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Des pêcheurs tunisiens brandissent le portrait de Chamseddine Bourassine lors d’une manifestation devant l’ambassade d’Italie à Tunis le 6 septembre 2018 (AFP)

SHAFAQNA – Middle East Eye | par Marta Bellingreri : « On est très préoccupés », s’inquiète Mohammad Khamsa Bourassine. « Mon frère Chamseddine est en prison, mais il est pêcheur, pas trafiquant ! »

Mohammad Khamsa, Tunisien d’origine, vit à Paris. Il est arrivé par un vol direct en Sicile avec deux cousins, pour rendre visite à son frère, détenu à la prison Casa circondariale Petrusa d’Agrigente, à 130 kilomètres au sud de Palerme.

« S’il voulait faire du business avec l’immigration illégale, il serait millionnaire depuis longtemps », explique à Middle East Eye Mehrez Bourassine, un des cousins, venu lui aussi de Paris où il habite depuis 35 ans. « Mais Chamseddine a toujours répondu à l’appel de la mer, en venant en aide aux gens qui sont en danger. »

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Chamseddine Bourassine, président de l’Association des pêcheurs Zarzis en Tunisie (MEE/Giulia Bertoluzzi)

Depuis le 30 août, Chamseddine Bourassine, président de l’association des pêcheurs de Zarzis (ville frontalière avec la Libye), est en prison avec les cinq hommes de son équipage, tous pêcheurs : Lofti Lahiba, Farhat Tarhouni, Salem Belhiba, Bechir Edhiba et Ammar Zemzi.

Ils ont été arrêtés fin août en mer, près de l’île de Lampedusa, au sud de l’Italie, où depuis la révolution tunisienne de 2011 et la crise en Libye, aux prises avec l’instabilité politique et la violence des milices, ils sont aussi devenus sauveteurs, venant à la rescousse des migrants qui traversent la Méditerranée au péril de leur vie.

Ramzi, le fils de Lofti Lahiba, qui a lui aussi accouru en Sicile pour voir son père en détention, explique que la loi de la mer, c’est aussi de porter secours : « Moi aussi, j’ai traversé la mer Méditerranée en bateau en 2008. Si aujourd’hui je suis là, c’est grâce à des pêcheurs siciliens qui nous ont sauvés ».

De l’autre côté de la mer, les Tunisiens se mobilisent pour demander la libération des pêcheurs, à Zarzis comme à Tunis.

Parmi les manifestants devant l’ambassade d’Italie à Tunis, se trouve un témoin précieux.

« On est parti mardi à 20 h de la Tunisie [le 28 août], on était quatorze dans un petit bateau », raconte à MEE, sous couvert de l’anonymat, un des jeunes secourus en mer par Chamseddine. « Quand on a rencontré le bateau de Chamseddine, le jour suivant, on a demandé de l’eau et de la nourriture, ce qu’ils nous ont tout de suite donné. »

Selon ce témoin, Bourassine a demandé s’ils voulaient être raccompagnés en Tunisie. Mais ils ont répondu qu’ils préféraient rester en mer plutôt que de retourner en Tunisie. C’est à ce moment que Chamseddine aurait appelé les gardes-côtes italiens.

Mais après quelques heures d’attente, ils ont décidé de remorquer le petit bateau avec leur navire de pêche. Les autorités italiennes ont rejoint le bateau alors qu’ils se trouvaient déjà à 24 milles nautiques (44 kilomètres) de Lampedusa.

« Dans le bateau, il y avait des jeunes, des adolescents qui avaient peur et qui pleuraient tout le temps. Nous, on ne pouvait pas avancer sans l’aide du grand bateau », continue-t-il. « Quand les Italiens nous ont rejoints, ils nous ont entourés et séparés de l’équipage. À Lampedusa, on n’a plus revu Chamseddine. »

Une vidéo de Frontex

Une fois rapatrié en Tunisie par les autorités italiennes, cinq jours après le sauvetage en mer, l’homme aurait appris que Chamseddine et son équipage avaient été jetés en prison pour avoir aidé le petit bateau.

Les jeunes qui n’ont pas été rapatriés ont eu le droit de rester en Italie en tant que mineurs, comme le prévoit la Convention internationale relative aux droits de l’enfant. Les migrants auraient raconté avoir payé des passeurs en Tunisie pour partir, en précisant toutefois qu’il ne s’agissait pas des pêcheurs.

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Selon les chiffres du Haut-Commissariat aux réfugiés, la Méditerranée en 2018 a été « plus mortelle que jamais » : une personne sur dix-huit tentant la traversée meurt ou disparaît en mer (Reuters)

L’Agence européenne des frontières (Frontex) qui a filmé le navire de Chamseddine en train de remorquer le petit bateau, mais aussi des pêcheurs avant leur rencontre avec les migrants, pourrait prouver qu’avant de rencontrer les quatorze migrants, l’équipage de Chamseddine était bien en train de pêcher.

Mais cette vidéo de Frontex a été utilisée par les autorités italiennes qui ont mené l’arrestation pour prouver le contraire : selon elles, le navire de pêche remorquait le petit bateau jusqu’en Italie.

