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Riyad, 9 février 2018. Oliver Weiken/dpa/Alamy Live News

SHAFAQNA – Orient XXI | par Amélie Le Renard : Depuis le 15 mai 2018, la police saoudienne a arrêté au moins onze militantes et militants en faveur des droits des femmes (1). Les médias français avaient largement commenté l’annonce, en septembre dernier, que les femmes seraient autorisées à conduire à partir du 24 juin prochain. Dans un tel contexte, certains médias français ont écrit que cette répression « semait le doute » ou « faisait planer une ombre » sur les réformes gouvernementales. Pourtant, l’arrestation de militantes et militants est une pratique habituelle des autorités saoudiennes, tout comme leur communication autour des « réformes » du royaume. Ce qui est plus étonnant, ce sont les arrestations simultanées de plusieurs femmes connues en dehors du royaume pour avoir défendu le droit de conduire — une cause très largement médiatisée à l’étranger. Et qui s’inscrivent en faux contre la communication menée par Riyad sur les droits des femmes depuis presque deux décennies.

Dans le contexte post-11 septembre 2001, attentats dont la majorité des protagonistes étaient de nationalité saoudienne, le gouvernement saoudien a lancé des initiatives destinées à transformer l’image internationale du royaume. Plusieurs ont directement concerné les femmes, à travers d’une part des mesures destinées à faciliter leur vie professionnelle et leurs déplacements (la dernière en date, la loi pénalisant le harcèlement sexuel, a été adoptée le 30 mai 2018), et d’autre part leur participation à des instances politiques consultatives comme la Choura (assemblée nommée) depuis 2013, et les conseils municipaux (à moitié élus) depuis 2015.

Répression de toute forme de militantisme

Si certaines Saoudiennes ont utilisé ces divers changements pour élargir leur champ des possibles (2), le gouvernement a en parallèle réprimé toute initiative autonome en faveur des droits des femmes. Les arrestations survenues le 15 mai 2018 s’inscrivent ainsi dans le cadre plus large de la répression du militantisme dans un pays où les partis politiques et les manifestations sont interdits et le droit d’association extrêmement encadré, répression encore durcie depuis les « printemps arabes ». Cependant, la répression à l’encontre de militantes revendiquant davantage de droits pour les femmes et connues à l’extérieur de l’Arabie saoudite avait en général été plus discrète, à travers des arrestations individuelles ou de courte durée, des suspensions d’emplois et des confiscations de passeports, contrairement à la répression d’autres militants, ce que l’on peut lier à la politique de communication du régime vis-à-vis de ses partenaires états-unien et européen.

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Comment ces diverses mesures ont-elles été relayées dans les médias français ? On trouve à la fois des articles diabolisant le pays pour ses mauvaises pratiques et d’autres qui saluent les progrès faits dans ce domaine — voire parfois les deux tendances dans un même article. Si certains médias appartiennent à de grands groupes industriels qui réalisent d’importants bénéfices en Arabie saoudite, comme le fabricant d’armement Dassault et l’entreprise de bâtiment Bouygues, les discours circulant dans des quotidiens, à la radio ou dans certains reportages télévisés sont trop ambivalents pour résulter d’une simple consigne venue de ces groupes. C’est de manière indirecte que le traitement médiatique des « femmes saoudiennes » va souvent dans le sens de cette politique, en conséquence des contraintes qui pèsent sur leur travail au quotidien.

D’un côté, les médias reprennent souvent l’information de telle avancée pour les « femmes saoudiennes » de manière peu critique, comme on l’a vu concernant la participation des femmes aux élections municipales de décembre 2015. La plupart des rédactions ont traité l’événement positivement et considéré cette mesure comme significative de l’amélioration des droits des femmes. La portée limitée du droit de vote dans un pays sans institutions représentatives est alors rarement mentionnée ; lorsqu’elle l’est, c’est plutôt en fin d’article, donc de manière peu visible.

