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SHAFAQNA – Ce qui suit fait partie du livre L’IMAM AL-HASSAN et de son Traité de Réconciliation avec Mu’âwiyeh, Compilé et traduit en français par Abbas Ahmad al-Bostani, sélectionné par SHAFAQNA.

Le campement d’al-Nukhaylah était sur le pied de guerre et accueillait les flots de combattants venant de Kûfa. Le prédicateur avait la voix enrouée à force de lancer des appels successifs à la mobilisation pour inciter les récalcitrants au jihâd et remonter le moral des défaitistes.

L’Imam al-Hassan ayant déjà mandaté al-Mughirah Ibn Hârith pour se charger des affaires courantes du gouvernement de Kûfa, s’affairait à l’organisation du commandement et de la stratégie de l’armée. Il détacha une de ses troupes et mit à sa tête son cousin ‘Obeidullah Ibn al-‘Abbas Ibn Muttalib pour qu’il le précédât sur le chemin de l’armée de Mu’âwiyeh pendant qu’il rassemblait lui-même le reste des combattants.

En tant que commandant suprême de l’armée, il précisa à ‘Obeidullah dans sa lettre de nomination la ligne de conduite et le plan d’action qu’il devrait suivre:

«Cousin! Je mets à ta disposition douze mille cavaliers arabes… Marche donc à leur tête sans manquer de te montrer envers eux flexible, accueillant, de leur étaler ta côte et de les rapprocher de toi, car ils constituent le reste des croyants sûrs. Longez l’Euphrate, puis traversez-le pour gagner Maskan. De là, continuez jusqu’à ce que vous rencontriez Mu’âwiyeh. Quand vous le rencontrerez, empêchez-le d’avancer jusqu’à mon arrivée, car je serai bientôt sur vos traces. Envoie-moi des nouvelles chaque jour. Consulte ces deux-là (Qays Ibn Sa’ad et Sa’ïd Ibn Qays). Si tu rencontres Mu’âwiyeh ne lui livre bataille que s’il en prend l’initiative. S’il t’arrivait quoi que ce soit, nomme Sa’ad à la tête du commandement, et s’il lui arrivait quelque chose, mets Sa’ïd Ibn Qays à sa place».(1)

En mettant ‘Obeidullâh Ibn ‘Abbas à la tête de la première armée qui le précéda au front, l’Imam al-Hassan tenait compte sans doute avant tout, du besoin impérieux de ses troupes de se sentir rassurer en marchant derrière un commandant au-dessus de tout soupçon à un moment où tout le monde savait que Mu’âwiyeh fondait sa stratégie de la conquête du Califat sur la corruption et le «coudoiement» des dirigeants et des notables vivant sous le gouvernement califal.

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Or, il ne venait à l’idée de personne qu’un homme tel que ‘Obeidullâh dont les deux fils avaient été odieusement et sauvagement assassinés au Yémen sur ordre de Mu’âwiyeh puisse être un jour susceptible de composer avec ce dernier. Toutefois, prévoyant et serein, l’Imam voulant se mettre à l’abri de toute surprise, n’avait manqué de le faire seconder, comme nous l’avons vu, par deux remplaçants.

La présence de ‘Obeidullâh Ibn ‘Abbas à la tête de la première armée d’al-Hassan, venue à sa rencontre, ne découragea pas Mu’âwiyeh de poursuivre sans relâche sa politique machiavélique qui lui assurait un avantage de taille sur l’Imam al-Hassan pour qui une seule chose comptait: incarner l’intégrité, la rectitude, la véracité et l’honnêteté qu’exige le Message de celui qui en assure la garde et la représentation.

Donc avant d’engager un combat loyal à l’issue incertaine contre la première armée du Calife, Mu’âwiyeh décida d’y provoquer une désintégration intérieure en jetant le discrédit sur son commandement.

