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Leïla Ale Ali, yézidie du Sinjar, est sans nouvelle de son mari et de son frère depuis bientôt quatre ans (MEE/Fanny Bouteiller)

SHAFAQNA – Middle East Eye | par Fanny Bouteiller : Abdullah Cherem ne se sépare jamais de son téléphone portable. L’addiction a débuté le 27 octobre 2014, dans le retentissement aussi brutal que salvateur d’un coup de fil inattendu. Il était dix heures du matin. « Ce sont des détails que je n’oublierai jamais », confie l’homme aux cheveux grisonnants, « tout comme les premiers mots qui sont parvenus à mes oreilles : mon oncle ».

La voix de Marwa, sa nièce enlevée par l’État islamique (EI) trois mois plus tôt, est fébrile. La jeune femme de 20 ans est captive, réduite à l’esclavage à Raqqa, fief du groupe en Syrie. « Elle pleurait et m’a annoncé qu’elle avait essayé de se couper les veines pour mettre fin à son calvaire, raconte-t-il, je lui ai fait jurer de rester en vie et lui ai promis que j’allais l’aider à revenir en Irak. »

Sauvée des griffes de l’EI

Comme des milliers de yézidis, la vie de Marwa a basculé dans la chaleur étouffante du 3 août 2014. Ce jour-là, les hommes du groupe État islamique prennent d’assaut le mont Sinjar, foyer historique des yézidis, minorité religieuse kurdophone du nord de l’Irak. Leurs pratiques religieuses, jugées polythéistes par l’EI, sont considérées hérétiques sur un territoire où ne résonne plus que le nom d’Allah.

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Des milliers d’hommes sont abattus tandis que femmes et enfants sont enlevés pour alimenter un vaste commerce d’esclaves. Au lendemain de l’invasion, Abdullah fait les comptes : 56 membres de sa famille manquent à l’appel. Après des nuits d’insomnie, il se donne une mission : les sauver un à un.

Ancien homme d’affaires à Alep, Abdullah Cherem réactive ses contacts en Syrie. Parmi eux, un contrebandier de cigarettes habitué aux passages clandestins de frontières et de check-points.

Six jours après son appel, Marwa réussit à enfermer son ravisseur et s’échappe. Avec l’aide d’une famille syrienne et du contrebandier, elle rejoint Qamichli, ville kurde de Syrie, où son oncle vient la chercher.

Pour elle, c’est la fin du cauchemar. Pour Abdullah, le début d’une célébrité dont il se serait bien passé.

Abdullah Cherem et sa nièce Marwa, ancienne esclave de l’EI, le jour de sa libération (MEE/Fanny Bouteiller)

« Je reçois des coups de fils de Russie, du Yémen, de Lybie, de Tunisie, car de nombreux parents ont entendu parler de ce que je faisais. Début 2017, j’ai même eu un appel d’un Danois, il voulait que je ramène ses deux filles qui avaient rejoint le groupe État islamique », raconte-t-il, empreint d’ironie. « Ceux-là, je ne fais rien pour eux. Ce sont des criminels. »

Ces quatre dernières années, il a permis à 375 yézidis, captifs en Syrie, de retrouver leurs familles en Irak. « Est-ce que je gagne de l’argent ? Non. Je le fais car ça me rend fier. Voir une mère retrouver son enfant, il n’y a rien de plus beau », répond-t-il.

Une autre source nuance, sous couvert d’anonymat : « Pour les membres de sa famille, il le fait sans doute gratuitement, mais pour les autres, non. Ce sont quand même des missions risquées. Les familles qui veulent sauver une femme ou un enfant doivent payer entre 10 000 et 15 000 dollars. C’est une somme qu’ils parviennent à rassembler en faisant un appel aux dons dans leur entourage. »

Des enfants introuvables

Selon Ali Simoqy, en charge du soutien aux familles et aux ONG pour l’ICMP, la Commission internationale pour les personnes disparues, près de 3 000 yézidis seraient toujours captifs, dont la très grande majorité en Syrie, dans le gouvernorat de Deir ez-Zor, un des derniers bastions du groupe État islamique.

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Parmi eux, quelque 800 filles et 400 garçons mineurs. « Le problème avec les enfants, c’est qu’il y a très peu de chance de les retrouver », confie-t-il.

