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Vue aérienne de la synagogue d’Aley, l’un des quatre lieux de culte juifs partiellement sauvegardés au Liban (avec l’aimable autorisation de Nagi Georges Zeidan)

SHAFAQNA – Middle East Eye : Vingt-neuf, voilà le nombre de juifs qui habitent encore sur le territoire libanais. Le plus jeune ayant plus de 60 ans, la communauté est sans doute vouée à disparaître dans un avenir proche. Son Histoire, elle, est pourtant d’une grande richesse, et remonte très loin, aux alentours du VIe  siècle. Une synagogue se serait trouvée à Beyrouth à cette époque-là, mais elle n’aurait pas survécu au terrible tremblement de terre qui détruisit partiellement la ville en l’an 551.

Une information à prendre toutefois au conditionnel, car l’unique preuve est un bas-relief montrant Abraham offrant son fils en offrande à Dieu. Pour l’historien spécialiste de la question des juifs au Liban, Nagi Georges Zeidan, cela ne fait en revanche aucun doute : « J’ai tout de suite conclu qu’une synagogue avait existé à cette époque-là ».

Extrait d’un bas-relief montrant Abraham offrant son fils en offrande à Dieu (musée de Beyrouth)

L’Histoire se perd jusqu’à « la construction d’une autre synagogue, à peu près au même endroit, par la famille Yedid Levy en 1807 sous le nom de Misgab-Laddakh ; elle sera détruite en 1930 », poursuit l’historien.

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À l’époque, le quartier juif se situe dans l’actuel Bab Idriss, zone aujourd’hui touristique située à deux pas de la fameuse place de l’horloge. C’est d’ailleurs dans l’une des rues les plus commerçantes qu’est installée l’Alliance israélite universelle de Beyrouth en 1869, une école privée allant du CP à la terminale dont la construction est décidée par le grand rabbin de l’époque, Zaki Cohen, originaire d’Alep.

L’école fermera en 1891 pour renaître de ses cendres dans un quartier situé non loin de là, Wadi Abou Jmil, sur la rue Georges-Picot, à l’époque du protectorat français. Les juifs commencent à s’installer dans ce quartier surnommé « Haret al-Yahoud » (quartier des juifs) vers 1860.

Mais d’où viennent les juifs qui habitaient Beyrouth ?

« Il n’y a pas de juifs libanais », prévient Nagi Georges Zeidan, tous viennent d’ailleurs, la plupart d’Irak ou de Syrie.

En 1941, les 1er et 2 juin, le « Farhoud » (dépossession, en arabe) éclate en pleine fête du Chavouot, l’une des trois fêtes de pèlerinage du judaïsme, à Bagdad. Selon les registres officiels, 180 juifs sont tués et des centaines blessés lors de cette émeute violente qui cible la communauté juive de la ville.

Les coupables ne sont pas identifiés, seuls deux hommes appartenant au mouvement politique al-Futuwwa ont depuis été mis en cause, mais des soldats et des civils ont aussi pris part au massacre. Une attaque apparemment spontanée, suite au renversement par les Anglais du gouvernement pro-nazi de l’époque.

La plupart des juifs d’Irak, environ 250 000 à l’époque, parfaitement intégrés, quittent alors le pays, la plupart pour l’Inde, mais certains prennent le chemin du Liban.

Quartier de Bab Idriss au début du XXe siècle (Nagi Georges Zeidan)

C’est avec la déclaration de l’État d’Israël, en 1948, que la population juive augmente au Liban. C’est d’ailleurs le seul pays arabe à connaître ce sort. Ces juifs viennent principalement de Syrie voisine, où ils fuient les exactions dont ils sont victimes en conséquence de la première guerre israélo-arabe, et utilisent le Liban pour s’y installer, ou comme zone de transfert vers Israël.

Les juifs libanais voient en revanche l’émergence d’un État juif à leurs frontières d’un assez mauvais œil, certains d’entre eux servent même dans l’armée libanaise lors de la guerre israélo-arabe en 1948.

Dans les années qui suivent, de plus en plus de grandes familles juives s’installent au Liban, notamment après la guerre des Six Jours en 1967 ; la plupart sont arabes, sauf une originaire de Lituanie.

Des vagues d’émigration

Viennent ensuite des vagues de migration non plus vers mais depuis le Liban.

Les juifs installés dans le pays du Cèdre commencent à le quitter en raison des nombreuses crises qui y sévissent. La crise du canal de Suez en 1958 notamment, qui coïncide avec de violents heurts dans le pays suite au refus du président libanais Camille Chamoun, grand allié de la communauté juive, de rompre les liens diplomatiques avec la France et le Royaume-Uni qui attaquent l’Égypte, pousse certains de ses membres à partir.

