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SHAFAQNA – Slate | par Saleh Ben Odran : «Plus de vingt-deux millions de Yéménites ont désormais besoin d’une certaine forme d’aide humanitaire, dont seize millions n’ont pas accès à l’eau potable, tandis que 8,4 millions sont menacés de famine.» Ces trois chiffres des Nations unies résument à eux seuls l’ampleur du désastre humanitaire engendré par le conflit –désormais entré dans sa quatrième année– que se livrent par procuration l’Arabie saoudite et l’Iran sur le sol yéménite.

Le pays est depuis mars 2015 en proie à des combats acharnés entre les rebelles houthis et l’autorité centrale, appuyée par une coalition militaire menée par Riyad.

L’opération «Tempête de fermeté» lancée il y a trois ans par l’Arabie saoudite a fait jusque-là plusieurs milliers de morts et mis l’économie et la société à plat dans l’un des pays les moins avancés (PMA) du monde.

Le pays a subi en 2017 la pire épidémie de choléra de l’histoire moderne

Début avril, dix organisations humanitaires et de défense des droits de l’Homme, dont Human Rights Watch, Action contre la faim et Amnesty International, ont tiré la sonnette d’alarme, appelant dans une lettre commune le président français, Emmanuel Macron, à faire pression sur le prince hériter saoudien Mohammed ben Salmane, lequel était en visite à Paris du 8 au 10 avril, pour «mettre un terme aux attaques illégales contre les civils au Yémen et de lever le blocus qui entrave l’acheminement de l’aide humanitaire».

Mohammed ben Salmane reçu à l’Élysée par Emmanuel Macron, le 10 avril 2018. | Yoan Valat / Pool / AFP

«Souvent présenté comme un réformateur, le fils du roi Salmane joue un rôle majeur, en tant que ministre de la Défense, dans la guerre conduite au Yémen», ont souligné les signataires de l’appel, accusant sans emphase Riyad d’être à l’origine de la «pire catastrophe humanitaire» de ce début du XXIe siècle.

Selon le consortium d’ONG, citant le Yemen Data Project, «le Yémen a subi plus de 16.000 raids aériens depuis mars 2015 –l’équivalent d’un bombardement toutes les quatre-vingt-dix minutes– tandis que plus d’un tiers de ces attaques ont ciblé des positions non-militaires».

«Depuis trois ans, 6.100 civils ont été tués et 9.683 blessés», précisent les dix ONG.
La diphtérie est de retour et le pays a subi en 2017 la pire épidémie de choléra de l’histoire moderne. La catastrophe humanitaire est aggravée par le blocus des ports et des aéroports imposé par l’Arabie saoudite.»

Blocus et envolée des prix

Dans un même registre, un rapport sous le titre «They die of Boms, We die of need: impact of collapsing public health systems in Yemen», élaboré par l’ONG International Rescue Committee (IRC), indique que «plus de Yéménites sont morts de privation de produits et services de base qu’en raison des combats. Le blocus de facto imposé depuis novembre dernier par Riyad a étouffé davantage un pays dont 85% des besoins de santé sont importés».

«Les retards systématiques et les restrictions sur les importations ont conduit à une situation où les importations commerciales ont atteint leur plus bas historique en février. Ces pénuries ainsi que la hausse supplémentaire des prix qui en découle ont de graves répercussions», nous indique Frank Mc Manus, directeur de IRC au Yémen.

Le coût d’un conteneur de fournitures médicales a ainsi augmenté de 280%, selon IRC, tandis que des maladies a priori curables ont proliféré avec près d’un million de cas de choléra selon l’organisation.

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Cette nouvelle envolée des prix vient s’ajouter à une forte inflation ayant atteint en moyenne 16% par an entre 2011 et 2016 –avec un pic à 39% en 2015, selon les chiffres du FMI– contribuant ainsi à une forte érosion du pouvoir d’achat, notamment chez les ménages les plus défavorisés, et précipitant des dizaines de milliers sous le seuil de pauvreté, qui concernait déjà 55% de la population en 2012, selon la Banque mondiale. À Sanaa, les prix des produits élémentaires ont bondi de 80% pour le seul mois de février 2016 par rapport au mois précédent, selon le Studies and Economic Media Center (SEMC), présent sur le terrain.

