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Deux jeunes filles apprennent les techniques de base de la radio dans les studios (MEE/Tom Westcott)

SHAFAQNA – Middle East Eye | par Tom Westcott : Penché sur la table de mixage dans un studio sobrement meublé et bordé d’étagères vides, Abdulsalam ben Sharada, DJ à la radio et ingénieur, triture quelques boutons.

Live Is Life, la chanson des années 1980 du groupe autrichien Opus, emplit la salle d’un volume assourdissant et de larges sourires fiers se dessinent sur les visages des bénévoles, jeunes et plus âgés, qui travaillent pour les nouvelles stations de radio de Syrte, alors que les pieds commencent à suivre le rythme de la musique.

Cette chanson vieille de 34 ans est populaire dans toute la Libye, mais sa mélodie enjouée et ses paroles qui célèbrent la vie ont une résonance particulière pour les habitants de Syrte, qui ont souffert sous la domination brutale du groupe État islamique (EI) et enduré une bataille de six mois jusqu’à la libération de la ville, marquée par des destructions à grande échelle.

Pendant un an et demi, après la prise de contrôle de Syrte par l’EI au début de l’année 2015, les habitants et les automobilistes de passage pouvaient uniquement écouter la station de radio du groupe, al-Bayan, qui avait pris possession de toutes les ondes dans un rayon de 30 kilomètres autour de la ville.

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La station, qui proposait des sermons exhortant les auditeurs à prendre les armes contre les gouvernements locaux et occidentaux et à mener le djihad à l’étranger, tout en répertoriant les victoires de l’EI à travers le prétendu califat, diffusait comme seule « musique » des nachîds, des chants religieux sans instruments.

Affiche en lambeaux de la station de radio al-Bayan du groupe État islamique, accrochée dans la ville irakienne d’Hawija (MEE/Tom Westcott)

La radio al-Bayan, comme les sermons obligatoires et l’enseignement islamique dans les mosquées et les écoles locales, faisait partie de la méthode appliquée par l’EI pour imposer son régime et ses interprétations strictes de l’islam aux habitants de Syrte.

Des codes de conduite et vestimentaires islamiques stricts ont également été imposés, en particulier pour les jeunes, et des plaisirs simples tels que la musique, la cigarette, l’utilisation d’Internet et les communications téléphoniques ont été interdits.

Bien que Syrte ait été libérée en décembre 2016, la bataille la plus importante se déroule actuellement, selon des enseignants locaux et des responsables de l’administration culturelle : la bataille dont ils parlent est celle de la déradicalisation des jeunes esprits de la ville, dont certains ont été endoctrinés avec des idéologies dangereuses, et de l’atténuation du traumatisme de la guerre.

Amwaj Youth Radio et Sirte Culture Radio, les nouvelles stations de radio installées dans le nouveau bâtiment de l’administration générale de la culture de la ville, à côté d’un quartier rasé situé en bord de mer, symbolisent non seulement la liberté retrouvée de Syrte, mais formeraient aussi un outil précieux pour aider à déradicaliser la jeunesse de Syrte.

« Nous sommes dévoués à notre objectif de changer la mentalité de nos jeunes et c’est l’un des principaux objectifs des stations de radio, où nous diffusons des programmes divertissants qui encouragent la paix, la prospérité et l’optimisme, ainsi que de la musique », explique à Middle East Eye Alla Fakroum, directeur de l’administration culturelle de Syrte.

« Notre priorité est d’aider nos enfants sur le plan psychologique. Nous réfléchissons très soigneusement à tout ce que nous diffusons parce que les gens sont très sensibles, suite à la guerre, donc nous essayons toujours d’éloigner doucement et progressivement les gens de la pensée de l’État islamique et de la culture de la guerre et du combat ».

La présence de cellules dormantes de l’EI au sud de Syrte est un signe que le groupe terroriste pourrait tenter d’infiltrer à nouveau la ville, précise-t-il, avant d’ajouter que sans les efforts importants de déradicalisation fournis dans la ville, les jeunes de Syrte resteraient vulnérables aux idéologies extrémistes.

Endoctrinés en classe

Les enfants et les jeunes de Syrte ont été traumatisés par la guerre et le règne de l’État islamique, ce qui apparaît de manière flagrante dans leur comportement quotidien, selon des enseignants.

« Tous ceux qui sont restés à Syrte sous le régime de l’EI ont été forcés d’assister à des cours où ils ont été endoctrinés : le groupe avait pris le contrôle des écoles et donnait des cours dans lesquels ils apprenaient à combattre et à tuer », témoigne à MEE Aimen Ducali, enseignant dans le secondaire.

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Certains jeunes hommes à Syrte et au-delà étaient endoctrinés via des vidéos de recrutement violentes et sanglantes largement diffusées sur des CD et des clés USB, avant même que l’EI prenne le contrôle de la ville.

« Ici, dans les écoles secondaires, il est devenu normal pour les élèves de porter des armes, alors quand ils se battent, ils se tirent parfois dessus avec des pistolets. Même les plus jeunes ont des armes et jouent avec comme s’ils rejouaient des scènes de la guerre », relève Ducali.

