L’imitation (Taqlid) fait partie de la culture

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SHAFAQNA – Le caractère obligatoire de l’imitation : aperçu historique par Sayed Mohammad Hussein Fadlallah

Q: Quel est votre avis en ce qui concerne le point de vue prétendant que l’imitation est une question innovée qui ne figurait pas, par le passé, dans les livres de jurisprudence et, par conséquent, qu’elle ne fait pas partie des questions obligatoires pour le sujet responsable dans ses actions et échanges ?

R: Ce point de vue n’est pas rigoureux dans le sens réaliste de cette question. Car la question de l’imitation fait partie des questions évidentes vécues par les gens qui ignorent leurs responsabilités directes et indirectes dans la vie. Ils cherchent spontanément à se renseigner auprès de ceux qui connaissent ces questions et, se basant sur leurs renseignements dans leurs actions, ils font valoir ou justifier leurs choix.

Etre musulman et ne pas posséder d’immenses connaissances sur l’Islam n’est pas chose rare. Mais chaque Musulman est responsable devant Dieu de la pertinence de sa foi et de la validité de ses actions en tant que Musulman. Cela veut dire qu’il sera interrogé par Dieu pour savoir s’il avait obéit ou désobéit à Ses recommandations, et qu’il aura à s’expliquer pour faire valoir ou justifier ses actions.

Pour cette raison, les gens s’adressaient aux savants pour se renseigner imitant ainsi la première génération qui s’adressait au Prophète (P) du fait qu’il est le porteur du Message et celui qui la connaissait le plus. Cela peut être prouvé par le Noble Coran et, notamment, par le versets où figure l’expression ((Ils t’interrogent)), ce qui veut dire que les Musulmans interrogeaient le Prophète (P) de façon spontanée au sujet de ce qu’ils voulaient savoir.

Le Noble Coran affirme le caractère naturel de cette question face à ceux qui se révoltaient sans se fonder sur des connaissances valables : ((Interroger ceux qui se rappellent si vous ne savez pas)) (Coran XXI, 7 et XVI, 43). Il l’affirme aussi en instituant la nécessité de ne pas imposer la participation à la guerre sacrée (jihâd) à certaines personne afin qu’ils puissent ((développer leurs connaissances religieuses et être à même, une fois leur compagnons de retour, de les initier à leurs devoirs et de les former à craindre Dieu)) (Coran IX, 122). Une telle initiation a certainement des conséquences positives au niveau de la vie de ceux qui recevront l’enseignement de la part de ceux qui auront développé leurs connaissances religieuses.

Les Musulmans se renseignaient aussi auprès des Compagnons qui connaissaient la jurisprudence et surtout aux Imâms (p) qui répondaient à toutes les questions légales et doctrinales. Et on peut dire que la majeure partie des Traditions qui nous sont parvenues des Imâms de la Famille prophétiques (p) et qui élucidaient les qualifications légales étaient des réponses à des questions plus qu’elles ne l’étaient exposées sous la forme de textes rédigés initialement pour fonder les règles détaillées de la jurisprudence.

La même méthode était en vigueur chez les Chiites imâmites qui posaient leurs questions concernant les affaires légales aux compagnons des Imâms (p). Et cette méthode a préparé le terrain à l’apparition de l’imitation.

Les Chiites imâmites ont continué à suivre cette méthode après l’Occultation Majeure en se référant à leurs savants dans ce domaine. Cette référence trouve son origine dans la tradition historique consistant à interroger les savants, mais elle a été institutionnalisée à partir des paroles de l’Imâm al-Mahdî (p) où il dit : « Pour ce qui est des événements à venir, référez-vous aux transmetteurs de nos Traditions ; ils sont les porteurs de mon argument » ou à partir de ses paroles dont la valeur comme fondement législative est discutée par certains même s’ils l’acceptent en tant que Tradition authentique : « Les gens appartenant au public sont autorisés à imiter le jurisconsulte qui se préserve de l’erreur et du péché, qui préserve sa piété, qui contredit sa passion et qui obéit à son Seigneur ».

On voit ainsi que les Chiites se référaient à leurs savants, mais l’existence n’est pas établie d’une référence suprême constituée d’une ou de plusieurs personnes et qui soit semblable à celle à laquelle se réfèrent actuellement tous les Chiites. Il en est ainsi car les conditions de l’époque ne permettaient pas la communication de tous les Chiites avec une seule référence et, de ce fait, il n’était pas possible pour les Chiites de se référer à tous les savants dans toutes leurs affaires.

