupation comme un  souhait génocidaire de la part des Israéliens. 

Le « sumud » est une particularité palestinienne connue, définie comme la capacité à tenir bon dans l’adversité. Peut-on la comparer à la résilience ?

Le sumud est un état d’esprit mais aussi une action individuelle, collective et psychologique. La poésie et la littérature palestiniennes en parlent. Je compare le sumud à la résilience car c’est un terme plus moderne qui montre les capacités des gens à rebondir après un traumatisme. En psychologie, on identifie souvent les éléments de résilience individuels. Moi je pense que l’on peut aussi identifier les éléments de résilience collective que propose le sumud. On peut ainsi cultiver cette résilience. Le sumud on peut le développer, l’apprendre. On peut faire du sumud une stratégie nationale, comme la psychologie positive moderne. 

Vous avez récemment écrit et publié un livre « Derrière les front, chroniques d’une psychiatre palestinienne sous occupation ». Que souhaitez vous délivrer comme message ?

Mon travail me met au contact d’histoires très intimes. Pour moi c’est une façon de contribuer à l’histoire des Palestiniens, en délivrant leurs témoignages. Il y a une responsabilité éthique, en tant que palestinienne et médecin, d’écrire pour les autres. 

Pour moi l’occupation de la terre des Palestiniens est un problème, mais cela va au delà. Le plus grave est qu’il y avait, qu’il y a et qu’il y aura toujours des oppresseurs et des opprimés. La cause palestinienne doit faire partie d’une lutte plus grande pour l’humanisation des gens et faire partie intégrante des autres luttes de libération (féminisme, racisme etc). L’écriture, les mots, sont donc un moyen humain d’agir, de ne pas tomber dans l’impuissance. Nous n’avons pas les moyens militaires, mais on a le pouvoir de parler. 

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