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SHAFAQNA – Ce qui suit fait partie du livre L’IMAM AL-HASSAN et de son Traité de Réconciliation avec Mu’âwiyeh, Compilé et traduit en français par Abbas Ahmad al-Bostani, sélectionné par SHAFAQNA.

Nous avons eu l’occasion de voir brièvement comment les Tulaqâ’, les «amnistiés» dont faisait partie Mu’âwiyeh, ont pu accéder aux postes clés de l’Etat sous le Califat de ‘Othman.

Ecoutons maintenant le commentaire du savant religieux, ‘Aboul A’lâ al-Mawdoudi, à ce sujet:

«Ce changement (…) a commencé lorsque notre maître ‘Othman (…) nomma ses proches aux hautes fonctions et leur accorda des privilèges auxquels tout le monde s’opposa.(1) (…) Ainsi, il destitua Sa’ad Ibn Abi Waqqâç de sa fonction de gouverneur de Kûfa pour nommer à sa place d’abord son demi-frère al-Walid Ibn ‘Oqbah Ibn Mu’it, puis un proche, Sa’ïd Ibn al-‘Aç. De la même façon il démit Abou Moussa al-Ach’ari de sa fonction de gouverneur de Basrah pour le remplacer par son cousin maternel ‘Abdullah Ibn ‘Amir, et il fit remplacer le gouverneur de l’Egypte, ‘Amr Ibn al-‘Âç par son frère de lait ‘Abdullah Ibn Sa’ad Ibn Abi Sarh. Quant à Mu’âwiyeh qui avait été sous ‘Omar gouverneur de Damas seulement, ‘Othman le mit à la tête d’un gouvernement comprenant à la fois Damas, Himç, la Palestine, la Jordanie et le Liban. Enfin ‘Othman nomma son cousin Marwân Ibn al-Hakam Secrétaire Général de l’Etat, ce qui lui permit d’imposer son influence sur tout l’Etat et sur tout ce qu’il comprend et sur tous ceux qui s’y trouvent. De cette façon tous les pouvoirs se trouvèrent entre les mains d’une seule famille».(2)

Et quelle famille!!

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‘Aboul A’lâ al-Mawdoudi poursuit:

«Bien que le fait de réserver tous les postes importants de l’Etat à la famille du chef de l’Etat soit en soi discutable, d’autres facteurs ont concouru à l’élargissement du champ de troubles et de l’anarchie: le premier facteur est que les membres de cette famille qui connurent la promotion à l’époque de ‘Othman, étaient tous des Tulaqâ, c’est-à-dire les familles mecquoises qui restèrent jusqu’au dernier moment hostiles au Prophète (Ç) et à l’Appel islamique et que le Prophète (Ç) gracia après la conquête de la Mecque pour leur permettre d’entrer en Islam

Mu’âwiyeh, al-Walid Ibn ‘Oqbah et Marwân Ibn al-Hakam faisaient parti ces familles à qui on avait laissé la vie sauve et que le Prophète avait amnistiées. Quant à ‘Abdullâh Sa’ad Ibn Sarh, il renia l’Islam après s’y être converti et était l’un de ceux que le Messager de Dieu ordonna que l’on tue fussent-ils accrochés aux rideaux de la Ka’bah! (…)

«Il est donc évident que personne n’acceptait que les plus anciens (musulmans), ceux qui avaient exposé leur vie au danger pour la promotion de l’Islam, et grâce aux sacrifices desquels l’étendard de l’Islam s’éleva, soient destitués et que la Ummah soit gouvernée à leur place par de tels individus (les Tulaqâ’). Le second facteur est que ces individus n’étaient guère qualifiés pour le leadership du mouvement islamique… car ils n’avaient pas eu l’avantage d’accompagner le Prophète (Ç) et de connaître son éducation, de telle sorte que leur curs s’attachent à son esprit, à sa conduite et à sa voie. Il se peut qu’ils fussent d’excellents administrateurs et conquérants (…) mais l’Islam n’était pas venu uniquement pour s’emparer de pays et de nations, il était avant tout un Appel à la réforme et au bien, requérant beaucoup plus une éducation intellectuelle et morale qu’une compétence administrative et militaire. Or selon ce critère, ces individus auraient dû avoir une place dans les derniers rangs des Compagnons et des Suivants(3) et non pas au premier».(4)

