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La mauvaise qualité des services de santé publique, contre laquelle ces médecins manifestent en février 2017 à Tunis, est une des raisons du départ de l’élite tunisienne (AFP)

SHAFAQNA – Middle East Eye | par Lilia Blaise : Depuis la révolution, quelque 10 000 ingénieurs et 5 000 enseignants universitaires seraient partis, et depuis 2018, près de 800 médecins auraient quitté le pays, selon leurs représentants. Même s’il reste difficile de mesurer l’impact de ces départs de « cerveaux », les chiffres préoccupent les autorités tunisiennes.

« Ces chiffres nous préoccupent car d’habitude, le solde migratoire annuel stagne à environ 20 000 départs, dont 25 % sont des diplômés du supérieur. Là, il y a bien une augmentation », constate Khalil Amiri, secrétaire d’État tunisien auprès du ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique.

« Afin de favoriser la création d’emplois pour nos compétences, nous œuvrons à accompagner l’économie locale à monter en valeur ajoutée et à dynamiser l’écosystème de l’entrepreneuriat technologique à l’image du ‘’Startup Act’’ en avril 2018 [loi visant à faciliter les procédures pour les startups] et du fonds dédié à l’innovation », précise-t-il à Middle East Eye.

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Les médecins évoquent un ras-le-bol face à une infrastructure défaillante, en particulier les hôpitaux publics, qui pousse les jeunes médecins à aller faire leur spécialité ailleurs juste après leur internat (AFP)

Adel Jarboui, secrétaire d’État chargé de l’immigration, fait partie de ceux pour qui le phénomène des départs est, au contraire, « une richesse ». « Les Tunisiens sont attachés à leur pays. Beaucoup de ceux qui ont une expérience à l’étranger reviennent : nous l’avons vu dans les grandes success-stories tunisiennes, telles que l’entreprise Vermeg ou la startup Enova Robotics », affirme-t-il à MEE.

Mais les témoignages de ceux qui sont partis, surtout ces deux dernières années, reflètent une autre dynamique : celle d’un départ souvent motivé par une saturation face à la conjoncture économique et par un niveau de vie qui s’est détérioré.

La majorité des ingénieurs, très demandés sur le marché européen, mettent en avant la valorisation du salaire, multiplié par deux ou par quatre selon le statut. Les médecins évoquent un ras-le-bol face à une infrastructure défaillante, en particulier les hôpitaux publics, qui pousse les jeunes médecins à aller faire leur spécialité ailleurs juste après leur internat.

« Mais l’immigration la plus inquiétante et la plus nouvelle, c’est celle des 40-50 ans qui partent avec leur famille et laissent tout tomber. Ils soulèvent souvent la question de l’éducation de leurs enfants, car ils ne font plus confiance au système scolaire tunisien », avance Samir Bouzidi, expert sur les diasporas et fondateur de la startup Allobledi (plateforme d’aide et d’information dédiée aux Tunisiens de l’étranger pour les procédures à suivre en Tunisie en matière de santé, d’immobilier et d’investissement)

C’est le cas de Rym, une mère de deux enfants qui part s’installer avec son mari au Canada. À 46 ans, elle a décidé de quitter amis et famille pour refaire sa vie, surtout pour ses enfants. « Avec mon salaire d’enseignante universitaire, nous n’arrivons plus à tenir le rythme. On voit que les enfants n’ont plus la même éducation que celle que nous avons eue, et il faut payer et encore payer pour faire en sorte qu’ils aient accès à un meilleur avenir. Alors nous avons décidé de partir. Ce n’est pas facile mais c’est une nouvelle aventure », s’enthousiasme-t-elle.

Selon les chiffres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), près de 95 000 « compétences tunisiennes » ont choisi de quitter leur pays depuis la révolution, un phénomène qui témoigne aussi d’un mal-être au sein des compétences tunisiennes, souvent peu touchées par le chômage, mais qui n’arrivent plus à s’épanouir ni professionnellement, ni personnellement, dans leur pays.

« J’avais l’impression de vivre pour le travail et non l’inverse. Même avec un poste stable et un bon salaire, à la fin du mois, j’avais du mal à joindre les deux bouts. Avec l’augmentation du coût de la vie et celui de l’immobilier, tu n’as plus vraiment accès à quoi que ce soit », note Inès Mlika, 34 ans, ingénieure en informatique, qui a quitté le pays en 2015 pour un poste à Dubaï.