L’« islam imaginaire »

D’un autre côté, l’Arabie saoudite fait l’objet d’un traitement négatif, souvent mal informé, qui va dans le sens d’une victimisation des femmes, décrites par une journaliste de Libération en 2013 comme « des ombres au soleil, sous tutelle jusqu’à leur mort ». Cette réduction des femmes à des victimes s’inscrit dans la continuité d’un « islam imaginaire »(3) construit depuis plusieurs décennies par les médias français, puis des différentes « affaires du voile » en France. Concernant l’Arabie saoudite, il n’est pas rare de voir des erreurs allant dans le sens de l’exagération des interdictions faites aux femmes, notamment dans des tribunes écrites par des personnes extérieures aux rédactions, mais néanmoins publiées dans des quotidiens d’information. Ainsi, l’une de ces tribunes énumérait les prétendues « interdiction[s] de sortir, de se promener, d’aller faire ses courses, de s’attabler au restaurant », toutes erronées.

Le ton des articles traitant des femmes en Arabie saoudite oscille souvent entre une forme de pitié et l’humour, et les supposées interdictions sont alors traitées sur le registre de l’insolite. On peut ainsi tourner en dérision la société dans son ensemble, montrée du doigt pour ses pratiques jugées bizarres. Les « victimes » finissent par être montrées comme des figures trop éloignées de « nous », des formes inhumaines, des monstres, ce qui constitue un ressort de l’islamophobie.

À rebours de cette déshumanisation, certaines femmes, aux profils bien particuliers, font néanmoins l’objet de portraits dans de grands médias. Elles partagent des caractéristiques qui les rendent particulièrement attractives pour les journalistes d’autres pays : elles maîtrisent plusieurs langues étrangères, ont étudié à l’étranger et voyagent régulièrement. Enfin, elles n’ont pas le visage couvert par un niqab. Elles se positionnent en faveur des droits des femmes. Les plus médiatisées, qu’elles travaillent en collaboration avec le gouvernement ou qu’elles aient subi des formes de répression, portent avant tout leurs accusations contre la société et/ou l’institution religieuse, et insistent sur le fait de ne pas cibler le régime. Elles vont généralement dans le sens d’un discours officiel selon lequel ce n’est pas le régime qui opprime les femmes, mais la société, les « traditions » et/ou une lecture rigoriste de l’islam.

Toujours cette obsession du voile

Les médias français sont ainsi sélectifs dans le choix de leurs sujets. Ils produisent l’image de femmes riches, mais opprimées par l’institution religieuse et/ou les hommes de leur entourage. En outre, dans ces portraits, la question du voile prend souvent une place disproportionnée, réduisant d’autant celle consacrée aux engagements et réalisations des personnes dont il est question. Ainsi, dans le cas de la réalisatrice Haifaa Al-Mansour, très médiatisée au moment de la sortie de son film Wadjda (2012), les articles et en premier lieu leurs titres ont commenté de manière répétée le fait qu’elle n’était pas voilée. Le portrait d’elle paru dans Libération a été titré « Haifaa Al Mansour, en jeans et sans voile ». Un autre article qui lui est consacré par le quotidien Ouest France est titré « La Saoudienne filme au pays et parle sans voile ». Parisien du 6 février 2013 en dit long sur les imaginaires circulant sur les Saoudiennes : « En surgit non pas une silhouette en burqa, le visage crypté par une résille, mais une gazelle souriante, cheveux de jais, jeans sans façon, à la fois émue et sûre d’elle. » Un peu plus lLes médias français sont ainsi sélectifs dans le choix de leurs sujets. Ils produisent l’image de femmes riches, mais opprimées par l’institution religieuse et/ou les hommes de leur entourage. En outre, dans ces portraits, la question du voile prend souvent une place disproportionnée, réduisant d’autant celle consacrée aux engagements et réalisations des personnes dont il est question. Ainsi, dans le cas de la réalisatrice Haifaa Al-Mansour, très médiatisée au moment de la sortie de son film Wadjda (2012), les articles et en premier lieu leurs titres ont commenté de manière répétée le fait qu’elle n’était pas voilée. Le portrait d’elle paru dans Libération a été titré « Haifaa Al Mansour, en jeans et sans voile ». Un autre article qui lui est consacré par le quotidien Ouest France est titré « La Saoudienne filme au pays et parle sans voile ». Le texte explique que la réalisatrice est « comme au pays des mille et une nuits » ; sa vie est qualifiée de « conte de fées à l’orientale ». Et l’article se termine par « Quant à mettre un voile sur ses propos ? Jamais ». Le voile est une telle obsession qu’il fait le titre de nombreux articles, quand bien même il est absent.