Ces Tulaqâ’ qui s’étaient acharnés contre l’Islam et les Musulmans jusqu’au dernier moment avant leur défaite et que le Prophète avait graciés malgré le sang qui entachait encore leurs mains, allaient-ils faire preuve de gratitude et avoir un comportement islamique digne de confiance, ce après que le Prophète leur offrit la possibilité de s’intégrer dans la communauté musulmane? Rien de moins sûr!

‘Aboul A’lâ al-Mawdoudi nous cite à cet égard(5) et entre bien d’autres, l’exemple d’al-Walid Ibn ‘Oqbah:

«Al-Walid Ibn ‘Oqbah était entré en Islam après la Conquête de la Mecque. Il fut chargé par le Prophète d’aller prélever les aumônes légales chez les Bani Muçtalaq. Une fois dans la région de cette tribu, al-Walid fut pris de peur pour une raison quelconque et rebroussa chemin sans avoir pris contact avec personne. Une fois retourné à Médine, il dit au Prophète que les Bani Muçtalaq refusaient de payer la Zakât et qu’ils avaient failli le tuer. Le Prophète (Ç) se fâcha, et dépêcha une armée vers cette tribu pour la combattre. Une grande bataille fut évitée de justesse lorsque les chefs des Bani Muçtalaq comprirent à temps qu’il y avait eu un malentendu, et se rendant à Médine, ils informèrent le Prophète que cet individu n’était jamais venu les voir et qu’ils attendaient l’arrivée de quelqu’un pour s’acquitter de leur Zakât. C’est à ce propos que Dieu révéla ce verset: Ô vous les croyants! Si un homme pervers vient vous apporter une nouvelle, faites attention! Car si, par inadvertance! vous portiez préjudice à un peuple, vous auriez ensuite a vous repentir de ce que vous auriez fait».(6)

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Et al-Mawdoudi d’ajouter:

«… C’est ce même al-Walid Ibn ‘Oqbah que ‘Othman nomma en l’an 25 H., gouverneur de cette grande province qu’était Kûfa, à la place de Sa’ad Ibn Abi Waqqâç, et c’est là que tout le monde découvrit qu’il était tellement alcoolique qu’un jour il accomplit en état d’ébriété et à la tête des fidèles la Prière de l’Aube en quatre Rak’ah (au lieu de deux) et se retourna vers les priants pour leur demander: en voulez-vous davantage!?»(7)

Couverts par la caution de la plus haute autorité islamique officielle (le Calife), occupant les postes de responsabilité les plus sensibles et les plus influents, auréolés du prestige des plus hautes fonctions dont ils assuraient la charge, ces Tulaqâ’, imprégnés des séquelles de la Jâhiliyyeh entachèrent largement et profondément de leur impureté la page jusque-là blanche de l’Expérience islamique.

Etant de par leurs positions et leurs fonctions les dirigeants, l’exemple à suivre, les guides et les conducteurs de l’Expérience islamique, ils étaient tout désignés pour conduire celle-ci inévitablement vers la déviation à un moment où la communauté musulmane était en pleine expansion et comptait dans ses rangs beaucoup de nouveaux convertis qui ne savaient pas distinguer ce qui était vraiment islamique de ce qui ne l’était pas.

Car même si l’on concédait ou supposait que les «amnistiés» aient pu se dépouiller de leur haine d’antan pour l’Islam et ses institutions anti-jâhilites et accepter volontairement celles-ci, ils étaient mal placés pour s’y conformer parfaitement ou les appliquer correctement, comme cela est indispensable pour tout guide ou dirigeant l’insinuations.