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Mais c’est surtout la guerre civile libanaise (1975-1990) qui, avec son lot d’enlèvements et de combats intercommunautaires, a raison de la présence juive au Liban.

Le quartier Wadi Abou Jmil est alors situé en pleine zone militarisée, à deux pas de la ligne de démarcation qui coupe la capitale en deux, un quartier chrétien à l’est, un quartier musulman à l’ouest. Si les juifs ne sont pas considérés comme des acteurs belligérants, ils se rangent plutôt du côté des chrétiens.

Des miliciens musulmans libanais surveillent un poste de contrôle dans le quartier de Barbir, à l’ouest de Beyrouth, au début de la guerre civile au Liban (AFP)

Le quartier Wadi Abou-Jmil est invivable, les check-points nombreux, les enlèvements aussi. La confession est inscrite sur les cartes d’identité, ce qui facilite le travail des miliciens pour déterminer s’ils ont affaire à un ennemi ou un allié. Plus de 20 000 Libanais disparaissent de cette façon.

La plupart des juifs fuient donc à ce moment-là. Certain restent toutefois, et aident même d’autres à fuir. C’est le cas de Sarah (nom d’emprunt), une nonagénaire rencontrée par MEE : « J’avais parfois trois ou quatre combattants phalangistes [chrétiens] à l’arrière de ma voiture ; aux barrages, je disais que c’étaient mes enfants ! Ils voulaient quitter le Liban, ils étaient jeunes ! ».

Proportionnellement, assez peu de Libanais fuient vers Israël, encore considéré comme l’ennemi qui a envahi le pays en 1982 pour y chasser l’Organisation de libération de la Palestine (OLP).

La plupart partent pour l’Europe, notamment vers la France, où les communautés juive et libanaise sont déjà assez importantes. Ou pour l’Amérique. Au Brésil, par exemple, les Safra, grande famille juive du Liban originaire d’Alep, fondent un empire bancaire estimé par Forbes à près de 20 milliards de dollars en 2018.

Si les success-stories ne sont pas rares pour les juifs libanais émigrés, ceux qui sont restés ont connu un sort moins envieux.

« Je sacrifie ma mort pour mes enfants »

De nombreux Libanais ignorent qu’il existe encore des juifs sur le sol national. La judéité libanaise ressemble à un lointain souvenir remontant à l’avant-guerre civile, lorsque Wadi Abou Jmil était encore un quartier populaire où vivaient de nombreux artisans juifs.

Cependant, les élections législatives de mai 2018 ont éveillé les consciences. Au Liban, la communauté religieuse à laquelle appartient chaque citoyen est inscrite sur le registre électoral. Cela permet de mieux calculer les aspirations de votes, ainsi que les places au Parlement réservées à chaque communauté.

C’est ainsi qu’au travers de plusieurs reportages télévisés, le chiffre de 4 000 « israélites » a été communiqué. Le terme lui-même n’est pas anodin : « Il a été décidé par les Français lors de leur mandat au Liban, précise Nagi Georges Zeidan, c’est pour cela que l’on parle d’israélites et non pas de juifs, ce qui peut créer une certaine confusion. »

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Il y aurait donc 4 000 personnes de confession juive inscrites sur les registres électoraux libanais, dont la citoyenneté est donc enregistrée au Liban, pas à l’étranger. Ce chiffre était de 10 000 dans les années 1960.

Maismaintenant, seuls 29 habiteraient sur le territoire libanais, le plus jeune étant âgé de 61 ans, selon Nagi Georges Zeidan, qui connaît personnellement tous les membres de la communauté.

Parmi eux, Sarah, née dans la capitale libanaise d’un père Égyptien. Elle a grandi avec sa mère, ses frères et sœurs et son grand-père, rabbin à Beyrouth. « Je vivais comme une princesse », se vante-t-elle. Elle a fréquentée l’école de l’Alliance avant d’y être professeure, « un an seulement, je n’ai pas supporté ».

Sarah a épousé un maronite, un chrétien donc, « quelqu’un dont mes parents ne voulaient pas, d’une autre religion ».

Malgré sa conversion obligatoire, Sarah a, comme de nombreux Libanais convertis, gardé ses coutumes et ses habitudes cultuelles, en témoignent l’étoile de David et le chandelier à sept branches qui trônent dans son appartement.