Profitant de l’éloignement de cette armée de son quartier général, il laissa courir parmi les troupes de ‘Obeidullâh Ibn ‘Abbas une rumeur à l’apparence crédible, selon laquelle il y aurait un échange de correspondances entre l’Imam al-Hassan et le gouverneur rebelle de Syrie, visant à la conclusion d’un traité de réconciliation. Les mercenaires et les agents de Mu’âwiyeh entendaient ainsi entamer la détermination des combattants et les décourager de risquer inutilement leur vie.(2)

La rumeur se répandit suffisamment pour engager l’ensemble de l’armée de la première ligne dans des discussions quant à la véracité de la nouvelle, et ébranler le commandant ‘Obeidullah lui-même dans sa conviction de l’opportunité de sa mission.

Al-Hassan de son côté trop occupé à l’envoi de messagers et à la tenue de réunion en vue de mobiliser le plus grand nombre d’hommes disponibles n’eut pas connaissance des ravages qu’avait faits cette rumeur dans les rangs de sa première armée, dont le commandant ne s’était pas donné la peine de s’enquérir auprès de l’Imam du bien-fondé de la rumeur, étant donné qu’il avait été déjà secoué par les nouvelles du défaitisme et du manque d’empressement des Kufites à s’engager derrière l’Imam.

Aussi ‘Obeidullah se disait-il qu’il s’était enlisé dans une entreprise peu fiable, estimant que les quelques milliers d’hommes qu’il commandait ne pourraient tenir tête à une armée infiniment plus nombreuse et plus soudée.

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Comment s’en sortir? Démissionner? Aucune raison valable ne pouvait justifier une telle démarche, car il avait été nommé par l’Imam lui-même et sa démission équivaudrait à un manquement au devoir. Le seul prétexte qui lui restait, était de reconnaître son incapacité et d’avouer son défaitisme, ce qui ne manquait pas de blesser son orgueil et le vouerait au mépris des gens.

Mais Mu’âwiyeh qui guettait tous les mouvements des chefs de l’armée d’al-Hassan et attendait le résultat de l’action subversive de ses agents, n’a pas tardé à ouvrir à ‘Obeidullah, dont il n’ignorait apparemment pas la personnalité égocentrique, une porte de sortie, ou plutôt le chemin de la dérobade, en lui envoyant une lettre dans laquelle il brandissait le bâton et la carotte: «Al- Hassan m’a écrit. Il compte renoncer en ma faveur. Si tu m’obéis maintenant, tu le ferais en maître, autrement tu le feras en suivant».(3)

Le tout accompagné d’une offre alléchante de «mille mille dirhams». ‘Obeidullah Ibn ‘Abbas dont l’un des traits saillants était la mégalomanie trouva l’aubaine trop belle pour hésiter. La nuit tombée, il se glissa comme un vulgaire voleur vers le camp de Mu’âwiyeh confirmant ainsi son passé de défaitiste fuyard. N’avait-il pas déjà fui sa responsabilité pour sauver sa peau en quittant le Yémen et en y laissant ses deux fils à la merci des bourreaux qui n’hésitèrent pas à les assassiner à sa place?

Au petit matin, le campement de son armée se réveilla en état de choc, ahuri par la désertion du commandant. Quelle fut la réaction des combattants? Les hypocrites et les opportunistes sautaient de joie, les fidèles de l’Imam avaient les yeux en larmes, et tout le monde s’interrogeait sur l’attitude à prendre.

Une grande partie de l’armée finit par suivre l’exemple de ‘Obeidullah Ibn ‘Abbas et joignit les troupes de Mu’âwiyeh. Pour arrêter l’hémorragie et remonter le moral des soldats, le nouveau commandant désigné d’avance par l’Imam al-Hassan, Qays Ibn Sa’ad réunit les combattants et prononça un discours dans lequel il tenta de minimiser l’importance de l’attitude de ‘Obeidullah Ibn ‘Abbas:

«Ô gens! Ne soyez pas trop surpris par ce que cet homme soudoyé vient de faire. Ni lui, ni son père ni son frère n’ont jamais fait quelque chose de bien. Son père qui est l’oncle paternel du Prophète avait combattu celui-ci à Badr et a été fait prisonnier. Son frère, nommé par l’Imam ‘Alî gouverneur de Basrah ne tarda pas à voler l’argent des Musulmans pour s’offrir des servantes tout en prétendant que son action était licite. Quant à ‘Obeidullah lui-même qui fut nommé (par ‘Alî) gouverneur de Yémen, il s’est enfui devant ‘Abdullah Ibn Busr, le laissant tuer ses fils à sa place. Et le revoilà qui a fait ce que vous venez d’apprendre».(4)

A al-Madâ’în où l’Imam al-Hassan s’apprêtait à marcher à la tête de son armée vers le front, la situation n’était guère meilleure. En apprenant la désertion de ‘Obeidullâh Ibn ‘Abbas traînant avec lui une meute de déserteurs, l’Imam se sentit frappé d’un coup de poignard dans le dos, administré par l’un de ses plus proches partisans.

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Le coup était d’autant plus dur qu’il apprit en même temps que plusieurs commandants de l’armée qu’il dirigeait lui-même avaient écrit à Mu’âwiyeh pour lui demander protection et lui proposer leur allégeance. L’Imam vivait des moments dramatiques, car il se voyait, lui qui ne possédait pour toute arme de persuasion et de dissuasion que l’intégrité, la pureté et la justice islamiques, coincé entre une société vénale et un corrupteur sans scrupule sans morale.

En effet alors que l’Imam al-Hassan poursuivait inlassablement la mobilisation des Musulmans, le fils d’Abou Sufiyân lançait et relançait sans répit et dans tous azimuts ses offensives de corruption en utilisant tous les appâts de la séduction.

Selon al-Çadûq (cité dans Al-A’yân):

«Mu’âwiyeh envoya des agents à ‘Amr Ibn Hârith, Ach’ath Ibn Qays, Hojr Ibn Abjar et Chabth Ibn Rab’i, pour leur transmettre cette promesse: si tu tues al-Hassan, tu auras cent mille dirhams, des soldats de l’armée de Syrie et une de mes filles».(5)

Le Calife en titre, ayant découvert le complot, fut contraint de prendre toutes les précaution nécessaires pour déjouer les tentatives visant à l’assassiner. Il ne sortait pour la prière que revêtu d’une cuirasse. C’est d’ailleurs cette cuirasse qui l’a sauvé une fois d’une flèche lancée contre lui pendant la prière.

Et selon al-Kharâ’ij (cité dans Al-A’yân):

«Lorsque al-Hassan dépêcha un commandant de la tribu de Kindah, à la tête de quatre mille combattants pour affronter Mu’âwiyeh, celui-ci lui fit parvenir, dès son arrivée à al-Anbar, cinq cents mille dirhams avec la promesse de le nommer gouverneur de quelques contrées de Syrie et de la Péninsule arabique. Le commandant ne put résister à cette offre séduisante. Il rejoignit Mu’âwiyeh avec deux cents hommes de ses proches. Et lorsque al-Hassan envoya un autre commandant qui avait juré sa foi – dont les montagnes ne sauraient venir à bout – de ne pas trahir, il emboîta le pas à son prédécesseur, donnant ainsi raison à la prédiction d’al-Hassan qui avait dit après son départ qu’il trahirait».(6)

En tout état de cause, depuis la désertion de ‘Obeidullah, les nouvelles alarmantes concernant la multiplication des désertions dans la première armée continuaient à se succéder au campement de l’Imam al-Hassan, où on estimait le nombre de soldats déserteurs à 8000 hommes, soit les deux tiers de 1’effectif total qui était de 12 mille combattants. Sachant que l’armée ennemie comptait environ 60 mille hommes auxquels s’ajoutaient vraisemblablement les 8 mille déserteurs de 1’armée califale, le rapport de force, était devenu disproportionné: 68 mille hommes pour 1’armée omayyade contre 4 mille (le reste de 1’armée de ‘Obeidullah ) et 8 mille (l’armée de Madâ’în commandée par l’Imam al-Hassan) pour les forces de la légalité.