Si à l’époque du Prophète, celui-ci ou les Compagnons pieux étaient toujours là pour les rappeler à l’ordre et les obliger à respecter les règles de la religion à laquelle ils étaient censés adhérer, sous le Califat de ‘Othman, non seulement ils sont devenus les maîtres de leur conduite, mais bien plus, ils tenaient à leur merci les Compagnons, l’Etat et la Ummah.

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Ecoutons encore ce que dit ‘Aboul A’lâ al-Mawdoudi à ce sujet:

«Le fait que ‘Othman plaça ces gens, les Tulaqâ’, au-dessus de tout le monde eut des répercussions profondes et dangereuses. En voici deux: la première tient au maintien de Mu’âwiyeh à la tête d’une région très étendue (…) et considérée sur le plan militaire comme la zone la plus importante de l’Etat islamique à l’époque, car elle avait à sa droite toutes les provinces orientales et à sa gauche toutes les provinces occidentales. Elles avaient donc la valeur d’une digue isolante: si jamais son gouverneur venait à dévier du centre de l’Etat, il pourrait alors isoler les provinces orientales des provinces occidentales. Mu’âwiyeh se cramponna pendant assez longtemps à la tête du gouvernement de cette région pour pouvoir y enfoncer solidement ses racines et fixer ses piliers, à tel point qu’il n’était plus sous le pouvoir du centre principal de l’Etat, ou plutôt celui-ci était devenu dépendant de lui et soumis à lui (…). La seconde était le fait que ‘Othman nomma Marwân Ibn al-Hakam au poste de «Secrétariat du Calife», et le considéra comme son conseiller et protecteur, ce qui permit à ce dernier de proférer à l’adresse des Compagnons des menaces difficilement supportables, venant d’un amnistié».(8)

Cette mainmise totale des Tulaqâ’ sur la direction de l’Etat islamique, ils la devaient principalement – en tout cas initialement – à leur tribalisme. Leur esprit revanchard – autre facette du tribalisme – les poussait à se soucier avant tout de s’emparer totalement de cet Etat islamique qui les avait humiliés et privés de leur gloire jâhilite de jadis.

Mais sachant qu’ils n’étaient guère bien placés pour prétendre à la direction de l’Etat islamique tel qu’il fut institué par le Prophète, et qu’ils n’avaient aucune chance de pouvoir rivaliser dans ce domaine avec des hommes pieux dont la vie s’identifiait à l’esprit et à la lettre du Message, ils s’appliquèrent à estomper les règles de la morale islamique et à répandre des valeurs matérielles et temporelles que l’Islam avait combattues et dans lesquelles les prétendants légitimes à la direction de l’Expérience islamique ne sauraient rivaliser avec eux.

L’exemple ou la preuve en est ce que disait l’Imam ‘Alî lorsqu’il entendait mettre en balance son propre courage et l’astuce de Mu’âwiyeh:

«Par Dieu, Mu’âwiyeh, en soi, ne serait pas plus astucieux que moi. Mais il trahit et pervertit. Si je ne détestais pas la traîtrise, je serais plus ingénieux que quiconque».(9)

En un mot les Tulaqâ’ s’ingénièrent à faire prévaloir chez les Musulmans les principes du «royaume temporel» pour les opposer aux principes du «Califat religieux».

Alors que les principes du Califat voulaient que l’homme tirât sa satisfaction de la satisfaction de Dieu, les principes du royaume temporel tendaient à satisfaire aux penchants immédiats de l’homme:

«Alors que je veux que vous satisfassiez Dieu, vous, vous voulez que je vous satisfasse»(10) avait dit l’Imam ‘Alî aux Musulmans lorsqu’il avait constaté les ravages que les Tulaqâ’ avaient causés dans l’état d’esprit de la Ummah pendant les douze premières années de leur mainmise sur l’Etat islamique sous le Califat de ‘Othman au cours duquel le passage du Califat-Bien-Dirigé au royaume temporel s’était amorcé largement et irréversiblement.(11)