Invisibilité des luttes

Ce traitement ignore tant la diversité des difficultés rencontrées par les femmes dans le royaume que la pluralité de leurs positionnements. Les Saoudiennes des classes moyennes et populaires, les « descendantes d’esclaves » (4), ou encore les nombreuses femmes qui vivent en Arabie saoudite sans avoir la nationalité saoudienne (un tiers des habitant-e-s des grandes villes ne l’a pas) sont presque invisibles dans les médias, tout comme celles qui critiquent plus frontalement le régime. La participation de femmes aux mobilisations des années 2011-2012, par exemple, a été peu relayée. La majorité de celles qui s’étaient alors mobilisées l’avait fait à visage couvert, ce qui les rend moins facilement reconnaissables et réduit leur risque d’être emprisonnées à la suite d’une action filmée et postée sur Internet. Des vidéos circulant sur YouTube à ce moment-là montraient une manifestation d’étudiantes faisant face aux déploiements de forces de police exceptionnelles à Abha (ville proche de la frontière yéménite) ; diverses manifestations de femmes contre les emprisonnements arbitraires d’hommes de leur famille à Riyad et à Buraydah ; des cortèges de femmes au sein des manifestations contre le régime autoritaire, dans la province orientale.

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Si ces vidéos et actions ont été très peu relayées, c’est en partie du fait de la difficulté à accéder aux personnes ayant manifesté : les autorités surveillent les journalistes réussissant à obtenir un visa ainsi que les journalistes vivant dans le royaume. Cependant, on peut aussi penser qu’elles ne correspondent pas au récit attendu. Les médias occidentaux construisent et consacrent régulièrement de nouvelles figures de femmes qui se battent, dans divers contextes, pour la cause des femmes contre les lectures rigoristes de l’islam, voire contre « l’islam ». Des militantes qui manifestent contre le régime ou pour obtenir plus de droits en tant que femmes, le visage couvert d’un niqab s’inscrivent en faux avec un tel récit. Le niqab, porté par une écrasante majorité de Saoudiennes à Riyad, entraîne-t-il automatiquement une incapacité à écouter leurs revendications, à s’intéresser à leurs actions, selon la logique de déshumanisation déjà évoquée ? A contrario, il est bien plus facile de produire un tel récit avec des femmes qui occupent diverses responsabilités au sein des institutions saoudiennes et défendent l’idée que le gouvernement impulse le progrès contre une société décrite comme rétrograde et fondamentaliste.

Des alliés de la communication officielle

La sélectivité des médias français aboutit ainsi à mettre en avant les initiatives gouvernementales en faveur des droits des femmes ainsi qu’un certain discours critique de l’islam et de la société, et à passer sous silence, le plus souvent, les formes de répression qui frappent des militantes et militants. Cette configuration particulière peut être désignée sous le terme de « women’s rights washing ». Dans un monde où l’image d’un pays avancé sur le plan des droits des femmes et de l’égalité de genre — ou faisant des efforts dans ce sens — est devenue désirable, ce terme désigne les discours sur les droits des femmes mobilisés par les autorités d’un pays pour améliorer son image à l’étranger et conforter ses relations bilatérales avec les gouvernements occidentaux. Ainsi le gouvernement saoudien, allié militaire et économique de premier plan des États-Unis et de nombreux pays européens et premier importateur mondial d’équipements militaires, souvent critiqué pour des violations des droits des femmes, cherche à développer une communication sur ces questions.

Or, cette communication n’aurait aucune portée sans la caisse de résonance médiatique. Les militantes qui cherchent à faire entendre autre chose qu’un discours convenu ménageant le régime se heurtent à la fois à la répression et à leur invisibilisation, le plus souvent, par les médias à l’étranger. Peut-être l’arrestation de militantes connues attirera-t-elle leur attention sur la répression sans relâche que mène le gouvernement, quelles que soient les réformes annoncées.

Notes:

(1) Quatre ont ont été relâchées depuis.

(2) Amélie Le Renard, Femmes et espaces publics en Arabie saoudite, Paris, Dalloz, 2011 et A Society of Young Women. Opportunities of Place, Power and Reform in Saudi Arabia, Stanford University Press, 2014.

(3) Thomas Deltombe, L’islam imaginaire  : La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005, La Découverte, Paris, 2007.

(4) L’esclavage a été aboli en 1962.

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