« Les troubles que les enfants ont connus ici – les guerres et l’EI – leur ont appris à être très agressifs et violents et ont créé une très mauvaise mentalité, alors nous devons essayer de changer leur état d’esprit. »

Toutefois, en raison du surpeuplement chronique, les enseignants affirment avoir du mal à apporter une aide significative, en particulier aux personnes perturbées.

De nombreuses écoles ayant été détruites par la guerre, la taille des classes a doublé, chaque classe comptant désormais jusqu’à 50 élèves.

De vastes secteurs de Syrte ont été complètement détruits par les combats (MEE/Tom Westcott)

La plupart des écoles fonctionnelles n’ont pas d’équipement, ni d’ordinateurs : les cours sont donc limités et les enfants ne peuvent pas passer les volets pratiques des examens annuels.

L’intimidation et la violence sont devenues monnaie courante, tandis que dans les cours d’art, même les jeunes enfants représentent souvent sur leurs dessins des armes, des soldats, des cadavres et des personnages gisant dans des mares de sang.

Un soutien limité

Des ONG internationales, telles que le Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF), apportent une aide.

« Par le biais d’un partenaire local, l’UNICEF apporte un soutien éducatif aux enfants affectés par le conflit en organisant des cours de rattrapage, en formant des enseignants et en déployant un programme éducatif de sensibilisation aux dangers des mines », explique Juliette Touma, responsable régionale de l’UNICEF chargée de la communication.

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Elle précise que l’UNICEF travaille avec la municipalité locale de Syrte pour rénover les écoles endommagées et installer des salles de classe préfabriquées pour surmonter la surpopulation.

Selon Touma, l’agence a installé 30 salles de classe préfabriquées et réhabilité des installations d’approvisionnement en eau et d’assainissement dans treize écoles de Syrte, au profit de plus de 6 000 élèves.

Mais alors que la Libye est encore fortement divisée entre des alliances politiques et tribales, l’aide n’est pas toujours bien reçue.

Après que des salles de classe préfabriquées ont été livrées dans un quartier de la banlieue de Syrte qui reste un bastion pro-Kadhafi et qui abriterait également des cellules dormantes de l’EI, des hommes armés non identifiés ont ouvert le feu sur les salles de classe vides, raconte à MEE un représentant d’ONG qui a travaillé sur le projet.

Abdulsalam ben Sharada, DJ à la radio et ingénieur, en plein travail sur une des stations de radio (MEE/Tom Westcott)

À Syrte, des enseignants et des responsables de l’administration culturelle déplorent que l’aide fournie par le Gouvernement d’union nationale (GNA) – soutenu par l’ONU – ou par des ONG internationales ait été très limitée et souvent insuffisante.

« Au début de la bataille, nous avons rencontré le gouvernement libyen, l’armée et des représentants de l’ONU et de la communauté internationale. Ils ont promis beaucoup de choses mais jusqu’à présent, nous n’avons rien vu, aucune aide », affirme Fakroun.

« Alors qu’ils avaient promis de reconstruire la ville dès la fin de la guerre, près de deux ans plus tard, trois quartiers entiers sont encore complètement détruits et 3 000 familles sont toujours portées disparues. »

Bien que les ministères de l’Éducation et de la Culture du GNA aient financé la rénovation du nouveau bâtiment de l’administration générale de la culture, la création des stations de radio a été largement financée par des fonds provenant d’al-Bunyan al-Marsous, l’opération militaire basée à Misrata qui a permis la libération de Syrte.

Les stations de radio diffusent depuis le nouveau bâtiment de l’administration culturelle de Syrte (MEE/Tom Westcott)

Les jeunes sont encouragés à passer du temps au nouveau centre culturel et ont l’opportunité d’être formés aux techniques de base de la radio. Toutefois, les locaux insistent sur le fait qu’une aide et un soutien bien plus complets sont nécessaires pour assurer le bien-être des enfants et des jeunes de Syrte.

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« Nous avons besoin en urgence de lieux de divertissement pour déradicaliser nos enfants et contribuer à ramener leur esprit à leur état normal, mais nous avons du mal à y parvenir parce que nous n’avons reçu aucun soutien ni aucune aide financière pour ces projets », regrette Aimen Ducali, l’enseignant.

En plus des nouvelles stations de radio, l’administration générale de la culture espère ouvrir des cinémas et des théâtres pour donner aux jeunes l’accès à des endroits où ils pourront profiter de divertissements ordinaires dans un environnement sûr.

De tels projets seraient en grande partie lancés en commençant de zéro, puisque la plupart des cinémas et des théâtres du pays ont été fermés sous le régime excentrique de Kadhafi, qui entretenait une sérieuse défiance à l’égard des influences occidentales.

Jusqu’à présent, les deux stations de radio sont les seuls projets qui ont pu être mis en œuvre. Mais les responsables restent déterminés à aider à changer les mentalités et à améliorer l’avenir des jeunes de Syrte par tous les moyens possibles, notamment par le biais des stations de radio.

Comme l’explique Fakroum, leur dernier projet en date consiste à préparer une série de programmes d’apprentissage de l’anglais pour contribuer à stimuler les systèmes d’enseignement en difficulté de la ville.

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