En effet que faisait Mu’âwiyeh tout au long de son règne sur Damas sinon transformer systématiquement les soldats de Dieu qu’étaient les Musulmans en soldats de royaume? ‘Abbas Mahmoud al-‘Aqqâd écrit à ce propos:

«Depuis qu’il a eu la charge du gouvernement de Damas, Mu’âwiyeh a oeuvré en vue de s’y éterniser et de s’attirer des partisans et des appuis. Il faisait tout pour satisfaire quiconque pouvait lui être utile (…). La trésorerie de Damas suffisait largement aux besoins de ses résidents et de tous les solliciteurs (…). Un jour, un habitant de Kûfa entra avec son chameau à Damas alors que les soldats de Mu’âwiyeh étaient de retour de Çiffine(12)

L’un d’eux s’accrocha au chameau en jurant qu’il lui avait été pris dans cette localité (Çiffine). L’affaire fut portée devant Mu’âwiyeh. Le soldat en question amena 50 témoins pour attester que cette «chamelle» lui appartenait. M’âwiyeh ordonna au Kufite de rendre la chamelle au plaignant. Le Kufite dit à Mu’âwiyeh: “Que Dieu te réforme! Cette bête n’est pas une chamelle, mais un chameau!”. Mu’âwiyeh rétorqua: “Le jugement est déjà prononcé, il est sans appel”. Lorsque tout le monde fut parti), Mu’âwiyeh appela le Kufite, lui paya doublement le prix de son chameau et lui dit: “Informe (I’Imam) ‘Alî que je l’affronterais avec cent mille hommes qui ne sauraient distinguer un chameau d’une chamelle».(13)

Al-‘Aqqâd ajoute à ce récit une autre anecdote:

«Les soldats de Mu’âwiyeh lui étaient si aveuglément acquis qu’ils n’hésitèrent pas à se battre pour lui à Çiffine alors qu’il venait d’accomplir à leur tête, un mercredi la Prière du Vendredi».(14)

Ces deux exemples, quelque soit leur véracité ou exactitude documentaire, mettent en lumière, selon l’unanimité des historiens, d’une part le type de soldats que Mu’âwiyeh et ses acolytes s’employèrent à former, et d’autre part la différence de conception de l’Etat islamique chez l’Imam ‘Alî, incarnation du Califat-Bien-Dirigé et chez Mu’âwiyeh, l’architecte du «royaume temporel».

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Le message de Mu’âwiyeh à l’Imam ‘Alî était clair et significatif: les soldats dont il se prévalait et qui ne savaient distinguer le «Vrai» du «Faux», le «Bien» du «Mal», tels que les a définis l’Islam, annonçaient la fin d’une époque et la naissance d’une autre dans laquelle les Musulmans pieux n’avaient d’autre alternative que celle-ci: soumission ou exclusion:

«Chaque fois qu’une contestation s’élevait, souligne encore A. M. al-‘Aqqâd

Mu’âwiyeh s’appliquait à l’étouffer par un moyen approprié. Si elle venait d’un homme corruptible, il se montrait généreux envers lui, et s’il s’agissait d’un croyant pieux et sincère, il s’arrangeait par la ruse pour le proscrire de Damas. Un jour Abou Thar al-Ghifari, exaspéré par l’excès de bien-être et d’aisance dans lequel commençaient à vivre les notables et la haute classe, lança un cri d’indignation et se mit à réclamer aux riches de dépenser pour la cause de Dieu en leur rappelant cet avertissement coranique: Annonce un châtiment douloureux à ceux qui thésaurisent l’or et l’argent sans rien dépenser dans le chemin de Dieu, le jour où ces métaux seront portés à incandescence dans le feu de la Géhenne et qu’ils serviront à marquer leurs fronts, leurs flancs et leurs dos. Ce cri d’indignation qui suscita l’enthousiasme des pauvres et l’indisposition des nantis alarma Mu’âwiyeh. Aussi ce dernier envoya par un émissaire mille dinars à Abou Thar dans l’espoir de le faire taire. Or dès le lendemain toute la somme fut distribuée aux nécessiteux. Mu’âwiyeh décida alors d’acheter le silence d’Abou Thar en le mettant dans l’embarras. Il renvoya son émissaire pour lui dire sur un ton faussement innocent: Ô, épargne-moi du courroux de Mu’âwiyeh, car la somme que je t’avais apportée, était destinée en réalité à quelqu’un d’autre. Je me suis trompé de destinataire!. Abou Thar lui répondit: Par Dieu je n’ai plus un sou de tes dinars. Donne-moi un délai de trois jours pour que je puisse réunir la somme et la restituer. Mu’âwiyeh comprit qu’Abou Thar n’était pas homme à être acheté. Aussi demanda-t-il au Calife (‘Othman) de lui permettre de le bannir de Damas à Médine. Le Calife acquiesça. Mais à Médine, Abou Thar, ayant récidivé, fut déporté vers un village où l’on ne pouvait pas l’entendre».(15)

