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Une femme entraîne ses enfants à l'abri alors qu'un membre de l'armée tente de les aider, lors d'une fusillade à Ahvaz, pendant le défilé militaire marquant le 38e anniversaire de l'invasion irakienne de l'Iran en 1980.

SHAFAQNA – Middle East Eye | par Trita Parsi* : L’Iran a été touché par une autre attaque terroriste. Au moins 29 personnes ont été tuées dans la ville d’Ahvaz, dans le sud-ouest du pays, lorsque des hommes armés ont ouvert le feu sur la foule qui assistait à un défilé militaire pendant la Journée nationale des forces armées, qui commémore chaque 22 septembre le déclenchement, par Bagdad, de la guerre Iran-Irak (1980-1988).

Mais contrairement aux attaques terroristes précédentes, celle-ci pourrait déclencher une conflagration régionale beaucoup plus vaste impliquant non seulement des rivaux régionaux, l’Arabie saoudite et l’Iran, mais aussi les États-Unis.

En fait, cette attaque a peut-être été conçue pour déclencher cela.

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L’attaque terroriste, revendiquée pour la première fois par un groupe séparatiste arabe ayant des liens présumés avec l’Arabie saoudite, la résistance nationale d’Ahvaz, ne survient pas au milieu de nulle part. Les rivaux régionaux de l’Iran, en particulier l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (EAU), font pression, en coulisses, depuis des décennies sur les États-Unis pour qu’ils bombardent l’Iran.

Ce qui se disait en privé se dit aujourd’hui de plus en plus publiquement. De plus, ces monarchies ne se contentent plus de pousser les États-Unis à agir militairement : elles se disent prêtes à attaquer elles-mêmes l’Iran.

Il y a un an à peine, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane expliquait dans un entretien que l’Arabie saoudite allait déplacer la bataille « à l’intérieur de l’Iran ».

« Nous n’attendrons pas que la bataille ait lieu en Arabie saoudite », avait-il déclaré. « Au lieu de cela, nous allons faire en sorte que la bataille soit pour eux, en Iran. »

Sa déclaration avait largement été interprétée comme un signe que Riyad allait radicalement accentuer les tensions avec l’Iran et intensifier son soutien à divers groupes armés opposés au gouvernement à Téhéran.

Les faucons iraniens de l’administration de Trump

Abdulkhaleq Abdulla, conseiller du gouvernement d’Abou Dabi, a justifié l’attaque d’Ahvaz sur Twitter : selon lui, l’attaque d’Ahvaz n’est pas une attaque terroriste. « Déplacer la bataille du côté iranien est une option affichée », et les attaques de ce type, a-t-il averti de manière inquiétante, « augmenteront au cours de la prochaine phase ».

Si l’attaque terroriste à Ahvaz s’inscrit dans une escalade menée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, leur objectif est de pousser l’Iran à riposter puis à utiliser la réaction de Téhéran pour déclencher une guerre plus large et forcer les États-Unis à s’impliquer – Riyad et Abou Dabi ne pouvant assumer seules une action militaire contre l’Iran puisqu’après avoir dépensé environ six milliards de dollars par mois, ils n’ont pas réussi à vaincre la guérilla houthie au Yémen.

Si tel est le cas, l’attaque terroriste consiste autant à piéger l’Iran dans la guerre qu’à piéger les États-Unis dans une guerre, par choix. Comme l’a souligné l’ancien secrétaire à la Défense, Bob Gates, en 2010, les Saoudiens « veulent combattre les Iraniens jusqu’au dernier Américain ».

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Mais l’administration Trump ne saurait être une spectatrice innocente d’un tel complot. Les actions de Trump et l’étroite coordination que nous avons pu constater entre son administration, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Israël concernant l’Iran laissent entrevoir une explication différente : les États-Unis poussent activement leurs alliés, et sont poussés par eux, vers la guerre avec Iran.

Un porte-parole de l’armée iranienne a déclaré que les tireurs avaient été entraînés par deux États du Golfe avaient des liens avec les Etats-Unis et Israël (Reuters)

L’attaque d’Ahvaz survient un jour seulement après la violente menace lancée par le secrétaire d’État Mike Pompeo à l’Iran, qui serait jugé « responsable » si d’autres attaques contre les consulats américains en Irak devaient avoir lieu.

Le consulat américain à Bassorah, en Irak, a été attaqué la semaine dernière par des forces chiites irakiennes proches de l’Iran. L’administration Trump n’a présenté aucune preuve que l’Iran était impliqué dans cette attaque, mais a déclaré qu’elle allait attaquer l’Iran si d’autres attaques de ce type avaient lieu.

Le consulat iranien à Bassorah a, à son tour, été attaqué à plusieurs reprises au cours de la même période, Téhéran blâmant les États-Unis (eux aussi, sans preuve claire).

La différence étant que les États-Unis ont sévèrement menacé, en déclarant qu’ils prendraient des mesures contre l’Iran pour des événements pour lesquels ni Washington ni Téhéran ne peuvent fournir de preuves.

Ce type de déclarations et d’actions belliqueuses correspond bien à la note écrite par le conseiller à la sécurité nationale, John Bolton – qui manipule depuis longtemps les renseignements pour entraîner les Etats-Unis dans la guerre – avant de rejoindre l’équipe Trump.

La note détaille comment les États-Unis doivent coordonner leurs efforts avec Israël et l’Arabie saoudite pour renforcer leur soutien national et international à un retrait de l’accord nucléaire iranien et à une politique beaucoup plus agressive à l’égard de l’Iran.

Il recommande spécifiquement « fournir une assistance » aux Arabes du Khouzistan, le groupe minoritaire que les auteurs de l’attaque d’Ahvaz prétendent représenter. Bolton soutient également que l’administration Trump devrait exiger de l’Iran qu’il paye pour son rôle lors des attaques du 11 septembre, tout en proposant hypocritement, dans le cadre d’une politique de confrontation, un dialogue avec l’Iran.

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La politique iranienne de l’administration Trump se conforme à la note de Bolton presque point par point. L’appel au soutien des séparatistes du Khouzistan est particulièrement accablant. Cela suscite des soupçons légitimes : si l’attaque terroriste porte la signature des Saoudiens et des Émiratis, elle est peut-être plutôt une tentative d’entraîner les États-Unis dans la guerre alors que Trump est assis sur le siège du conducteur.

Des Iraniens participent à un rassemblement marquant l’anniversaire de la révolution islamique de 1979, le 11 février 2018, à Téhéran (AFP)

Pour l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, cela a un sens stratégique. Leur capacité à concurrencer à long terme l’État iranien, beaucoup plus vaste et plus homogène, est très discutable. S’ils parviennent à piéger les États-Unis pour doubler la mise sur leur présence militaire au Moyen-Orient, cette puissance américaine pourrait toutefois être utilisée pour équilibrer l’Iran.

Pour les États-Unis, qui se sont déjà trop maintenus au Moyen-Orient au détriment de leur intérêt stratégique pour l’Asie et chez eux, cela n’a peu ou pas de sens.

 

* Trita Parsi est l’auteur de Losing an Enemy – Obama, Iran and the Triumph of Diplomacy et le président du Conseil national irano-américain.

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