L’Imam al-Hassan était assez avisé et serein pour comprendre que la défection massive enregistrée en quelques jours dans son camp ne pouvait s’expliquer que par un plan de subversion minutieusement préparé à l’avance et exécuté avec la complicité d’un bon nombre de chefs de son armée.

Par ailleurs, même l’armée de Madâ’în qu’il commandait lui-même commençait à pâtir des revers qu’avait subis celle de Maskan, car une bonne partie des soldats qui avaient accepté de se mobiliser derrière l’étendard des troupes califales l’avait fait par avidité et dans la perspective d’une victoire de l’Imam al-Hassan, qui permettrait de puiser dans les butins juteux pris chez l’adversaire.

Or, quand les soldats intéressés apprirent la nouvelle des défections massives dans les rangs de la première armée, ils estimèrent que la probabilité de la victoire du camp de l’Imam était devenue trop faible pour qu’on puisse y compter.

«Pendant que l’Imam réfléchissait au moyen d’amener son armée à penser plus à son devoir islamique, à l’avenir du Message et à l’intérêt général de l’Islam, qu’aux bas calculs matériels vers lesquels Mu’âwiyeh ne cessait de la glisser, ce dernier n’osant pas encore engager l’épreuve de force contre l’armée du petit-fils du Prophète, et encouragé par les premiers résultats positifs, de son plan de subversion, poursuivait avec de plus en plus de perfidie ce plan dans l’espoir de désagréger complètement et de l’intérieur les forces de la légalité.»

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L’éloignement des deux armées du camp d’al-Hassan l’une de l’autre et les désertions successives enregistrées dans l’une et l’autre constituaient des atouts supplémentaires pour la poursuite dudit plan, et un terrain fertile pour la propagation des rumeurs. Si les soldats de Maskan continuaient d’entendre chaque jour une nouvelle rumeur et une nouvelle version de l’abdication effective ou virtuelle de l’Imam al-Hassan, les efforts des agents de Mu’âwiyeh se concentraient désormais sur l’ armée de Madâ’în où les rumeurs les plus folles et les plus contradictoires de nouvelles désertions de chefs de l’armée de Maskan, et notamment celle du «ralliement à Mu’âwiyeh» du nouveau commandant, Qays Ibn Sa’ad, celui-là même que l’Imam avait nommé pour remplacer le premier déserteur, ‘Obeidullah Ibn ‘Abbas exaspéraient la nervosité des combattants.

«Les agents de Mu’âwiyeh apportèrent la goutte qui fait déborder le vase lorsqu’ils entrèrent à Madâ’în pour annoncer sur un ton faussement alarmiste: «Qays Ibn Sa’ad est tué! Sauve qui peut», ce qui provoqua un début de panique et d’émeute dont profitèrent quelques soldats pour investir les tentes de l’Imam al-Hassan, piller ses effets et essayer même d’arracher le tapis de prière sur lequel il était assis. Dégoûté et effrayé par l’attitude de ces soldats l’Imam se réfugia dans le Cabinet Blanc à Madâ’in».(7)

Selon un autre récit, lorsque l’Imam al-Hassan arrive à Sâbât, avant de regagner son refuge, un homme de la tribu de Bani ‘Asad (al-Jarrâh Ibn Sanan) qui l’avait précédé à ce relai, jaillit soudain, attrapa la bride de sa monture, et lui donna un coup d’épée à la jambe, le blessant très grièvement.(8)

S’étant assuré que les désertions, les rumeurs et la subversion avaient entamé le moral des troupes de l’Imam al-Hassan et désorganisé son armée, Mu’âwiyeh entreprit l’exécution d’un nouveau volet de son plan. Il envoya au camp de l’Imam une délégation de trois émissaires pertinemment choisis pour jouer leur rôle de «bons offices». Il s’agissait de ‘Abdullah Ibn Kariz, ‘Abdul Rahmân Ibn al-Hakam et al-Mughirah Ibn Chu’bah.