Cet exemple qui ne traduit vraiment ni l’étendue de la déviation amorcée par les Tulaqâ’ sous le 3e Calife ni l’ampleur de la répression sauvage et de crimes de sang qu’ils ont perpétrés contre des Compagnons pieux tel que ‘Ady Ibn Hojr… est pourtant significatif à double titre:

1- Il montre d’une part qu’à peine quelques dizaines d’années après la disparition du Prophète, Mu’âwiyeh et ses semblables qui tenaient en mains la barre de l’Etat islamique, ne toléraient guère qu’on prêche le respect de l’esprit et de la lettre du Message et l’observance stricte des enseignements du Coran et des Traditions du Messager.

2- Il montre d’autre part que si Mu’âwiyeh s’était offusqué du rappel d’Abou Thar d’un avertissement coranique adressé à ceux qui «thésaurisent»… au point de le proscrire, c’était parce que ce dernier s’était attaqué au point sensible des Tulaqâ’ et à leur arme suprême de corruption: l’enrichissement des notables et de la classe dirigeante en général, des Tulaqâ’ eux-mêmes en particulier, enrichissement devenu sous ‘Othman un signe des temps et un facteur important du passage de l’ère du Califat-Bien-Dirigé à l’ère du royaume temporel.

‘Abbas Mahmoud al-‘Aqqâd écrit à ce sujet:

«Selon al-Mas’ûdi, les Compagnons acquirent sous le 3e Calife, des domaines et de l’argent. Ainsi, le jour de l’assassinat de ‘Othman on a découvert dans sa caisse cent mille dinars et mille mille dirhams; la valeur de ses domaines dans Wâdi al-Qurâ, Hanîn et ailleurs se montait à plus de cent mille dinars et ce, sans parler du grand nombre de chameaux et de chevaux qu’il avait laissé (…)».(16)

Al-‘Aqqâd ajoute ailleurs:

«Parmi les reproches qu’on a fait à ‘Othman: les dons et les biens qu’il prodigua à ses proches (…). On dit qu’il offrit à Sufiyân Ibn Harb deux cent mille dirhams et à al-Hârith Ibn al-Hakam, son beau-fils, cent mille dirhams pris dans la Trésorerie».(17)

Aboul A’lâ al-Mawdoudi écrit encore sur le même sujet:

«Ce qu’on reprochait à ‘Othman était d’accorder à ses proches des privilèges. Par exemple le fait d’avoir offert à Marwân le cinquième (soit 500 mille dinars) d’un butin africain (…). Sur ce sujet Ibn al-Athir écrit: Lorsque ‘Abdullah Ibn Abi Sarh apporta le cinquième d’un butin africain, Marwân le lui acheta 500 mille dinars dont ‘Othman lui avait fait cadeau (…). Selon certains, ‘Othman’ offrit le cinquième du butin de l’Afrique à ‘Abdullah Ibn Sa’ad, selon d’autres à Marwân Ibn al-Hakam. Mais il est apparu qu’il donna le cinquième du butin de la première razzia à ‘Abdullah et le cinquième de celui de la deuxième razzia – où toute l’Afrique fut conquise – à Marwân».(18)