« Beaucoup ont été enlevés très jeunes, entre 2 et 4 ans », explique-t-il, le regard bleu, perçant, le ton posé.

« Certains ont subi un lavage de cerveau, ils ont été placés dans des camps d’entraînement, en Syrie. D’autres sont sans doute dans des camps de déplacés, non loin d’ici, en Irak. Mais ils ne se souviennent de rien, ils ne savent même pas qui ils sont. Comment pourraient-ils contacter leurs familles ? ». En Irak, près de 200 000 yézidis vivent dans des camps de réfugiés.

Le camp de déplacés de Sharia près de Dohuk, où vivent des yézidis du Sinjar depuis des années (MEE/Fanny Bouteiller)

Quatre ans après l’invasion du Sinjar, et malgré l’éviction de l’EI de la zone par les forces kurdes appuyées par les frappes aériennes américaines en novembre 2015, des milliers de familles sont toujours sans nouvelles de leurs proches. Une absence que seul l’espoir rend supportable.

« Il est difficile de croire qu’ils sont encore en vie »

Dans une maison de fortune à proximité du camp de Sharia, Leïla Ale Ali, 30 ans, attend toujours le retour de son mari et de son frère, les yeux rivés sur tout ce qu’il lui reste d’eux : quelques photos sur son téléphone portaÀ tient de leurs geôliers de l’EI l’autorisation de sortir pour aller lui acheter des médicaments. Il ne revient pas. Le lendemain, c’est son frère qui sort chercher de quoi la soulager. Lui non plus ne donnera plus jamais signe de vie.

« J’ai tellement pleuré que je n’ai plus de larmes. Mon cœur s’est transformé en pierre », conclut-elle, le visage dénué d’expression.

Dans l’unique pièce à vivre de la maison, aux murs blancs et vides, Leïla ne sait plus comment tuer le temps. « Il est difficile de croire qu’ils sont encore en vie. Pour être honnête, je n’espère plus vraiment. Mais mon deuil est impossible et ma douleur s’accentue jour après jour. »

Un espoir enterré dans des fosses communes

Selon le gouvernement irakien, 83 fosses communes auraient été retrouvées ces dernières années au nord-ouest de l’Irak. « Dans le seul village de Hardan, on en a retrouvé cinq. Il y avait entre 500 et 600 cadavres de yézidis », indique le commandant Falah Hassan Jian, du Comité d’investigation et de collecte de preuves, le CIGE, depuis son bureau à Dohuk.

Dans son bureau à Dohuk, dans la région kurde autonome d’Irak, le commandant Fallah Hassan Jian recueille les dossiers de yézidis disparus (MEE/Fanny Bouteiller)

Dans un préfabriqué prévu à cet effet, les yézidis sont accueillis pour constituer des dossiers afin d’aider l’administration. Aux enquêteurs, il faut donner le plus de détails possible. Âge et sexe de la personne disparue, marque distinctive sur le corps, vêtements et chaussures portés le jour de la disparition.

Ceux qui espèrent pouvoir porter l’affaire en justice font aussi des prélèvements sanguins, pour prouver leur filiation avec la personne assassinée grâce aux tests ADN.

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« À ce jour, nous avons constitué 1 700 dossiers mais parfois, dans un seul dossier, il y a plusieurs membres d’une même famille. C’est très dur à chiffrer, mais nous pensons qu’environ 2 500 yézidis disparus sont dans des fosses communes. Et nous avons des nouvelles déclarations tous les jours », explique le commandant.

Menaces de mort

Le téléphone portable d’Abdullah Cherem sonne lui aussi tous les jours. Souvent, les familles lui envoient la photo du proche disparu et un numéro de téléphone. Il y a un an, alors qu’il ouvre un message, c’est son visage qu’il reconnaît sur une photo. Puis sa voiture sur une autre, et quelques mots : « On va te tuer ».

Même si l’EI a été vaincu en Irak, beaucoup de ses membres sont toujours recherchés.

« Certains se cachent ici, à Dohuk », affirme-t-il sans ciller. Le quadragénaire a changé de véhicule quatre fois en quatre ans mais ne compte pas arrêter ses activités. Ces derniers mois, quatre passeurs-sauveteurs ont décidé de fuir à l’étranger. Aujourd’hui, ils ne sont plus que trois dans le pays.

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