Ces émissaires montrèrent à al-Hassan les lettres que des chefs de tribus et des personnalités irakiennes – c’est-à-dire ceux-là mêmes censés être les commandants de son armée – avaient envoyées à Mu’âwiyeh et dans lesquelles ils expliquaient que leur engagement dans les troupes du Califat légal avait pour but de saper celui-ci, le moment venu, de l’intérieur.

L’Imam al-Hassan lut les lettres, reconnut les écritures et s’assura de leur authenticité. Ce n’était pas vraiment une surprise pour lui. Il avait eu plusieurs occasions d’être déçu par ces hommes qu’il s’efforçait courageusement de guider vers le droit chemin et qui cependant lui avait fait souffrir le martyre tout comme ils l’avaient fait avec son père l’Imam ‘Alî.

Après avoir présenté ces «lettres-arguments» à l’Imam, la délégation lui fit part de l’offre de Réconciliation de Mu’âwiyeh dans laquelle celui-ci lui laissait le soin de fixer les conditions qu’il estimait convenables. Si les délégués demandaient une réponse rapide de l’Imam, celui-ci n’était guère prêt à la leur donner tout de suite, car la situation exigeait une ultime réflexion et un dernier examen de l’état d’esprit de ses troupes.

Certes, il était conscient de la désintégration de son armée et des incohérences de ses troupes et savait que, telles qu’elles étaient actuellement, celles-ci ne pesaient guère devant les forces de la rébellion. Mais il savait également et mieux que quiconque qu’en tant que Calife légal, il ne pouvait accepter un compromis ou une abdication de son mandat, sans y être vraiment contraint et sans être certain que les circonstances présentes et l’avenir du Message imposaient provisoirement une telle solution.

En d’autres termes, si sa position de Calife légitime requérait qu’il ne cédât pas à la rébellion contre l’autorité islamique légale, son devoir d’Imam prédésigné, de gardien et continuateur de l’Expérience islamique entreprise par le Prophète recommandait sans doute que son attitude présente soit prise en fonction du cheminement futur de cette Expérience.

En tout état de cause, l’Imam al-Hassan n’ignorait pas que chez le fils d’Abou Sufiyân, la volonté farouche de conquérir l’Etat islamique qu’avait fondé le Prophète égalait sa haine noire pour la Famille et les descendants du Prophète ainsi que pour leur partisans, et que si l’occasion lui était offerte, il ferait tout pour anéantir cette Famille et avec elle tous les Musulmans pieux qui oseraient lui rappeler son devoir de ne pas s’écarter des enseignements du Livre et des Traditions du Prophète.

Pour ne pas sombrer dans le piège diabolique que lui tendit Mu’âwiyeh, l’Imam ne donna donc pas de réponse aux émissaires de Mu’âwiyeh, se contentant de prêcher à leur intention leur devoir envers Dieu, leur obligation de penser à l’intérêt général de la Ummah et de leur rappeler qu’ils auraient à répondre de leur attitude vis-à-vis de lui devant Dieu et le Prophète.

Mais c’était prêcher dans le désert que d’espérer un quelconque bien de ces hommes soigneusement désignés par Mu’âwiyeh pour exécuter une mission satanique et un plan préalablement établi. Ainsi, une fois sortie du cabinet de l’Imam, ils se faufilèrent entre les tentes des soldats qui brûlaient d’envie de connaître le résultat de l’entretien, et affectant un air de satisfaction, ils leur annoncèrent perfidement et sournoisement: «Par le fils du Messager, Dieu a empêché l’effusion du sang, nous a évité les troubles et a apporté la réconciliation».(9)

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Ces fourbes insinuations avaient pour but d’une part de démobiliser l’armée d’al-Hassan, d’autre part d’accentuer ses divisions et faire éclater au grand jour ses contradictions latentes. Elles ne manquèrent pas de produire leurs effets venimeux qui atteignirent le point sensible des Muhakkimah(10), lesquels ne s’étaient joints aux troupes de l’Imam que pour se venger de Mu’âwiyeh. Touchés au vif, ces Kharijites revanchards piquèrent une crise de colère à l’annonce tendancieuse de la délégation omayyade. Leur révolte faillit tourner à l’émeute et aux affrontements intestines.