Ainsi, confortés par l’ensemble des prérogatives précitées qu’ils ont acquises pendant les 12 ans du Califat de ‘Othman, au détriment des Compagnons, les Tulaqâ’ réussirent peu à peu à vider l’Expérience islamique de son sens et de son contenu réel, à la dévier de sa voie initiale, à répandre leurs moeurs au relent jâhilite, à semer la confusion dans les esprits, et à renverser la situation à leur profit: désormais ce n’étaient plus eux qui n’avaient pas qualité pour présider à la destinée de la Ummah, mais ceux-là mêmes qui s’inquiétaient à juste titre de leur présence à la direction de l’Etat islamique, c’est-à-dire les représentants légaux du Message et les Compagnons pieux du Prophète.

Tous les facteurs ont été réunis pour que la confusion et la corruption s’installent durablement dans le corps de la Ummah. Durant les 12 années du Califat de ‘Othman, les Tulaqâ’ ont eu largement le temps de construire une piste de déviation. Ils attendaient la première occasion pour l’officialiser. L’assassinat de ‘Othman; la leur offrira.

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Avant la mort de ‘Othman, ils s’abritaient derrière la protection califale pour donner une légitimité à leurs pratiques déviationnistes, et réduire au silence les défenseurs légitimes de la ligne du Prophète; après son assassinat, c’est la vengeance du sang du Calife qui leur servira de prétexte pour maquiller leur déviation en légitimité, ou en d’autres termes pour justifier et légitimer leur rébellion islamiquement illégale contre le nouveau Calife, l’Imam ‘Alî, rébellion qui n’avait pour but que la scission immédiate du territoire qu’ils contrôlaient directement, et sa transformation en une base de départ pour la conquête définitive de tout l’Etat islamique, lequel était déjà intoxiqué par leurs murs et en conséquence réceptif et perméable à leurs vues jahilites.

Quand l’Imam ‘Alî accéda au Califat, il était conscient de l’ampleur de la corruption et de l’étendue de la déviation. Il savait que les racines du mal étaient solidement implantées et qu’il était impossible de les extirper du jour au lendemain.

Il lui fallait donc parer au plus pressé pour préserver l’avenir du Message. Incarnation de la ligne du Prophète, il s’attaqua à la priorité des priorités: empêcher la piste de déviation installée par les Tulaqâ’ de se confondre avec la ligne du Prophète et de s’y identifier.

Il reprit alors la ligne tracée par le Prophète pour l’accentuer, la souligner ou lui donner un prolongement afin qu’elle ne soit pas définitivement éclipsée par la piste de déviation vers laquelle les Tulaqâ’ avaient détourné la Ummah.

Dans toutes les mesures qu’il a prises et toutes les actions qu’il a entreprises pendant son gouvernement, dans toutes les batailles qu’il a engagées contre les déviationnistes, un souci principal dominait et se dégageait: appliquer avec rigueur les lois islamiques et les principes du Prophète et faire prévaloir les règles de la morale islamique.

Sur cette lancée, il se préoccupait peu des conséquences immédiates de son attitude pour sa popularité ou le maintien de son pouvoir. Ce qui lui importait avant tout, c’était moins de réaliser à tout prix une victoire contre ses ennemis ou sur ceux qui s’ingéniaient à détourner l’Islam de sa voie initiale, que de leur faire connaître et rappeler ainsi qu’à toute la Ummah les valeurs réelles du Message et la voie initiale de l’Expérience islamique afin que chaque Musulman soit confronté à sa responsabilité et à son devoir.

Ce souci permanent de s’en tenir strictement aux préceptes du Message – bien qu’il ne trouvât guère d’écho favorable dans le climat empesté de corruption qu’avaient créé les Tulaqâ’ – s’imposait d’autant plus que l’Imam ‘Alî, agissant en qualité de successeur légal du Prophète et de continuateur de ses Traditions, savait que son attitude serait regardée comme exemple et comme un précédent Jurisprudentiel par toutes les générations futures de Musulmans, et qu’elle devait donc être non seulement fonction du présent, mais également de l’avenir.

