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le président français Emmanuel Macron et le prince héritier des Émirats arabes unis à l’Élysée le 21 juin 2017 (AFP)

SHAFAQNA – Middle East Eye | par Adlene Mohammedi : Mohammed ben Zayed, dit « MBZ », prince héritier d’Abou Dabi et vice-commandant suprême des forces armées émiraties, ne rencontrera finalement pas le président Emmanuel Macron. Selon l’Élysée, cette visite devait être l’occasion d’importantes discussions sur la situation aussi bien au Moyen-Orient qu’en Afrique.

Rappelons toutefois que les deux hommes se sont déjà rencontrés en 2017 : à Paris, en juin, un mois et demi après l’élection d’Emmanuel Macron et à Abou Dabi, en novembre, à l’occasion de l’inauguration du musée du Louvre Abou Dabi.

Ces deux visites rappellent la solidité de la relation bilatérale entre les deux pays. En 2017, selon la direction générale du Trésor, les Émirats arabes unis ont été le deuxième partenaire commercial de la France dans le Golfe [Persique] (4,5 milliards d’euros), derrière l’Arabie saoudite (8,6 milliards d’euros).

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Un partenariat amené à se développer dans le domaine de l’armement puisque les Émirats ont décidé d’acquérir deux corvettes Gowind, construites par Naval Group. Par ailleurs, la France dispose depuis 2009 d’une base interarmées au sud d’Abou Dabi.

Mais au-delà de ces relations bilatérales satisfaisantes, les dirigeants émiratis pâtissent actuellement des pressions à l’encontre de leur principal allié dans la région : l’Arabie saoudite, où un autre prince héritier fait figure d’homme fort, Mohammed ben Salmane.

Les pressions concernent l’affaire Jamal Khashoggi, ce journaliste saoudien qui a disparu le 2 octobre dernier après son entrée au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul. Pour la police turque, qui poursuit son enquête, ce contributeur du Washington Post a été assassiné par un commando saoudien.

Le journaliste saoudien Jamal Khashoggi a disparu mardi 2 octobre après être entré au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul (AP)

Tandis que les accusations visant Riyad se multiplient, et tandis que les chancelleries européennes (y compris Paris) demandent des explications, la diplomatie émiratie est bien décidée à soutenir son grand voisin. Cette tension pourrait expliquer l’annulation de cette visite.

L’un des hommes de la recomposition géopolitique du Moyen-Orient 

Mohammed ben Zayed n’est pas seulement un ami de la France, il est aussi l’un des chefs de file de « l’axe de la modération » (que l’on pourrait aussi appeler axe de l’ordre et de la contre-révolution) mené par Riyad et Abou Dabi, et l’un des artisans d’un programme de modernisation de l’armée qui remonte au début des années 1990.

Il est aussi souvent décrit comme le mentor du jeune prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, ce qui donne à l’alliance entre les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite un aspect quasi intime qui ne doit pas faire oublier des priorités stratégiques communes : endiguer l’Iran, en finir avec les Frères musulmans et prendre en main le destin de la région en comptant sur la protection bienveillante des États-Unis.

Le prince héritier d’Abou Dabi, Mohammed ben Zayed, discute avec le président américain Donald Trump lors d’une réunion à Riyad le 21 mai 2017 (Palais royal saoudien/AFP)

À l’image du nouveau protecteur américain, Donald Trump, l’axe Riyad-Abou Dabi a fait le choix d’une politique étrangère parfois violente et cavalière, comme le montre l’épisode de la séquestration du Premier ministre libanais, Saad Hariri, il y a un an en Arabie saoudite.

Jamal Khashoggi, le journaliste porté disparu, avait justement tendance à critiquer dans ses articles du Washington Post des éléments fondamentaux de cette politique étrangère en n’hésitant pas à défendre les Frères musulmans et à demander la fin de l’intervention militaire au Yémen.

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Si l’élimination d’opposants à l’étranger n’est pas chose nouvelle dans le monde arabe (pensons à l’affaire Ben Barka en France en 1965 ou à la disparition de Moussa Sader en Libye en 1978), celle-ci en particulier a le mérite de confirmer l’existence de nouveaux rapports de force dans la région.

Depuis l’accalmie en Syrie et la quasi-unanimité contre Daech, nous voyons clairement apparaître trois axes distincts : l’axe Riyad-Abou Dabi-Le Caire (même si l’Égypte de Sissi manifeste moins d’hostilité contre le pouvoir syrien que les deux autres), l’axe Téhéran-Damas-Hezbollah (dit « axe de la résistance ») et l’axe Ankara-Doha (que l’on pourrait appeler « axe islamo-réformateur »).

À la faveur de la victoire de « l’axe de la résistance » en Syrie, grâce au soutien décisif de Moscou, les divergences entre l’axe Riyad-Abou Dabi et l’axe Ankara-Doha apparaissent au grand jour.

Les Saoudiens et leurs alliés émiratis se retrouvent ainsi à combattre à la fois les forces soupçonnées d’être porteuses de changement (les deux pays n’ont pas vu d’un bon œil les soulèvements dans le monde arabe de 2011), au premier rang desquelles les Frères musulmans, et la menace iranienne.

Tenir tête à la Turquie, isoler le Qatar, faire la guerre au Yémen au nom de la lutte contre l’Iran, attaquer politiquement le Hezbollah au Liban, cela fait beaucoup, même avec l’appui de Washington. Washington qui compte d’ailleurs sur l’axe Riyad-Abou Dabi pour faire accepter son « accord du siècle » destiné à « régler » la question palestinienne en faveur d’Israël.

Paris et la politique étrangère volontariste d’Abou Dabi

Abou Dabi ne se contente pas de soutenir Riyad. Les Émirats révèlent depuis quelques années des ambitions politico-militaires qui dépassent leur voisinage immédiat. Face à la Turquie et ce que l’on a appelé « l’axe islamo-réformateur », Mohammed ben Zayed s’est lancé dans un bras de fer qui l’emmène bien loin des frontières émiraties : de la Libye à la Corne de l’Afrique.

Les Émirats disposent d’une base militaire en Érythrée (Assab), qui abrite notamment des Mirage 2000 français, tandis que les Turcs ont installé la leur en Somalie.

Mirage 2000 appartenant aux forces aériennes des Émirats arabes unis (AFP)

En Libye, la Turquie et le Qatar soutiennent les Frères musulmans à Misrata. Leurs adversaires émiratis et égyptiens ont fait le choix du maréchal Khalifa Haftar.

La France refuse de jouer un quelconque rôle dans ce conflit. Elle maintient avec le Qatar des relations cordiales en dépit de l’isolement imposé par ses voisins. D’ailleurs, le Qatar est aussi un bon client pour les armes françaises.

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Seulement, face à la menace terroriste au Sahel et en Libye, Paris compte sur le soutien de Riyad et d’Abou Dabi, notamment s’agissant du financement du G5 Sahel (le Mali, le Niger, le Burkina Faso, le Tchad et la Mauritanie) contre la menace « djihadiste ».

De son côté, en plus du protecteur américain, du voisin saoudien et de l’ami français, Abou Dabi peut compter sur un autre partenaire de choix : la Russie. Depuis quelques années, les Émirats ont émergé comme le principal partenaire économique de la Russie dans la région.

Politiquement, les deux pays partagent la même exigence d’ordre (notamment contre les Frères musulmans) et une collaboration future dans le dossier yéménite entre les deux pays n’est pas exclue.

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