Selon l’IRC, un enfant yéménite de moins de cinq ans meurt ainsi «chaque dix minutes en raison de l’absence de traitements préventifs», tandis que «520.000 femmes enceintes n’ont pas accès aux services de santé reproductive et 462.000 enfants souffrent de malnutrition aigue, un chiffre en hausse de 200% depuis le début de la guerre», précise le rapport.

ONG: des conditions de travail extrêmes

«Depuis novembre 2017, nous faisons face à des obstacles logistiques et administratifs supplémentaires pour faire acheminer les aides importées. Cela a des conséquences sur le nombre de bénéficiaires, d’autant que certains produits sont quasiment périmés une fois dédouanés», affirme à Slate Johathan Cunliffe, directeur régional de l’ONG Action contre la faim (ACF).

L’ONG a fourni en 2017 de l’eau potable à 178.000 personnes et pu aider environ 320.000 Yéménites.

L’assassinat de l’ancien président Ali Abdallah Saleh a compliqué davantage son action ainsi que celle d’ONG, notamment dans le gouvernorat de Hadaida, certaines zones de combat étant devenues totalement inaccessibles.

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«Outre le blocus, l’acheminement des aides à l’intérieur du territoire constitue une autre paire de manches. Il faut pouvoir les distribuer aux différents bénéficiaires à travers un territoire semé d’embûches, avec des routes coupées, des ponts détruits. […] Cela a aussi largement augmenté le coût de transport et de financement des opérations», déplore-t-il, alors que les contributions des pays donateurs représentent moins de 10% des besoins réels.

En 2017, le Fonds humanitaire du Yémen a totalisé 189 millions de dollars, soit 8,2% du Plan de réponse humanitaire estimé à 2,3 milliards de dollars, selon les données du bureau de l’ONU pour la coordination des affaires humanitaires (UNOCHA). Pour 2018, les prévisions sont supérieures –signe d’une prise de conscience?– avec deux milliards de dollars promis au total, sur les trois milliards réclamés par les ONG humanitaires.

Riyad débourse «200 millions de dollars par jour»

International Rescue Committee n’a pas hésité dans son rapport à accuser de manière directe les États-Unis et le Royaume-Uni de soutenir l’Arabie saoudite dans sa «guerre dévastatrice» contre le pays.

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Selon IRC, Riyad aurait déboursé jusqu’à 200 millions de dollars par jour sur cette guerre, alors que le montant de 20% alloué aux services de santé dans le budget 2018 du Yémen (de trois milliards de dollars) représente seulement trois jours de dépenses par l’Arabie Saoudite pour financer ses efforts de guerre.

Quant aux États-Unis, ils ont approuvé la vente d’armes à l’Arabie Saoudite d’un montant de 17,9 milliards de dollars, soit près de vingt-sept fois l’aide humanitaire accordée par Washington au Yémen.

Espoirs de transition douchés

Les espoirs d’une transition politique ordonnée et pacifique au Yémen, au lendemain du renversement de l’ancien dictateur Ali Abdallah Saleh, avaient pourtant émergé dans la foulée de l’accord conclu début 2014 entre plus de 500 représentants de la société yéménite, au terme de neuf mois de négociations chapeautées par l’ONU.

Celui-ci portait sur l’adoption, dans un délai d’un an, d’une nouvelle Constitution par voie référendaire et la création d’un système fédéral où six régions, en plus de la capitale, jouiraient de davantage d’autonomie. Mais ces espoirs ont été douchés par la résurgence des tensions et des cycles de violence à partir de septembre 2014, liée, entre autres, au projet de réforme constitutionnel auquel les Houthis sont profondément opposés. Ces derniers, de confession zaydite, une branche minoritaire de l’islam chiite –qui jouissait d’un Imamat dans le nord-ouest du pays jusqu’au coup d’État républicain de 1962– aspirent à un découpage du Yémen en deux provinces, leur conférant le contrôle quasi total de la partie septentrionale..

Le plus grave dans la guerre actuelle reste qu’elle exacerbe les problèmes structurels – partiellement à l’origine des manifestations géantes de 2011. Avec un PIB/habitant de moins de 1 500 dollars, le Yémen souffrait déjà, à la veille du printemps arabe, d’un très faible taux de scolarisation, d’une malnutrition chronique et d’une absence d’accès à l’eau potable pour près d’un tiers de la population.

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