Les autorités tunisiennes ont officiellement demandé à l’Italie de libérer les pêcheurs qui risquent, selon la loi italienne, jusqu’à quinze ans de prison si l’accusation est confirmée dans cette phase d’enquête préliminaire.

En 2007, dans un cas similaire, deux pêcheurs tunisiens avaient été reconnus innocents par la justice italienne en 2011. Mais dans l’attente du verdict, ils ont perdu leur navire de pêche, resté au cimetière des bateaux de migrants.

Chamseddine Bourassine a fondé en 2013 avec douze autres pêcheurs de Zarzis l’association Le pêcheur pour le développement et pour l’environnement (APDE) pour protéger les techniques de pêche artisanales et former les jeunes.

« Notre association se bat aussi contre la pêche illégale qui détruit l’environnement », explique à MEE Anis Souei, secrétaire de l’association. « Quand on a commencé à se confronter aux sauvetages en mer, on a compris qu’on avait besoin, nous aussi, d’une formation aux premiers secours. Au même moment, on a commencé à faire des formations pour les jeunes, dans les lycées surtout, pour parler des risques et des dangers en mer que nous connaissons bien en tant que pêcheurs. »

Souei fait ici référence aux formations de Médecins sans frontières (MSF) et du Croissant-Rouge qui ont été organisées pour les pêcheurs en 2015 afin de leur apprendre à se comporter face aux migrants en mer ou en cas de présence de cadavres, et d’apprendre les gestes des premiers secours : dégager les voies respiratoires, hisser une personne à bord et la sauver de la noyade. Ils ont fourni aussi des gilets de sauvetage et des sacs mortuaires.

« En ce moment, tout le monde me demande des nouvelles de Chamseddine. On espère pouvoir donner de bonnes nouvelles », conclut Anis.

Enlèvements de pêcheurs et demandes de rançons

Grâce aux courants marins, la zone de pêche entre la Tunisie et la Libye est très poissonneuse : elle est non seulement fréquentée par les pêcheurs tunisiens et libyens, mais aussi par les Égyptiens et les Italiens. Mais c’est aussi une zone dangereuse : ces dernières années, les milices libyennes armées ont menacé et attaqué à plusieurs reprises les pêcheurs en exigeant des rançons que l’État tunisien a toujours payées.

Deux pêcheurs siciliens de Mazara del Vallo ont ainsi été emmenés l’an dernier au port libyen de Ras al-Hilal. Après deux jours d’inquiétude, ils ont été libérés.

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Migrants rescapés sur les côtes libyennes (AFP)

Ces événements ont poussé les pêcheurs à quitter cette zone pour se diriger de plus en plus vers le nord, vers l’Italie. L’équipage de Chamseddine restait ainsi en mer quatre ou cinq jours. Les pêcheurs prenaient avec eux de l’eau et des vivres supplémentaires, en cas de rencontre avec des migrants.

Mais le but principal de l’association reste la sauvegarde de la pêche. C’est ainsi que l’Agence italienne de coopération au développement a financé un projet intitulé Nemo pour protéger les techniques locales anciennes, améliorer la vie des pêcheurs tunisiens, et donc limiter les départs en mer des jeunes migrants.

Dans le cadre du projet en partenariat avec l’APDE, un musée de la pêche traditionnelle a été créé afin de valoriser une tradition millénaire de pêche comme la charfia (pêche avec les palmes) et la pêche du poulpe avec la gargoulette (vase en terre cuite). Une partie du même musée a été dédiée aux photos des sauvetages operés par les pêcheurs italiens et tunisiens.

Chamseddine et ses collègues ont été proposés parmi 66 personnes et associations de dix-neuf pays pour le prix Nobel de la paix « The righteous of the Mediterranean Sea » (les justes de la mer) par le comité chargé de soumettre des candidatures. Parmi eux se trouvent des pêcheurs, volontaires, marins, artistes, médecins, infirmières, pilotes, capitaines, sauveteurs qui ont regardé en face des hommes, femmes et enfants en péril et qui ont décidé de les sauver.

« Les héros anonymes de Zarzis pourraient être nommés au prix Nobel », affirme Giulia Bertoluzzi, journaliste et réalisatrice italienne qui a passé un an à Zarzis pour raconter leurs histoires.

Son film Strange Fish raconte l’histoire de Chamseddine Bourassine et de Chamseddine Marzouq, un pêcheur qui a abandonné son activité en mer pour consacrer son temps à donner une sépulture digne aux migrants qui ont perdu la vie : les cimetières des sans-noms qui ont reçu leur dernière part d’humanité grâce aux hommes de Zarzis.

Pendant que les manifestations pour demander leur libération continuent à Zarzis comme à Paris, devant l’ambassade d’Italie en France, le frère de Chamseddine reste en Sicile, aux côtés de l’avocat, et pour rendre visite à son frère : « Chamseddine est très démoralisé. Mais il remercie tous les gens qui sont en train de le soutenir. Il aurait fait de même ».

Aux gardes-côtes italiens, il aurait même affirmé : « Si je me trouvais à nouveau dans la même situation, je le referais ».

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