Imperturbable dans ses convictions, fidèle jusqu’au bout à sa mission, l’Imam ‘Alî ne s’écarta guère de la ligne du Prophète malgré les pressions des circonstances défavorables et les impératifs immédiats des combats qu’il mena sans relâche contre les sécessionnistes et les corrupteurs.

Ce faisant, il réussit à fixer solidement le prolongement de la ligne du Prophète et à former sur le tas des soldats missionnaires immunisés contre le fléau déviationniste et corrupteur qui continuait inexorablement son avancée dans le corps de la Ummah au fur et à mesure que s’éteignaient l’un après l’autre les premiers Musulmans et les Compagnons pieux du Prophète.

Sous le Califat de l’Imam ‘Alî, ce fléau n’avait atteint que partiellement le corps de la Ummah, et c’est ce qui lui a permis de poursuivre activement son objectif, c’est-à-dire de trouver suffisamment de partisans pour maintenir et diriger l’Etat islamique dans sa voie initiale et opposer une résistance active et constructive aux transgresseurs de la Chari’a dans le but de préserver l’avenir du Message et sans exposer au danger l’existence de la Ummah.

Par contre lorsque l’Imam al-Hassan accéda au Califat, les effets nocifs de la corruption des Tulaqâ’ avaient tellement intoxiqué la nation islamique que, tenter à tout prix de les annihiler immédiatement et par la force aurait compromis tous les efforts que l’Imam ‘Alî avait déployés pour sauvegarder durablement la ligne du Prophète.

Or dans leur lutte contre la déviation, l’Imam ‘Alî et l’Imam al-Hassan poursuivaient ce même objectif final, mais dans des circonstances différentes qui exigeaient par conséquent des réponses ou des conduites différentes: le premier devait et pouvait agir activement contre la corruption pour mettre en évidence la ligne du Prophète et former le noyau d’hommes qui veillerait à la sauvegarde de cette ligne, le second n’a pas tardé à se rendre compte que pour préserver ce noyau et la ligne qu’il défendait, il fallait attendre jusqu’à ce que la Ummah prenne elle-même conscience de l’abîme vers lequel la déviation la conduisait.

à suivre …

Notes :

1. Al-Khilâfah wal Mulk, op. cit., p. 64.

2. ‘Aboul A’lâ al-Mawdoudi, Al-Khilâfah wal Mulk, op. cit., pp. 63 – 65.

3. Les compagnons des Compagnons du Prophète.

4. ‘Aboul A’lâ al-Mawdoudi, Al-Khilâfah wal Mulk, op. cit., p. 66.

5. id. ibid., pp. 70 – 71.

6. Sourate al-Hujurât, 49: 6.

7. Al-Khilâfah wal Mulk, op. cit., p.68.

8. id. ibid., pp. 70 – 71.

9. Cité par ‘Abbas Mahmoud al-‘Aqqâd, Al-Abqariyyât al-lslâmiyyeh, op. cit., p. 101.

10. id. ibid.

11. Alors qu’ al-Mawdoudi (op. cit., p. 63) situe le début de ce changement sous le Califat de ‘Othman, ‘Abbas Mahmoud al-‘Aqqâd dit que «le Califat de ‘Othman était mi-califat religieux, mi-Etat temporal», op. cit., p. 67.

12. Localité en Irak dans laquelle se déroula la bataille de ce nom, opposant l’armée de la rébellion (conduite par Mu’âwiyeh ) et celle du Calife légal (I’lmam ‘Alî ).

13. Al-Abqariyyât al-lslâmiyyeh, op. cit.. p. 45.

14. id. ibid.

15. id. ibid., pp. 45 – 46.

16. id. ibid., p. 50.

17. id. ibid. . p. 56

18. Aboul A’lâ al-Mawdoudi (op. cit., p. 64) citant Ibn al-Athir dans Al-Kâmel, Tom. III, p. 46.

 

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