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Des manifestants participent à une marche contre l’islamophobie à Bruxelles en 2014 (AFP)

SHAFAQNA – Middle East Eye | par Chloé Benoist : Des universitaires et des décideurs européens se sont réunis mercredi au Parlement européen à Bruxelles pour lancer ce qu’ils qualifient de « kit d’outils » pour lutter contre l’islamophobie à travers le continent.

Le rapport, basé sur des recherches menées dans huit pays, dont le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne, a révélé un « climat d’islamophobie qui empire », dans lequel les musulmans sont confrontés à une « hostilité nouvelle et de plus en plus acceptable […] dans de nombreux domaines de la vie quotidienne ».

« C’est un problème qui empoisonne nos sociétés dans l’Union européenne et met des barrières entre nos communautés », a déclaré Jean Lambert, membre du Parti Vert au Parlement européen représentant Londres, lors de l’ouverture de la conférence en Belgique.

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Le rapport souligne comment l’islamophobie, présente depuis longtemps sur tout le continent, s’est renforcée au cours de la dernière décennie, en lien avec la montée des mouvements d’extrême droite et anti-immigration dans de nombreux pays européens, la « guerre contre le terrorisme » et la crise des réfugiés.

Parmi les exemples récents, citons l’édito du mois dernier dans lequel l’ancien secrétaire britannique aux Affaires étrangères, Boris Johnson, comparait les femmes portant le niqab à des « boîtes aux lettres ».

En France, une responsable voilée d’un syndicat étudiant a été publiquement réprimandée pour son apparence télévisée et caricaturée sous les traits d’un singe par le magazine satirique Charlie Hebdo ; en Allemagne, des articles dans les médias sur de prétendues bandes itinérantes de réfugiés violeurs ont semé la panique ; tandis que plusieurs pays à travers l’Europe ont adopté des « interdictions de la burqa », limitant le port du niqab et du voile musulman dans les espaces publics.

Bien que la lutte contre une telle vague de xénophobie et de racisme envers les citoyens et les résidents musulmans en Europe puisse sembler être une tâche herculéenne, les auteurs du document d’information, intitulé « Counter Islamophobia Kit » (kit pour lutter contre l’islamophobie), affirment qu’il s’agit là d’une nécessité.

« Un climat d’islamophobie qui empire a été identifié en ce qui concerne le contenu des médias, le discours politique et les expériences de discrimination, faisant état d’une hostilité nouvelle et de plus en plus acceptable à l’encontre des musulmans dans de nombreux domaines de la vie quotidienne », avertit le rapport.

Des universitaires européens dirigés par l’Université de Leeds, en collaboration avec des ONG et des activistes, ont exploré les différents moteurs de l’islamophobie dans huit pays européens (Royaume-Uni, France, Belgique, Allemagne, République tchèque, Grèce, Hongrie et Portugal) ainsi que les efforts visant à favoriser des contre-discours sur l’islamophobie dans chaque pays.

« Le projet a révélé l’expansion de l’islamophobie, le fait qu’elle s’infiltre dans tant d’éléments de notre vie et de la société », a déclaré à Middle East Eye Amina Easat-Daas, chargée de projet pour le Counter Islamophobia Kit.

« Nous voulons remettre en question les discours qui existent, les contextualiser et souligner leur banalisation, leur nature quotidienne, et souligner les contributions brillantes que de nombreux musulmans apportent à la société. »

Variations locales de l’islamophobie

Alors que l’islamophobie dans la plupart des pays est fortement associée à la perception des musulmans comme une « menace pour la sécurité » et « une menace pour l’identité locale, nationale et européenne », la culture et l’histoire locales influencent la manière dont est exprimée l’islamophobie.

Tandis qu’en France, la conception nationale de la laïcité a été instrumentalisée au détriment des citoyens musulmans en raison de leur apparence « non laïque », au Portugal, l’histoire de la conquête de la péninsule ibérique par les Maures au Moyen Âge a alimenté les récits locaux de lutte civilisationnelle et de craintes d’une « invasion » musulmane.