Pour cette raison, les Chiites se référaient aux savants qui vivaient avec eux dans une même région. Certains savants étaient devenus célèbres dans ce domaine comme ash-Shaykh al-Mufîd ou as-Sayyid al-Murtadâ et les questions des Chiites leur parvenaient des contrées les plus lointaines. Pourtant et même si nous trouvons dans les livres de ash-Shaykh al-Mufîd ou as-Sayyid al-Murtadâ des questions comme « al-masâ’il at-tarabulussiyya » (les questions tripolitaines), cela ne signifie pas qu’il existait une référence (marja’iyya) dans le sens universel ou continu dans le temps.

L’imitation était donc limitée dans le cadre des endroits où vivaient les savants : Les Chiites d’Iran se référaient aux savants d’Iran, et les Chiites du Liban et d’Iraq se référaient à des savants de ces deux pays. Mais il arrivait aussi qu’une personnalité hors commun fasse son apparition et alors les gens accouraient vers elle sans toutefois s’y référer systématiquement, car ils se référaient aussi à d’autres personnalités dans des situations particulières ou d’urgence. Ainsi nous pouvons dire dans cet aperçu historique qu’il n’existait pas une référence suprême pour tous les Chiites, mais l’imitation, quant à elle, a toujours existé car la référence du profane au savant est une question naturelle dans la vie de l’homme.

Les conditions de l’imitation

Q: Mais on remarque que la question de l’imitation est devenue un sujet principal ayant des ramifications et où la référence exige que soient remplies des conditions comme le fait d’être supérieur en connaissances scientifiques, d’être en vie, d’être juste, d’être de sexe mâle et autres. S’agit-il là de considérations déterminées par la raison ou exigées par l’évolution naturelle des chapitres de la Jurisprudence ?

R: La question de l’imitation n’était pas compliquée comme c’est dans la méthode qui prévaut de nos jours chez les savants religieux. Les gens se référaient, comme nous venons de le dire, tout naturellement et spontanément aux savants religieux, sans distinction entre un savant en vie et un savant qui n’est plus en vie. Sans distinction non plus entre un savant qui est absolument plus savant et un savant qui ne l’est pas. Les gens se contentaient du fait que ce savant fût persévérant et connaisseur des affaires de la loi, de sorte à permettre au sujet responsable de se justifier devant Dieu, le Très-Haut.

Il leur arrivait de suivre les avis de savants qui n’étaient plus en vie, non dans le sens où ils poursuivaient l’imitation, antérieurement commencée, d’un savant qui n’est plus en vie, mais aussi dans le sens où, du moment ils commençaient à imiter, ils imitaient un savant qui n’est plus en vie. Les rapports qui nous sont parvenus nous permettent de constater que l’école de « as-shaykh at-Tûsî » a survécu très longtemps après sa mort tellement son influence était forte parmi ses disciples. Il est bien sûr évident que les avis issus de son effort intellectuel (ijtihâd) n’étaient pas adoptés par ses seuls disciples. Ils étaient plutôt adoptés par beaucoup de gens parmi ceux qu’il influençait leurs idées et leur vie.

De ce fait, nous n’avions aucun complexe en étudiant le comportement des gens à l’époque. Ils se référaient tout naturellement au savant en vie, au savant qui n’est pas en vie, au connaisseur et au moins connaisseur, considérant que cette question est innovée sur la base de l’idée de la référence suprême. Mais cela ne signifie pas que certains jurisconsultes ne se penchaient pas sur l’étude du savant plus savant, mais d’une façon différente de ce qui se passe de nos jours. Nous pensons donc que l’imitation ne représentait pas un problème pour eux : Ils la pratiquaient avec beaucoup de simplicité. Par exemple, la question de l’intention (niyya) n’était pas traitée par écrit de la part de nos anciens jurisconsultes. Elle l’a été par les jurisconsultes tardifs. Certains jurisconsultes comme le Second Martyre ont peut-être continué à traiter cette question selon l’ancienne méthode.

La question de l’intention ne fait pas partie des questions compliquées, car l’homme ne peut pas adorer Dieu sans intention. Si l’on demande à un homme d’adorer Dieu sans intention, il ne peut pas le faire. Nous savons que la prononciation de l’intention est en relation directe et spontanée avec la question du rapprochement avec Dieu. Mais la méthode rationnelle adoptée par les jurisconsultes tardifs les engageait à traiter de questions d’autant plus virtuelles que réelles, ce qui a compliqué -en raison de la polémique jurisprudentielle, rationnelle et fondamentaliste- beaucoup de questions qui furent auparavant beaucoup plus simples.

