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Fête à la fin du Ramadan. Gravure datant de 1902. Wikimedia common

SHAFAQNA – Le Figaro | Par Jehan d’Ivray (1861-1940), pseudonyme de Jeanne Puech est une femme de lettres française. Mariée à un médecin égyptien, elle va livrer pendant près de quarante ans son regard sur la vie égyptienne, notamment avec un récit “Au coeur du Harem”. En 1906, elle raconte pour Le Figaro le mois sacré du Ramadan, que tout musulman observe «pieusement».

Article paru dans Le Figaro Littéraire du 1er décembre 1906:

Les fêtes du Baïram

Cette semaine, avec le premier quartier de la lune, ont commencé, en pays musulman, les grandes fêtes du «baïram».
Depuis le Maroc jusqu’à l’Egypte, depuis l’Arabie jusqu’au Japon, tous les serviteurs du Prophète observent pieusement cette fête qui n’est cependant pas la plus grande au point de vue religieux, mais qui met un terme aux abstinences du ramadan. Le ramadan, c’est le mois de jeûne, les trente jours durant lesquels tout musulman sincère est tenu de se priver de toute espèce de nourriture et de boisson du lever du soleil au crépuscule. La cigarette même, cette volupté indispensable à l’existence des Orientaux des deux sexes, est formellement interdite. Certains mahométans, très rigoristes, vont jusqu’à proscrire les parfums des mets, l’odorat pouvant être considéré comme une des satisfactions préliminaires du repas. J’ai vu des femmes très religieuses s’interdire la visite des cuisines où se préparait le dîner «iftar» du mois de ramadan. Ce dîner, autrement dit ouverture, est servi avec une exactitude militaire après le coup de canon annonçant aux affamés que le jeûne est enfin rompu. On s’invite beaucoup dans les familles musulmanes à cette occasion, et l’ «iftar» donne lieu à de véritables festins.

Il y a peu d’années encore, en Egypte, celui ou celle qui était surpris en pleine rue fumant, buvant ou mangeant recevait cinquante coups de courbache.

Et l’observance de la loi religieuse est de telle sorte en ces contrées, que même parmi ceux qui n’ont ni la volonté ni le courage de subir le jeune, pas un n’oserait se montrer dans les rues une cigarette aux lèvres avant le coup de canon libérateur. Il y a peu d’années encore, en Egypte, celui ou celle qui était surpris en pleine rue fumant, buvant ou mangeant recevait cinquante coups de courbache*. Cet usage est heureusement aboli.

Mais que l’on ne croit pas que le mois de ramadan soit tout à fait un mois de pénitence. Il n’est véritablement triste que pour le fellah. À celui-ci, la vie constamment cruelle n’a guère donné l’habitude des douceurs. Levé à l’aube, travaillant la terre qui, pour lui résume le monde, obligé de lui arracher heure par heure sa subsistance, le jeûne lui semble d’autant plus rigoureux. Le soir venu, après «l’iftar» impatiemment attendu, il prolongera de son mieux la veillée traditionnelle pour atteindre le second repas de minuit. Mais c’est tout ce que ses forces de paysan habitué à se coucher en même temps que ses poules peuvent supporter. Le troisième repas, celui de quatre heures, qui permet aux riches de jeûner sans peine jusqu’au soir suivant, le fellah préfère ne pas l’attendre; pour son être harassé le sommeil vaut toutes les nourritures.

Dans les familles aisées, le mois de jeûne se transforme en une époque de réjouissances.

Les ouvriers des villes sont moins malheureux, car les patrons suivant la loi musulmane avec une rigoureuse exactitude se montrent peu exigeants envers eux. Les boutiques s’ouvrent tard et ferment tôt. Presque partout, la sieste est autorisée. Enfin, dans les grandes administrations et les ministères, le mois de ramadan supprime presque toutes fonctions. C’est la douce paresse admise en haut lieu et dont on profite béatement.