Une fois la délégation repartie et le calme revenu, I’Imam al-Hassan décida après mûre réflexion de réunir ses troupes ou ce qu’il en restait pour sonder leur intention et connaître leur disposition, car après tout ce qui venait de se passer depuis son accession au Califat, il estima que la décision finale qu’il devrait prendre – réconciliation ou combat – pour limiter les dégâts que Mu’âwiyeh était en train de causer au Message, à l’Expérience islamique et à leur avenir, dépendrait largement des motivations, de la combativité et de l’état d’esprit de son armée. Aussi, lorsque ses troupes se rassemblèrent l’Imam al-Hassan leur dit:

«Mu’âwiyeh nous propose quelque chose qui n’est ni honorable ni équitable. Si vous acceptez le sacrifice, nous l’affronterons et nous laisserons les épées exécuter le jugement de Dieu à son encontre. Mais si vous préférez la tranquillité, nous accepterons sa proposition et nous obtiendrons pour vous satisfaction…». (11)

Paradoxe! Déception! De partout des voix s’élevèrent: «Signez le contrat de réconciliation!»

Aucun avis contraire, aucune voix discordante, même dans les rangs des Muhakkimah, censés refuser tout compromis avec Mu’âwiych! Avaient-ils fini par se convaincre eux aussi que la conjoncture actuelle n’était guère propice et qu’une bataille contre la puissance montante de Mu’âwiyeh était, par les temps qui couraient, perdue d’avance?

Cet empressement des soldats de l’Imam al-Hassan d’exprimer quasi unanimement leur désir de ne pas se battre, sans surprendre totalement le petit-fils du Prophète, tua en lui tout espoir de tenter à nouveau de mobiliser les Musulmans dans le combat qu’il voulait mener dès le premier jour de son Califat contre la rébellion déviationniste.

L’Imam a compris que tous ses prêches, tous les efforts inlassables qu’il avait déployés pour les amener à prendre conscience de l’importance de l’enjeu, de la nécessite impérieuse de défendre la ligne du Prophète et du Califat-Bien-Dirigé, étaient vains, et que par conséquent, pour le moment, engager une épreuve de force inégale et désespérée contre les rejetons d’Abou Sufiyân, d’Abou Lahab et de la Porteuse de bois(12) (Hammâlat al-Hatab), équivalait à court terme à un suicide et à long terme s’avérerait du moins sans grand effet sinon nuisible.

à suivre …

Notes :

1. Cité par Kâmel Sulyman. op. cit., p. 80.

2. Charh al-Nahj, Ibn Abi al-Hadid, cité par M. J. Fadhlallah, op. cité, p. 73.

3. Ibn Abi al-Hadid, Charh al-Nahj, tom Vl, p. 42, cité par M. J. Fadhlallah, op.cit., p. 75.

4. Maqâtil al-Tâlibîne, p. 35, cité par M. J. Fadhlallah, op. cit., p. 78.

5. A’yân al-Chî’ah, tom. IV, p. 22.

6. id. ibid., p. 22

7. Ibn al-Athir, tom III, p. 203, cité par M. J. Fadhlallah, op. cit., p. 82.

8. A’yân al-Chi’ah, tom IV, p. 21, citant al-Mufid et Abi al-Farajj (cité par Fadhlallah, op. cit., p. 102).

9. Cité par M. J. Fadhlallah, op. cit., p. 85. Pour plus de détail, voir: Al-Ya’qoubi, tom. II, p. 191.

10. Les Khârijites

11. Cité par Ibn al-Athir dans Al-Kâmel, tom. III, p. 204, ainsi que par al-Tabari, Ibn Khaldoun et bien d’autres historiens. Voir également M. J. Fadhlallah, op. cit., p. 92

12. La tante paternelle de Mu’âwiyeh, c’est-à-dire la soeur d’Abou Sufiyân que le Coran surnomma «La Porteuse de bois», métaphore symbolisant son inclination à attiser le feu de la haine contre le Prophète.

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