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Julien Odoul, CCIF, voile islamique

SHAFAQNA – Yabiladi: «Je comprends maintenant pourquoi les autres mamans voilées ne participent pas aux sorties scolaires.» Ces mots sont ceux de Fatima E., la mère de famille voilée prise à partie vendredi 11 octobre par l’élu frontiste Julien Odoul, alors qu’elle accompagnait une sortie scolaire au conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté. Ses propos ont été recueillis par le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF).

Fatima E., qui souhaite préserver son anonymat, raconte être une habituée des sorties scolaires. Après l’invective de Julien Odoul, elle dit avoir décidé de quitter la salle, éprouvant le «besoin de [se] retrouver toute seule». Dans les escaliers, elle croise Karine Champy, ancienne tête de liste Front national. Fatima E. raconte avoir également été prise à partie par cette dernière : «Vous êtes contente ?! Vous avez réussi votre coup ?», lâche-t-elle à son égard. «Elle gesticulait beaucoup, et était à la limite de me bousculer. (…) J’ai gardé mon calme et je n’ai pas répondu à sa provocation», témoigne la mère de famille.
De son fils, Fatima E. dit qu’il est encore très perturbé par cette scène. Le garçon est suivi par une psychologue du CCIF. «La première nuit, il a fait des cauchemars. Ce qu’il m’a dit, quand il a pleuré, c’est qu’il avait l’impression que tout le monde était contre moi. Il va mieux, mais lui aussi, par moments, il est là sans être là. Il fixe un point, et c’est comme si son esprit partait. Depuis vendredi, il le fait souvent… Ses nuits aussi sont très agitées. Il se réveille souvent», raconte-t-elle encore.
Pour Fatima E., Julien Odoul «vient de détruire tout un travail que je faisais indirectement auprès de cette classe, dont les élèves d’origine immigrée étaient parfois dans une attitude de penser que la France était contre eux et qu’ils sont rejetés».

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Sans ces mères, pas de sorties scolaires
Un sentiment d’exclusion et de stigmatisation que partagent d’autres mères de famille voilées, accompagnatrices régulières de sorties scolaires. France Inter a recueilli les témoignages de quelques-unes d’entre elles. «Le plus souvent, ce sont les professeurs et les directeurs d’école qui nous demandent d’accompagner les enfants en sortie scolaire. Je n’ai jamais eu à quémander pour accompagner une sortie (…) Pendant les sorties scolaires, ça s’est toujours bien passé», témoigne ainsi Halima, 45 ans.
Souad, 48 ans, déplore le traitement médiatique qui est fait sur les musulmans et les femmes voilées. «On souffre surtout de ce qui est dit sur nous dans les médias. C’est une frustration de les entendre parler des femmes voilées. J’ai couru pour venir vous parler, je n’ai même pas fini ma vaisselle. Parler, ça me tenait à cœur. Le problème de l’école, c’est pas les femmes voilées, c’est les effectifs.»
Zoulikha, 42 ans, souligne quant à elle que sans ces mères, certaines sorties scolaires ne pourraient tout simplement pas avoir lieu : «En ce moment, j’accompagne la classe de CE1 de mon fils à la patinoire. Les deux autres accompagnatrices et moi, nous sommes voilées. Si on n’est pas là, il n’y a pas de sorties, ils n’auront pas le droit à la patinoire. À l’école, on a toujours été les bienvenues. Les professeurs, le monde scolaire ne m’ont jamais fait la moindre remarque sur ma tenue.» Cette mère de famille redoute également une interdiction des mères voilées en sorties scolaires, et s’inquiète d’une éventuelle étendue de cette interdiction dans d’autres contextes.
Lundi 14 octobre, une visite scolaire a d’ailleurs été annulée après qu’un officier d’une caserne de pompier de l’Oise a refusé le groupe scolaire au motif qu’une mère d’élève voilée accompagnait la classe. Elle était «habillée d’un tchador», avec «le visage non dissimulé», a affirmé à l’Agence France-Presse (AFP) Eric de Valroger, président du Service départemental d’incendie et de secours (SDIS) du département, mardi 15 octobre, confirmant ainsi une information du Parisien. «Je ne m’y attendais pas, j’étais abasourdie», a réagi Mounia, 36 ans.
«L’officier pensait bien faire, son objectif était d’appliquer la loi, de bonne foi, a souligné Eric de Valroger. Je pense que c’est une erreur d’interprétation, on aurait dû la laisser entrer.» Ce dernier, qui a dit écarter «toute sanction contre cet officier», a précisé qu’il y avait eu «depuis, des discussions entre cette dame et l’officier, qui a présenté ses excuses. Les choses se sont apaisées».

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Le Premier ministre ne souhaite pas de loi sur les accompagnants scolaires
Zoulikha peut toutefois souffler : mardi 15 octobre, lors des questions d’actualité à l’Assemblée nationale, le Premier ministre Edouard Philippe a rappelé que le voile islamique était certes interdit à l’école, mais que la loi n’interdisait pas qu’il puisse être porté par des étudiantes ou des mères accompagnant les sorties scolaires, indique l’AFP.
«On peut porter un voile quand on accompagne une sortie scolaire mais on n’a pas le droit de faire du prosélytisme et les autorités peuvent et doivent intervenir si tel est le cas», a-t-il déclaré, affirmant que la loi n’avait pas besoin d’être changée en la matière. «Je ne pense pas, pour ma part, que l’enjeu aujourd’hui ce soit de faire une loi sur les accompagnants scolaires», a-t-il affirmé, en réponse à une proposition de loi en ce sens des parlementaires Les Républicains (LR).
Une déclaration qui tempère celle du ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer qui, deux jours après l’invective de Julien Odoul, a déclaré sur BFM TV que le port du voile «n’est pas quelque chose à encourager». «Ce que ça dit sur la condition féminine n’est pas conforme à nos valeurs», a-t-il ajouté, inaugurant au passage un énième débat sur la laïcité.

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