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Selon le rapport, certains discours islamophobes en Grèce ont agité le spectre d’une utilisation des réfugiés par la Turquie pour étendre son contrôle de l’autre côté de la mer Égée, entraînant ainsi une confusion entre réfugiés et musulmans dans la psyché publique.

Pendant ce temps, dans des pays comme la Hongrie, qui ont servi de points de transit à de nombreux demandeurs d’asile tentant d’atteindre l’Europe occidentale, le discours présentant les musulmans comme des terroristes potentiels reste fort. Le Premier ministre hongrois Viktor Orbán a par exemple déclaré au journal allemand Bild : « Nous ne considérons pas ces personnes comme des réfugiés musulmans. Nous les considérons comme des envahisseurs musulmans ».

Pourtant, la condamnation récente pour « terrorisme » la plus médiatisée dans le pays concernait un demandeur d’asile poursuivi au début du mois pour avoir jeté des pierres sur des policiers.

Même dans des pays comme le Royaume-Uni, où la diversité existe depuis longtemps, les populations musulmanes sont la cible de discours et d’actes de haine suite aux attaques revendiquées par le groupe État islamique.

« Le Royaume-Uni était fier de sa diversité, mais ce discours n’est plus », a déclaré Arzu Merali, chercheur en chef de l’Islamic Human Rights Commission (IHRC) au Royaume-Uni, lors de la conférence de mercredi. Il a décrit comment le discours généralisé visant les musulmans dans les écoles ou les rues aboutit également à une « législation ciblée » qui consolide « l’idée selon laquelle les musulmans ne sont pas des citoyens ».

« Cela semble plutôt dramatique, mais c’est le genre de scénario auquel nous sommes confrontés au Royaume-Uni aujourd’hui », a-t-il déclaré.

« Il est urgent de reconnaître l’islamophobie comme une forme de racisme », a exhorté pour sa part Luis Manuel Hernandez Aguilar, chercheur de l’IHRC en Allemagne, lors de la conférence de mercredi, soulignant « à quel point il est facile pour l’islamophobie de passer de la vie quotidienne à la politique » lorsque l’islamophobie « n’est pas reconnue comme forme de discrimination ».

En Allemagne, a déclaré Aguilar, les tropes racistes ont imposé l’idée selon laquelle « être musulman signifie être un problème ».

Si Easat-Daas a souligné les différences entre les pays dans l’étude, elle a exprimé son inquiétude quant au statut de la France en tant que « baromètre » – et pionnier – de l’islamophobie en Europe.

« Je crains que [la France] soit un leader potentiel, qu’elle indique aux autres que c’est acceptable. Ses lois créent un précédent, je crains que la politique française n’établisse un précédent », a-t-elle déclaré à MEE. « Quand on voit la “loi [française] anti-niqab” et comment elle se décline ensuite dans des cadres différents, en Belgique d’abord, puis dans de plus en plus de pays, j’ai peur qu’elle ne gagne en légitimité. »

Contrer les discours toxiques

Face à la montée des discours et agissements haineux encouragés par certaines personnalités publiques, les médias et des citoyens ordinaires, parfois avec des conséquences mortelles, le Counter Islamophobia Toolkit fait le point sur les initiatives visant à contrer les discours toxiques répandus au sujet de l’islam.

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Les auteurs du rapport mettent en doute l’efficacité des condamnations formulées en réaction aux attaques commises par des musulmans ainsi que des efforts visant à les distancier de la communauté musulmane au sens large, jugeant que ces efforts participent d’un discours tendant à considérer les musulmans dans une optique sécuritaire dans tous les aspects de leur vie et nourrissent l’attente selon laquelle chaque musulman devrait condamner tout acte négatif commis par l’un de ses coreligionnaires.

De nombreux efforts ont été déployés à travers le continent pour démystifier l’islam auprès des citoyens européens non musulmans ; l’association Parle-moi d’islam explique par exemple des aspects de la religion par le biais de vidéos.

La « normalisation » des musulmans, selon le rapport, est un élément clé pour lutter contre l’islamophobie – il faut les dépeindre comme des individus ayant la même vie et les mêmes aspirations que les autres, comme à travers le projet de « Bibliothèque humaine » en République tchèque, mais aussi se servir de la cuisine, de la mode et de la culture pour établir des liens humains entre musulmans et non-musulmans.