Sarah ne mâche pas ses mots quand elle évoque son voisinage. « Je vis seule ici ; après la mort de mon mari, plus personne ne venait me rendre visite. La mentalité est très difficile. Ici, les juifs, ce sont l’ennemi », déclare-t-elle à MEE. Cette solitude s’est accentuée lorsqu’elle est tombée malade, ses amis l’ont désertée de peur d’être associés à une personne de confession juive, indique-t-elle.

Sarah n’est pas la seule habitante juive de la capitale, une autre femme vivrait non loin de là. Cependant, « ses filles lui interdisent d’entrer en contact avec moi, et elle ne veut pas les contrarier ».

Sarah a elle-même un contentieux avec ses enfants. « Je sacrifie ma mort pour mes enfants », affirme-t-elle. Sarah veut être enterrée en Israël, auprès de certains membres de sa famille, mais le Liban et Israël sont toujours officiellement en guerre, sans relations diplomatiques officielles. Organiser un tel transfert relève du scandale et « pourrait nuire à [s]es fils ».

Le cimetière juif de Saïda, sur la côte méditerranéenne, a été endommagé par les travaux de construction d’une nouvelle autoroute (MEE)

La situation est telle que Sarah n’est pas non plus autorisée par ses enfants à être enterrée au cimetière juif de Beyrouth, où reposent ses ancêtres. Si jamais cela se sait, ses enfants pourraient être inquiétés par tous ceux « qui sont contre les juifs », soutient la vieille dame.

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Pour Sarah, la seule solution est un transport post-mortem. En effet, dans le judaïsme, il est possible de transférer un défunt pour l’enterrer en Israël, où aura lieu, selon la tradition, la résurrection des morts. Un transfert extrêmement délicat sur le plan diplomatique.

Un patrimoine en danger

Interrogé sur les difficultés d’intégration auxquelles les juifs libanais disent être confrontés, Bassem el-Hout, le mokhtar (représentant étatique) du quartier, qui est responsable des formalités administratives de la communauté juive, évoque le problème de la confusion entre judaïsme et sionisme.

« Il faut que la télévision explique aux Libanais la différence entre les juifs et les sionistes. Les Libanais ne sont pas au courant, et c’est difficile !», explique l’homme d’une cinquantaine d’années, souriant.

Parmi les responsabilités de maître el-Hout figure justement la protection du patrimoine de la communauté juive, dont les cimetières.

En avril dernier, l’avocat a ainsi œuvré à sauvegarder le cimetière juif de la ville côtière de Saïda, endommagé par des travaux. « Le mur ouest qui sépare le cimetière du bord de mer était détruit par des pelleteuses, qui se trouvaient à l’intérieur du cimetière. Le mur sud était lui aussi partiellement détruit », relate Nagi Georges Zeidan. Des travaux pour une nouvelle autoroute, qui devait traverser impunément le cimetière.

Bassem el-Hout, avocat de la communauté juive, et Nagi Georges Zeidan, historien, devant une photo de l’ancien quartier juif de Beyrouth (MEE)

L’avocat de la communauté a alors porté plainte contre X. Le scandale est arrivé aux médias locaux et internationaux, « le grand rabbin de France a même réagi », explique l’historien. Depuis, le trou a été rebouché, les travaux arrêtés, et le scandale calmé.

Néanmoins, le patrimoine de la communauté juive demeure en danger, notamment ses quatre synagogues encore sur pied. Si celle de Beyrouth, située juste à côté du QG du Premier ministre Saad Hariri, a été rénovée en 2010, les autres n’ont pas eu cette chance.

Telle la synagogue de Bhamdoun, située dans une rue où se côtoient bâtiments abandonnés et squattés, et chiens abandonnés. L’édifice est encore debout, mais à l’intérieur, tout est vide, seuls quelques restes de peintures permettent à l’imagination de deviner ce à quoi elle pouvait ressembler auparavant.

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« Il y a un chien enragé dans la synagogue, vous pouvez y aller mais, à votre place, je n’irais pas », prévient un voisin ; la nature a repris ses droits dans cet édifice laissé à l’abandon depuis la guerre civile.

Une autre synagogue non loin de là, celle d’Aley, située dans une zone à majorité druze, est moins bien conservée. Les fondations sont encore debout mais son toit s’est effondré. Seule une inscription en hébreu au-dessus de la porte permet de comprendre qu’il s’agissait d’un lieu de culte juif.

Un patrimoine inaccessible et difficile à trouver donc, à l’image de la communauté juive du Liban, qui s’éteint peu à peu, sans faire de vagues. « Être juif au Liban, c’est difficile », conclut Sarah.

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