L’imitation de la référence en vie

Pour ce qui est de la question de la vie de la référence, il est possible de la poser de la manière suivante : Comme la pratique rationnelle issue de la légalité d’adopter les avis de la référence qui n’est plus en vie, les profanes parmi les gens se référaient partout et de tout temps aux savants, qu’ils soient en vie ou qu’ils soient morts depuis des années et des années. La référence à un savant, dans n’importe quel domaine scientifique, mais qui n’est plus en vie est admissible du point de vue rationnel. Car être en vie dans le sens physique n’est pas une condition pour la validité ou l’invalidité de l’avis de l’homme.

Il suffit, pour la validité d’un avis, que celui qui le prononce soit conscient et qu’il maîtrise ses connaissances, son expérience et sa méthode de réflexion lorsqu’il donne son avis. S’il tombe malade ou s’il meurt après avoir prononcé son avis, cela n’a aucun impacte positif ou négatif sur son avis. C’est pour cette raison que les gens se réfèrent aux avis des savants qui ne sont plus en vie, continuent à le faire après la mort de ces derniers ou commencent à le faire même si ces savants ne sont plus en vie. Cela explique le fait que les vues des médecins et d’autres scientifiques restent vivantes des générations après leur mort, car les gens continuent à avoir confiance dans leurs connaissances dans les domaines de santé ou dans d’autres domaines de leur vie. Nous remarquons aussi que nos anciens savants prenaient en considération les avis des savants précédents sans se poser de problèmes sur la validité ou l’invalidité de l’imitation du savant qui n’est plus en vie.

De ce fait, nous considérons que la question de l’imitation est une question naturelle qui trouve sa justification dans la nécessité pour le profane ou l’ignorant de se référer au savant. L’imitation n’est donc pas une affaire cultuelle légale car les gens de raison considèrent que l’avis de tout homme expert dans une science donnée est valide dans son domaine du point de vue de la raison. Nous ne pensons pas qu’il y ait besoin d’une couverture légale dans ce domaine car la preuve rationnelle suffit pour invalider l’erreur comme elle suffit pour valider l’avis correct. Nous ne pensons pas non plus que l’imitation du savant en vie soit exclusive et que l’imitation du savant qui n’est plus en vie pose un problème dans ce domaine.

Si les jurisconsultes tardifs avaient considéré la vie comme une condition pour la validité de l’avis jurisprudentiel, c’est parce qu’ils posaient le problème d’un point de vie philosophique qui nous fait pitié dans la mesure où leurs argumentations étaient dépourvues du caractère scientifique nécessaire pour aborder toute question. Ils se posaient des questions du genre : « La personne qui n’est plus en vie a ou n’a-t-elle pas un avis ? », ou « Sa mort empêche ou n’empêche pas la prise en considération de son avis ? », ainsi que d’autres questions n’ayant rien à voir, de prêt ou de loin, avec le sujet en question. Que l’âme du savant qui n’est plus vivant et son opinion soient présentes ou non, cela n’a rien à voir avec ses idées issues de son effort intellectuel fondé sur sa conscience scientifique et sa présence jurisprudentielle, car les événements qui interviennent après sa mort n’empêchent pas l’avis de rester quand même un avis. L’avis du savant qui déploie son effort intellectuel (ijtihâd) est son avis au moment où il avait déployé cet effort et non pas son avis liés à l’état actuel de sa conscience et de sa perception sensible ou rationnelle. Sinon comment considérer comme valide son avis à un moment où il dormirait après avoir donné cet avis ? Et comment considérer comme valide son avis lorsqu’il s’occupe complètement d’une autre affaire qui l’empêcherait d’être attentif à l’avis qu’il avait auparavant prononcé ?

Nous savons, par ailleurs, que beaucoup de savants qui ont déjà donné d’innombrables avis, fruits de leur effort intellectuel, peuvent ne pas les avoir toujours présents à leur esprit ou dans leur mémoire, et qu’ils consultent leurs livres pour se rappeler de ce qu’ils avaient écrit pour répondre à des questions données. Il va de soit que le savant ne peut pas, à un moment donné, se rappeler de toutes ses connaissances.

Nous pouvons en prendre à témoin la parole divine qui dit : ((Si vous ne le savez pas, interrogez les gens auxquels le Rappel a été adressé)) (Coran XVI, 43), et celle qui dit : ((Pourquoi quelques hommes de chaque groupe ne s’en iraient-ils pas s’instruire de la religion afin d’avertir leurs compagnons lorsqu’ils reviendraient parmi eux ? Peut-être alors prendraient-ils garde)) (Coran IX, 122). On comprend de tout cela que la réponse donnée par le savant à celui qui pose une question est valide pour lui et qu’il lui est loisible de la communiquer en tant que telle à d’autres personnes. C’est comme si un homme qui entend un avertissement ou un enseignement trouve naturel et normal de continuer à les prendre en considération et à les communiquer aux autres, à ses enfants et à sa famille, même après la mort de l’avertisseur ou de la personne qui avait donné l’enseignement.