Partir pour revenir ? 

« Pour moi, c’est vraiment une expérience à l’étranger, qui m’a permis aussi de voyager. Je ne renonce pas à la Tunisie, je liste même toutes mes idées pour monter un projet quand je reviens. Mais pour l’instant, je ne regrette pas d’être partie », confie-t-elle à MEE.

« C’est ça qui est difficile à mesurer pour l’instant. Est-ce que les Tunisiens qui partent actuellement vont réellement revenir ? », s’interroge Samir Bouzidi.

Dans la promotion d’Inès, diplômée d’une école publique d’ingénieurs en Tunisie, tous sont partis.

Malek Guetat, médecin assistant en psychothérapie en Allemagne, a quitté la Tunisie en 2017, avec amertume. « Je me vois comme un exilé médical car je suis parti en comprenant que je ne pourrai jamais pratiquer mon métier comme je veux et dans de bonnes conditions, dans mon pays », témoigne-t-il.

Grâce à son expérience de délégué médical qui l’a amené à voyager dans toute la Tunisie, il dresse un état des lieux peu reluisant du système de santé. « On t’enseigne des choses à la faculté, qu’après, tu ne pourras jamais mettre en pratique, faute de matériel et de moyens. J’ai fait partie de ceux qui ont amorcé le mouvement des jeunes médecins et qui ont demandé des réformes, et j’ai bien vu que rien ne change. »

Ce sentiment d’amertume, Nezih Zghal, secrétaire général de l’Ordre national des médecins, l’a vu grandir au fil des années : « En 2015, 26 % des médecins fraîchement diplômés sont partis en vue de s’inscrire dans une spécialité. En 2018, ils sont 59 %. Et il n’y a pas de renouvellement. On commence à le constater dans la démographie médicale. La densité médicale est de 130 médecins pour 100 000 habitants. En Allemagne, ils visent 420 pour le même nombre d’habitants ! »

L’Allemagne d’Angela Merkel a récemment annoncé son désir de recruter 130 000 médecins et infirmiers tunisiens d’ici 2025 (AFP)

Une source diplomatique confie par ailleurs à MEE avoir constaté une augmentation de 10 % des octrois de visas pour les compétences qui affluent vers la France et l’Allemagne, cette dernière ayant récemment annoncé son désir de recruter 130 000 médecins et infirmiers tunisiens d’ici 2025.

« L’État a voulu endiguer les départs en instaurant une clause pour que ceux qui sont en thèse de médecine ne puissent pas partir tout de suite à l’étranger. Mais cela brise des carrières car souvent, les médecins ne peuvent pas finir leur thèse avant 30 ou 35 ans et qu’il faut aussi passer deux ans à apprendre l’allemand, donc ce genre de clause, ce n’est pas la bonne solution », ajoute-t-il.

Selma, 31 ans, est médecin et compte partir en Allemagne dans six mois. « Au bout de mes six mois de stage en deuxième année d’internat, j’ai su que je ne voulais pas travailler en Tunisie », raconte-t-elle à MEE. « Je passais mon temps à faire le boulot des autres, celui de la secrétaire, celui de l’infirmière. Je ne parle même pas des agressions des patients qui ont perdu confiance dans les médecins. J’ai choisi l’Allemagne, mais il m’a fallu du temps entre les papiers et l’apprentissage de la langue, ce n’est pas un chemin facile. »

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Maher Belaiba, pédiatre de 37 ans, parti il y a huit ans en France, témoigne des mêmes problèmes : « Sous Ben Ali aussi, un interne faisait le boulot des autres. Je me souviens qu’on allait parfois faire les brancardiers. Il m’arrivait aussi d’amener des poches à la banque du sang parce que personne n’était disponible. »

Un changement générationnel

À la recherche d’un environnement plus professionnel se greffent aussi d’autres envies liées à la réussite sociale ou à l’argent.

« Le schéma classique du succès d’un cadre tunisien – acheter une voiture ou construire un étage sur la maison de mes parents – ne m’intéressait pas », témoigne Wael Tarhouni à MEE. Ingénieur dans les télécommunications, il est installé en France depuis deux mois.

