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Les partisans du Parti d’action nationaliste turc (MHP) font le signe des « Loups gris » (autrefois branche armée du MHP) et agitent des drapeaux du MHP en écoutant son leader, Devlet Bahçeli, pendant un meeting de campagne à Ankara (AFP)

SHAFAQNA – Middle East Eye | par Tom Stevenson : Ils se disent idéalistes. Les ultranationalistes turcs (qui préfèrent le terme turc Ülkücü) ont été décrits de bien des façons : politiques hypermodernes et récalcitrants, vrais patriotes et combattants de rue criminels, champions de la turquicité et racistes brutaux.

Quel que soit le nom qu’on leur donne, les ultranationalistes turcs bénéficient d’une popularité renouvelée, d’une proéminence sociale et d’un rôle plus important dans un paysage politique de plus en plus exclusif.

Les élections présidentielle et parlementaires de juin 2018 en Turquie ont été les plus favorables aux partis nationalistes turcs de droite depuis des décennies. Ensemble, le Parti d’action nationaliste (MHP) et le parti İyi – qui s’est séparé du MHP en octobre 2017 – ont obtenu 21 % des voix et 92 sièges au Parlement.

Les performances du MHP en particulier ont surpris de nombreux observateurs. La campagne électorale du parti fut dispersée et l’on s’attendait à ce que la scission réduise sa part de voix. Au lieu de cela, le parti a maintenu son électorat et augmenté le nombre de ses sièges.

Les groupes de base ultranationalistes autour du MHP ont de quoi se réjouir. Olcay Kılavuz, le chef de l’Ülkü Ocakları (Foyers idéalistes), mouvement de rue plus connu sous le nom de « Loups gris » – autrefois branche paramilitaire notoire du MHP – a pour la première fois siégé au Parlement pour représenter le MHP.

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L’alliance électorale du MHP et du Parti de la justice et du développement (AKP) dirigé par le président Recep Tayyip Erdoğan a accordé au MHP et à son leader, Devlet Bahçeli, 70 ans, un pouvoir électoral encore plus déterminant que ne le suggère sa performance aux élections.

Il est crucial que l’AKP s’appuie désormais sur les voix du MHP pour obtenir la majorité au Parlement.

Bien que le parti n’ait pas exigé des portefeuilles au gouvernement en échange de son alliance avec l’AKP, il a cherché à obtenir pour son leadership des postes dans la fonction publique et des emplois bureaucratiques. Les partisans du MHP ont triomphalement célébré le résultat. « Cet État est le nôtre, nous sommes cette nation », proclamait récemment un slogan.

Il n’y a pas que le MHP qui épouse le nationalisme turc. La campagne électorale menée par l’AKP d’Erdoğan avait également une tonalité nettement nationaliste. Depuis 2015, Erdoğan suit un programme beaucoup plus proche de celui du mouvement nationaliste – en promouvant une guerre contre les combattants et militants kurdes dans le sud-est du pays et en établissant une collaboration avec Devlet Bahçeli.

Pendant la campagne électorale, les médias pro-AKP ont constamment recouru à une rhétorique nationaliste. Dans Yeni Şafak, le journal sans doute le plus proche d’Erdoğan, la chronique du rédacteur en chef, İbrahim Karagül, parlait de complots étrangers contre la Turquie et du succès des contre-attaques du gouvernement turc.

« La Turquie ne peut plus être réfrénée…. Il ne s’agit ni d’un État-nation au sens strict, ni d’une région suffisamment petite pour s’intégrer à l’Anatolie…. Notre peuple va maintenant porter ce grand projet aux quatre coins de la terre », écrit Karagül.

Selon Abdullah Aydogan, chercheur à l’Institut Baker pour les politiques publiques de l’Université Rice à Houston, les partisans des principaux partis politiques turcs, dont l’AKP, semblent être devenus plus réceptifs à la rhétorique nationaliste.

« Les sentiments nationalistes augmentent de manière considérable et il ne s’agit pas seulement des résultats des élections pour les ultranationalistes », explique Abdullah Aydogan à Middle East Eye.

Aydogan retrace le virage nationaliste de l’AKP jusqu’aux manifestations du parc Gezi à Istanbul en 2013.