Dans certains cas, les méthodes de lutte contre l’islamophobie peuvent sembler contre-intuitives, comme en Grèce, où des efforts déployés pour combattre le sentiment anti-musulman dans le pays ont fait la promotion de « discours antinationalistes conservateurs et des idéaux œcuméniques chrétiens tels que la paix, l’hospitalité et la sollicitude envers les plus vulnérables, en particulier envers les réfugiés ».

Selon Easat-Daas, une partie des efforts de lutte contre l’islamophobie consiste à reconnaître que le phénomène n’est pas simplement réservé aux mouvements de droite.

« Je dirais que [l’islamophobie] n’est pas l’apanage de la droite, mais que c’est plutôt quelque chose que l’on peut voir à travers tout le spectre politique », a-t-elle observé. « Le discours politique qui stigmatise d’autres personnes ou parle en leur nom – que nous retrouvons souvent dans l’islamophobie libérale – ne devrait pas être acceptable. »

Des lacunes juridiques

Alors que le fardeau de la lutte contre l’islamophobie en Europe semble reposer principalement sur les épaules de la société civile, le discours haineux ayant été normalisé dans les sphères politiques et gouvernementales, le rapport souligne le rôle du système juridique européen – et ses lacunes.

« Le droit européen en matière de droits de l’homme présente un engagement limité vis-à-vis des meilleures pratiques juridiques pour lutter contre l’islamophobie dans les différents États membres de l’UE », indique le rapport. « Par conséquent, les formes que l’intervention judiciaire et les mesures juridiques – y compris positives – peuvent prendre afin de lutter efficacement contre l’islamophobie demeurent floues. »

Le rapport critique ensuite la Cour européenne des droits de l’homme pour la « rigidité » dont elle fait preuve en statuant sur les affaires d’islamophobie d’État présumée, l’accusant d’avoir « délesté l’État de la charge des preuves pour l’imposer aux requérants, contraints alors de prouver que les restrictions mises en œuvre contre leur droit à la liberté de religion sont disproportionnées ».

Le rapport salue néanmoins les efforts déployés par l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe pour avoir adopté un certain nombre de résolutions non contraignantes qui analysent et définissent l’islamophobie, y voyant une étape nécessaire pour aborder le problème.

L’Assemblée parlementaire a largement réussi à énoncer « les différents éléments culturels, historiques et socioéconomiques qui constituent l’islamophobie », précise le rapport.

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Celui-ci relève toutefois un « contraste saisissant entre la nuance et la complexité de ces instruments juridiques souples et la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, où l’absence de références à l’islamophobie est quasiment totale et où aucune réponse juridique distinctive n’est apportée au phénomène ».

Sajjad Karim, député européen du Parti conservateur représentant le nord-ouest de l’Angleterre, a tiré la sonnette d’alarme ce mercredi au sujet de l’islamophobie à travers les pays européens, exprimant son inquiétude quant au fait que ce sentiment ait pu « se répandre au niveau [de l’Union européenne] » et que la situation puisse encore se dégrader avec l’élection d’un plus grand nombre de populistes au Parlement européen en 2019 – ce qui pourrait aboutir à un Parlement européen « tenu en otage par ces extrêmes ».

« Aujourd’hui, nous sommes dans un combat et d’ici à quelques mois […], il y aura une question d’intérêt personnel pour chaque Européen », a-t-il déclaré.

Salman Sayyid, professeur de théorie sociale et de pensée décoloniale à l’Université de Leeds, a déclaré pour sa part lors de la conférence que la lutte contre l’islamophobie avait une portée plus vaste que la protection d’une communauté religieuse spécifique.

« L’islamophobie est un défi pour la poursuite d’un type particulier de projet démocratique européen et c’est pourquoi je pense que cette question doit être prise au sérieux, non seulement vis-à-vis de la défense des communautés musulmanes, mais aussi pour défendre le genre de monde dans lequel nous voulons vivre. »

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