« J’ai bien vu que même un boulot payé en moyenne 1 700 dinars [environ 520 euros], qui représente trois salaires [SMIG], te permet juste d’aspirer à avoir un crédit sur 25 ans si tu veux t’acheter un appartement. Avec la dévaluation du dinar et les restrictions de change, les voyages sont inaccessibles pour les Tunisiens. Donc l’étranger finit par être la dernière option… », conclut-il.

Wael, qui s’était engagé dans la vie associative après la révolution, est aussi parti avec une certaine déception. « Il n’y a pas de respect, ni de civisme dans la rue. Et quand tu payes tes impôts, tu vois bien que ça ne va pas dans l’amélioration de l’infrastructure ou des transports publics. Ce n’est plus possible. »

Zied Touzani, un ingénieur de 34 ans, a vécu la même expérience. Il a déménagé il y a deux ans au Canada alors qu’en 2011, lorsqu’il avait eu l’opportunité de travailler en France après une année d’études là-bas, il avait fait le choix de repartir en Tunisie.

« Avant la révolution, j’avais déjà amorcé les procédures d’immigration pour le Canada. Mais avec la révolution, comme beaucoup, je voulais rester en Tunisie, changer les choses. Le constat, sept ans plus tard, c’est que les jeunes ont complètement disparu du paysage politique tunisien. L’inflation économique m’a finalement incité à envisager un départ », raconte-t-il à MEE. S’il revient, ce sera « uniquement pour la famille ».

La dévaluation du dinar est aussi une des raisons qui poussent les Tunisiens à partir à l’étranger (Reuters)

Youssef Bouhouch, ingénieur en génie civil, s’est installé sur l’île de La Réunion en 2015. « Pour mes parents, c’était comme si je partais en Afrique subsaharienne ! », plaisante-t-il. Et pourtant, il dit « galérer » beaucoup moins qu’en Tunisie où il gagnait plus de 1 000 dinars (307 euros, considérés comme un salaire correct). « J’ai une maison avec piscine, mes enfants vont dans une bonne école et je ne suis plus confronté à la corruption comme à l’époque où je travaillais sur des chantiers en Tunisie, surtout sous Ben Ali. »

Asma, ingénieure d’affaires, 27 ans, a logiquement cherché du travail sur place pendant qu’elle préparait son master. Pour elle, rester en France était aussi un moyen de se fixer des objectifs, d’évoluer dans son poste et de mesurer sa valeur « beaucoup plus vite qu’en Tunisie », confie-t-elle à MEE.

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Et elle n’est pas la seule. Chargée du recrutement dans son domaine, elle remarque que les Maghrébins sont de plus en plus vite absorbés par le marché de l’emploi. « Avant, on arrivait à faire des entretiens et des sélections. Maintenant, les meilleurs partent très vite et demandent des salaires plus élevés » constate-t-elle.

« Il est vrai que la Tunisie a beaucoup investi dans le social après la révolution », souligne Khalil Amiri, secrétaire d’État tunisien auprès du ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique. « Désormais, il faut investir davantage dans l’économie du savoir et l’innovation, à travers l’assouplissement des mesures administratives pour les entreprises à forte valeur ajoutée et le développement des pôles technologiques et de compétitivité dans les secteurs industriels porteurs, tels que l’industrie électrique et mécanique, la pharmaceutique et les Technologies de l’information et de la communication [TICS], mais également dans celui des services à haute valeur ajoutée tel que le tourisme médical et l’enseignement supérieur orienté vers l’Afrique. Dans le même ordre d’idées, et malgré les contraintes budgétaires, la loi de finances 2019 prévoit une augmentation de 20 % pour le budget de la recherche. »

« Il faudrait que l’on commence à prendre en compte l’ampleur du phénomène et être plus à l’écoute de ceux qui partent, comprendre comment les faire revenir », conclut Kais Mabrouk, directeur du développement international à l’Université centrale de Tunis. Car aujourd’hui, les entreprises tunisiennes et les multinationales basées en Tunisie évoquent de réelles difficultés à l’embauche, un comble pour un pays où le chômage atteint les 15 % et celui des jeunes, 30 %.

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