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Installation de l’artiste qatarie Fatma Alshebani exposée à la Markhiya Art Gallery. L’inscription « al-Naksa 5 juin » fait référence au blocus du Qatar, le 5 juin 2017 (avec l’aimable autorisation de l'artiste)

SHAFAQNA – Middle East Eye | par Malek Saïd : Tout le monde s’accorde à le dire : au Qatar, il y a un avant et un après 5 juin 2017. Ce jour-là, le pays se voit imposer un blocus aérien, maritime et terrestre par un quartet constitué de l’Arabie saoudite, Bahreïn, les Émirats arabes unis et l’Égypte. Une liste de treize demandes est alors communiquée aux autorités qataries en tant que condition sine qua non pour la levée du siège. La liste est rejetée par Doha, qui la voit non seulement comme irréaliste, mais également comme une atteinte à la souveraineté de l’État.

Un an après, le Qatar n’a pas cédé aux pressions, le pays considère même qu’il a gagné l’épreuve de la résilience. Le 5 juin 2018, tout le Qatar commémorait ainsi le premier anniversaire du siège. À la Markhiya Art Gallery, l’artiste qatarie Fatma Alshebani exposait son œuvre « The Mother » (la mère, en référence à la mère-patrie qatarie) pour exprimer justement la manière dont cette épreuve avait fait naître chez le peuple qatari une capacité de résilience qu’il ne soupçonnait pas auparavant.

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« The Mother », création de l’artiste qatarie Fatma Alshebani (avec l’aimable autorisation de l’artiste)

L’histoire du Qatar prend la forme de cet arbre que Fatma Alshebani a présenté pour la première fois à Doha à cette occasion. Les obstacles peuvent entraver la croissance et la prospérité du petit émirat, mais ce dernier résiste et continue sa croissance malgré tout. Ainsi que le commente Fatma Alshebani, les « tempêtes laissent derrière elles des terres fertiles qui promettent un meilleur avenir ».

Le public présent ce soir-là était invité à interagir avec l’œuvre en écrivant des lettres à cette patrie résiliente et en les accrochant sur le fil de fer barbelé enlacé autour de l’arbre. L’artiste appelait citoyens et résidents à nourrir cet arbre, un acte symbolisant la solidarité des habitants du Qatar et leur attachement à la liberté de ce pays.

Une source d’inspiration

Le blocus a eu un impact considérable sur la conscience des artistes qataris. Pour Fatma Alshebani, cette crise à surtout donné l’occasion pour l’artiste local de porter une cause. « On était habitué à un environnement fait d’un désert calme et d’une mer paisible », a-t-elle déclaré à Middle East Eye.

« On n’était pas habitué à être secoué de cette manière. Les crises autour de nous nous indignaient mais n’avaient jamais touché le Qatar directement. Or, ce siège a touché personnellement l’artiste qatari et lui a donné une cause dans laquelle il s’investit. »

Les Qataris se sont en effets vus, du jour au lendemain, isolés de leurs voisins du Conseil de coopération du Golfe, une situation qui les a obligés à s’ouvrir davantage aux autres continents. La crise a changé leur manière de voir leur relation avec les autres cultures du monde dans la mesure où ils ont dû exprimer leur indignation et l’injustice dont ils étaient victimes pour briser l’isolement vers lequel les tirait le quartet.

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Œuvre sans titre de l’artiste qatari Youcef Ahmad, datant de 2008 (avec l’aimable autorisation de l’artiste)

Anas Kutit, coordinateur dans cette galerie située dans le centre d’art Firestation reconnaît également l’effet positif de la situation politique régionale sur la création artistique. « Le siège est devenu une source d’inspiration pour les artistes qataris, il les galvanise tout en donnant une certaine profondeur à leur création », a-t-il expliqué à MEE.

L’autre conséquence de ce siège est d’avoir permis aux artistes qataris de diversifier leur contenu artistique dès lors qu’ils ont dorénavant un objectif clair : montrer le vrai visage du Qatar et de la société qatarie. Les artistes locaux semblent être imprégnés par cette volonté de refuser l’isolement qu’impose ce siège.

Ce ne sera plus jamais comme avant

Au-delà des effets politiques et économiques, l’aspect humain de cette crise a touché à peu près tous les Qataris, chaque famille ayant un proche habitant dans l’un des pays assiégeants. Beaucoup de familles ont été affectées et doivent aujourd’hui se rendre dans un pays neutre pour se retrouver.

Ces tragédies humaines n’ont pas été sans influence sur le travail des artistes locaux – la souffrance a toujours été une source d’inspiration pour les artistes ou les écrivains. Les artistes qataris ont ainsi puisé dans ces souffrances une certaine énergie qu’ils ont redéployée dans leurs créations artistiques. Aujourd’hui, ces œuvres fleurissent un peu partout dans les places publiques de Doha.

La ferveur artistique autour du blocus est aujourd’hui l’un des traits marquants de la scène culturelle qatarie. Heather Aluweiri, galeriste dans ce haut lieu de l’art à Doha, en est consciente. « Nous avons dû gérer notre calendrier différemment car on ne pouvait pas ne pas parler de ce blocus qui a affecté tout le pays, dont le milieu artistique », a-t-elle indiqué à MEE.

Toutes les œuvres louent la résilience du pays, la réussite des dirigeants politiques et l’union du peuple qatari derrière ces dirigeants.

Cette expression de l’opinion politique se voit notamment dans les portraits de l’émir Tamim ben Hamad al-Thani que les habitants affichent un peu partout. Posté sur les réseaux sociaux aux premières heures de l’embargo, le portrait « Tamim al-Majd » (« Tamim la gloire »), dessiné par l’artiste qatari Ahmed al-Maadheed, est devenu le symbole de la résistance à Doha.

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Portrait de l’émir du Qatar, Cheikh Tamim ben Hamad al-Thani, peint sur un bus dans la capitale Doha (Reuters)

L’engagement des artistes qataris ne signifie pas forcément une politisation de la scène artistique qatarie, bien que le siège continue d’influencer la production intellectuelle et artistique locale. La critique des dirigeants, sujet marginalisé par la réussite économique et le consensus social dans le pays, ne semble d’ailleurs pas être pour l’instant un sujet de débat pour les artistes de l’émirat. Le blocus paraît même avoir doré l’image de l’élite politique locale.

Certains artistes qataris refusent en outre de voir leur travail pris en otage par la politique. L’un des pionniers de l’art moderne qatari, Youcef Ahmad, a ainsi affirmé à MEE : « Je continue à peindre comme je l’ai toujours fait. Le blocus n’a pas modifié ma manière de voir le monde. »

Celui-ci a toutefois laissé des traces dans le milieu de l’art régional. Les artistes venant des pays assiégeants n’osent plus venir à Doha de peur de froisser leurs dirigeants. Pour les artistes locaux, les défis sont différents : cette année-là, il est peu probable qu’un artiste qatari soit convié à exposer ses œuvres lors de la grande exposition d’art de Dubaï. Cette crise a visiblement laissé des traces partout.

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