Nous considérons que la vie posée comme condition fait partie des questions sans importance pour ce qui est de sa validité rationnelle et, en conséquence, jurisprudentielle, sa seule particularité étant dans son usage comme preuve ou comme justification. Les gens raisonnables prennent en considération cette question de la preuve et de la justification dans toutes leurs affaires et dans toute leur vie. Nous ne sommes pas les premiers à adopter ce point de vue. Des grands savants comme al-Muhaqqiq al-Qummî, auteur du livre intitulé « al-Qawânîn » (Les lois) considérait comme valide l’avis du savant qui n’est plus en vie, et comme valide le fait de continuer à l’imiter ou de commencer à l’imiter après sa mort. Et si certains ont recours au consensus (ijmâ’), eh bien le consensus n’a rien à dire dans cette question car cette question n’est pas évoquée comme étant principale dans les livres des anciens. Nous considérons cette question comme faisant partie des questions qui ont été compliquées par les tardifs avec leurs méthodes philosophiques qui ont pénétré dans le domaine de l’ijtihâd jurisprudentiel sans avoir des assises fermes dans ce domaine. D’où procède notre point de vue disant qu’il est valide de continuer à imiter le savant qui n’est plus en vie et de commencer à l’imiter même après sa mort.

La Sclérose de l’évolution jurisprudentielle

Q: Certains disent que la validité d’imiter un savant qui n’est plus en vie ou de commencer à l’imiter après sa mort conduirait à la sclérose de l’évolution jurisprudentielle. Qu’en dites-vous ?

R: Si certains considèrent que cela représente une sclérose de la jurisprudence, du fait que la référence aux savants qui ne sont plus en vie pourrait entamer le courage des savants en vie à pratiquer l’ijtihâd, car la société n’aurait plus besoin de leurs avis, eh bien ce point de vue n’est pas correct. Il en est ainsi car ce qui motive l’homme à chercher et à apprendre est une motivation innée issue du désir qu’a l’homme de se perfectionner. Beaucoup de savants le sont parce qu’ils désirent connaître car cela leur procure un statut social ou mieux la possibilité de se rapprocher de Dieu.

D’autre part, la validité de l’avis du savant qui n’est plus en vie ne signifie pas que cet avis est définitif. En, effet la question reste ouverte devant tout le monde à la discussion, c’est à dire à la possibilité de la compléter par l’avis des savants en vie. Rien n’empêche ainsi les gens de d’adopter l’avis du savant en vie surtout que beaucoup de savants en vie sont capables de donner des avis distingués ou de grande valeur au moyen de l’ijtihâd.

La référence des gens à un ou à deux savants ne bloque pas la possibilité de se référer à un troisième savant sans qu’il y ait une différence entre savants en vie et savants qui ne sont plus en vie. Ce problème ne condamne pas la porte de l’ijtihâd et de l’imitation.

Par ailleurs, les questions restent innombrables que les anciens savants n’ont pas traitées. Il y a en outre d’innombrables questions nouvelles qui rendent indispensable et tout à fait naturelle la référence aux savants vivants. La science ne s’arrête donc pas au niveau des seuls avis donnés par les anciens car il y a à chaque époque de nouvelles ramifications, de nouveaux problèmes et de nouvelles épreuves qui font que les gens se trouvent dans le besoin de se référer aux savants pour les consulter. Cela nous est suggéré par la Tradition rapportée de l’Imâm al-Mahdî (p) disant : « Pour ce qui est des événements à venir, référez-vous à leur question aux transmetteurs de nos Traditions ». Il existe en effet d’anciens événements au sujet desquels les gens demandaient aux Imâms (p) ou aux savants leurs avis, comme il existe de nouveaux événements au sujet desquels on a besoin de connaître les avis des savants.

Pour toutes ces raisons, la question de l’imitation n’a pas été sclérosée au cours de l’histoire. Cette question s’ouvre toujours à de nouvelles conditions et à de nouveaux besoins ? C’est la réponse que nous donnons à ceux qui disent que l’imitation du savant qui n’est plus en vie empêche les gens de savoir comment se comporter vis-à-vis des événements nouveaux. Toutefois, nous ne disons pas que la référence aux savants qui ne sont plus en vie est obligatoire, mais nous disons que cette référence est valide et que nous l’autorisons.

Source : Bayynat

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