Dans les familles aisées, le mois de jeûne se transforme en une époque de réjouissances dont on suppute à l’avance les moindres événements, presque toujours pareils. Les riches se lèvent sur le coup de midi font traîner leur toilette le plus longtemps possible bain, massage, épilage, etc., puis, de nouveau, un repos d’une ou deux heures sur les nombreux, divans qui encombrent chaque pièce une promenade ou quelques affaires, et l’heure de «l’iftar» a déjà sonné. La soirée dure jusqu’au jour par les rues noires de monde, les fanousses (lanternes) glissent doucement, portées par des domestiques vêtus de longues robes, coiffés du turban traditionnel tels qu’en portèrent les serviteurs d’Abraham et de Jacob. Ils vont précédant leurs maîtres qui, sanglés dans leurs redingotes, le chef orné du tarbouch, d’un beau rouge sang, échangent, entre eux des propos particulièrement joyeux, à en juger par les rires sonores qui montent d’en bas à leur passage.

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On fait de nombreuses visites. Les femmes plus encore que les hommes ont le culte du ramadan. Dès le premier coup de canon elles sont prêtes. Vêtues de robes éclatantes, souvent en toilette de bal, elles attendent, dans leurs demeures parées comme aux jours de fêtes, les petites amies qui arrivent par groupes. Tout le logis est illuminé. À chaque instant circulent des plateaux de friandises, gâteaux aux amandes, nougats, dragées, pistaches, fruits secs de toutes sortes, verres de sirop et tasses de moka. On pose devant les visiteuses de petites tables volantes et la dînette commence coupée de joyeux éclats de rire.

Et rien n’est plus curieux que ces théories d’ombres noires glissant par la ville sous la conduite du domestique de confiance ou de l’eunuque- de plus en plus rare- vers la maison amie. Les enfants considèrent comme une grande joie d’être admis au jeûne, car le jeûne donne droit aux veillées, et les veillées pour ce petit monde résument les espoirs de toute l’année.

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Les fêtes du baïram ne sont guère que la continuation des nuits du ramadan avec la différence que l’on peut manger du matin au soir. Dès la semaine précédant la fête, les esclaves préparent les gâteaux d’usage, les cakes et les woraibas . Les cakes sont ronds et creux au milieu; dans l’intérieur de la couronne on dépose une farce composée d’amandes, de noix et de pâtes de dattes tout cela est gâté par le beurre très mauvais et ce terrible parfum de cannelle et de clous de girofle qui fait la base de toute pâtisserie orientale. Les woraïbas sont pétris uniquement de beurre et de sucre avec une simple pincée de farine. C’est très fin cela rappelle nos sablés parisiens, mais la forme en est ovale et la couleur d’un blanc laiteux.

Le sirop de violettes et le sirop de roses sont les deux boissons de choix que l’on offre aux visiteurs pour les fêtes du baïram. Il est d’usage de s’aborder par ces mots: «Kollo sana enta laïeb!» ce qui, en bon français, répond à notre «Bonne année» du premier de l’an.

Les maris voient avec moins d’enthousiasme que les femmes approcher les jours de baïram (il y a deux baïrams, le «baïram patram» et le «courban bafiram», quarante jours après), car il est d’usage de faire à toutes un, cadeau de prix, en plus de l’habillement complet de toutes les personnes de la maison.

Aux jours de fête, en Egypte, au Maroc, en Tunisie, il y a du bonheur dans tous les yeux et des sourires sur toutes les lèvres.

Aussi, le jour de la fête, c’est un spectacle à la fois aussi agréable que nouveau en ces pays musulmans, où le peuple des rues est si particulièrement malpropre, de voir circuler toute une population habillée de neuf. Les couleurs les plus imprévues se rencontrent. Les robes de velours vert épinard côtoient les pantalons de soie orange ou rouge; les petites filles sont à la fois grotesques et touchantes en leurs atours de vieille bonne femme, le front ceint de perles, les doigts teints de henné, les yeux brillants et la figure sale.

Car c’est là le beau côté de cette religion et de ce pays extraordinaire où il semble que le soleil en brûlant les fronts réchauffe les cœurs. Plus que partout ailleurs, ici, la fête est générale, et le peuple, si misérable soit-il, a sa part de toutes les joies.

Le riche qui, aux fêtes du baïram, n’immolerait pas le dixième de ses troupeaux en faveur des pauvres serait ouvertement méprisé. Aux jours de fête, en Egypte, au Maroc, en Tunisie, il y a du bonheur dans tous les yeux et des sourires sur toutes les lèvres.

*un fouet, une cravache.

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