« Depuis Gezi, le discours s’est concentré sur le ‘’méchant’’ Occident qui tente de nous renverser – c’est le centre des discussions autour de l’AKP depuis un certain nombre d’années », rappelle-t-il.

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Les résultats des élections montrent que l’appel de l’AKP en faveur du nationalisme a été couronné de succès, relève par ailleurs Soner Cagaptay, directeur du programme de recherche turc au Washington Institute for Near East Policy.

« Cependant, le MHP acquiert maintenant une influence disproportionnée », déplore le responsable. « Nous ne savons pas encore comment il exercera son influence. En tout cas, sans son alliance avec le MHP, Erdoğan aurait perdu aux deux épreuves ».

Résurgence

Le nationalisme a toujours exercé un attrait politique considérable en Turquie. Mais les ultranationalistes d’aujourd’hui sont issus d’une tradition différente de celle des autres partis politiques modernes du pays.

Les ultranationalistes prétendent défendre le prestige de l’État turc et tenir les forces armées en haute estime. Ils soulignent souvent l’importance de la « turquicité » et s’opposent fermement au multiculturalisme, ainsi qu’aux mouvements de défense des droits organisés par les minorités turques.

En Turquie, la politique nationaliste n’est pas seulement une question d’ethnicité – elle va souvent de pair avec la religion.

« Nos corps sont turcs, nos âmes sont islamiques. Un corps sans âme est un cadavre », proclame un slogan nationaliste populaire fréquemment utilisé par le MHP.

Le MHP a été fondé par Alparslan Türkeş, colonel de l’armée lié à l’opération Gladio, opération de renseignement de l’OTAN qui a aidé des groupes paramilitaires de droite en Europe. À ses débuts, le parti était impliqué dans des combats de rue, dans les années 1970, entre des nationalistes de droite, y compris les Loups gris, et des organisations révolutionnaires de gauche, kurdes et alévis.

Meral Akşener, cheffe du parti İyi, fait le signe des « Loups gris » lors d’un rassemblement (AFP)

La direction du parti MHP est toujours dominée par d’anciens Loups gris (l’un d’entre eux, Atila Kaya, a déjà été condamné pour le meurtre d’un ouvrier du bâtiment, partisan de la gauche).

Et il y a des signes que cette ancienne forme d’ultranationalisme connaît une forte résurgence.

Alaattin Çakıcı, chef de la mafia connu ayant des liens avec l’Agence nationale turque de renseignement (MIT) et éminente personnalité ultranationaliste, est en prison en Turquie depuis 2004.

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Depuis les élections, Alaattin Çakıcı se voit accorder le privilège de visites quotidiennes et a publié une série de déclarations publiques à partir de sa cellule. Dans l’une de ses déclarations, il a menacé de mort des journalistes travaillant pour le journal Karar.

Avant les élections, Devlet Bahçeli a demandé que Çakıcı soit gracié et libéré ainsi que Kürşat Yılmaz, autre chef de la mafia ultranationaliste, purgeant une peine de dix-neuf ans de prison pour avoir ordonné le meurtre du maire de Kuşadası, ville de l’ouest de la Turquie.

Deux jours après les élections, Bahçeli a fait paraître des annonces en pleine page dans les journaux Sabah et Hürriyet, où il a publié les noms de 70 journalistes, universitaires et enquêteurs qui, selon lui, avaient offensé le MHP.

Entrée dans l’establishement

Selon Mesut Yeğen, professeur de sociologie à l’Université d’Istanbul Sehir et expert en nationalisme en Turquie, les racines du nouveau nationalisme turc plongent dans les conflits au sud-est de la Turquie, principalement kurde, et au-delà de la frontière avec la Syrie.

Après les élections de juin 2015 et le succès du Parti démocratique populaire pro-kurde (HDP), a commencé dans la presse pro-gouvernementale une campagne présentant la Turquie comme victime d’une attaque du mouvement kurde et des États-Unis, provoquant des sentiments nationalistes.

« L’establishment turc en général, non seulement les dirigeants de l’AKP mais aussi les bureaucrates kémalistes de l’ancien establishment, en sont venus à croire que les États-Unis envisageaient de construire un nouveau Kurdistan, qui aurait des répercussions en Turquie », explique Mesut Yeğen à MEE.

Résultat : un consensus s’est construit entre l’ancien establishment et l’establishment de l’AKP autour de la politique nationaliste, affirme Yegen.

« Un consensus perçu comme insupportable par l’establishment turc. Il y a donc une sorte de coalition entre les membres de la nouvelle élite et de l’ancienne, chose qu’ils ont en commun », souligne Mesut Yeğen.

La guerre civile en Syrie et la vague de réfugiés syriens demandant l’asile en Turquie n’ont fait que renforcer la cause nationaliste turque.

Travailler avec Erdoğan

Le nouveau parti İyi a souvent été décrit, dans la presse internationale, en termes plus aimables que son concurrent, le MHP. Pendant la campagne électorale de 2018, le leader d’İyi, Meral Akşener, a reçu beaucoup d’attention comme éventuel redoutable challenger d’Erdoğan.

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Mais la direction d’İyi comprend certains des dirigeants ultranationalistes les plus ardents de l’ancien MHP, dont ses vice-présidents, Koray Aydın et Ümit Özdağ.

Avant la scission, les dirigeants d’İyi avaient tenté d’évincer Devlet Bahçeli et de prendre le contrôle du MHP. Lorsque la tentative a échoué, en partie à cause de l’intervention d’Erdoğan et des tribunaux, la faction İyi eut recours à la formation d’un nouveau parti.

Erdoğan lors d’un rassemblement en mars 2018 (capture d’écran)

Le nom du part İyi (bon en turc) est aussi un symbole ultranationaliste faisant référence à la tribu Kayı des Turcs oghouzes, tirée d’un mythe d’origine turque.

Bien qu’il y ait des différences entre les deux partis, la scission se caractérise davantage comme un schisme au sein du mouvement nationaliste turc, affirme Burak Kadercan, professeur adjoint de stratégie et de politique au United States Naval War College.

Il soutient que le MHP et İyi sont deux factions d’un mouvement divisé par leur volonté – ou non – de travailler avec Erdoğan.

« Je dirais que İyi représente le mieux les ‘’nouveaux’’ ultranationalistes, ceux issus de toutes les couches de la société, par opposition aux reliques ‘’dures’’ du passé », analyse Kadercan.

Loups solitaires

Les thèmes et symboles du mouvement ultranationaliste ont pris de plus en plus d’importance dans la culture populaire. Une série de feuilletons récents met en vedette des références aux Loups gris et une vénération des forces armées. Dans Söz, série télévisée de 2017, l’armée turque est représentée en train de défendre héroïquement les villages turkmènes.

Le très populaire feuilleton Börü est peut-être le meilleur exemple de la culture populaire ultranationaliste.

La série, dont le logo est un loup, suit une unité des forces spéciales turques (décrites comme des loups solitaires) qui combattent, et généralement tuent, des Kurdes habillés de façon stéréotypée dans le sud-est de la Turquie.

La série fait de multiples références au drapeau, au terroir et à d’insidieux complots étrangers. Cette année, des événements supplémentaires ont été organisés pour le deuxième anniversaire de l’échec de la tentative de coup d’État de juillet 2016.

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C’est une preuve de plus d’une tendance sociale qui n’a que récemment commencé à émerger dans la politique turque, selon Kadercan.

« La culture populaire n’est pas la cheville ouvrière des sentiments ultranationalistes, mais elle répond à une demande existante, en particulier dans ses versions laïques », relève-t-il.

Alors que les États-nations de la région s’affaiblissent, de nombreux citoyens turcs se tournent vers une forme plus agressive de nationalisme, constate Berk Esen, professeur adjoint de relations internationales à l’Université Bilkent d’Ankara.

La guerre civile syrienne outre une crise générale de la sécurité au Moyen-Orient ont déclenché une grande vague de migration ; elle a alimenté les craintes des nationalistes turcs, qui se sont levés en réaction.

Aujourd’hui, l’ultranationalisme turc semble être de plus en plus présent non seulement sur les écrans de télévision turcs, mais aussi au plus haut niveau de la politique du pays.

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