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des manifestants et journalistes palestiniens s’abritent des gaz lacrymogènes tirés par les forces de sécurité israéliennes dans le village cisjordanien de Kafr Qaddum, le 15 avril 2016 (AFP).

SHAFAQNA – Middle East Eye | par Richard Silverstein : À la suite de nombreux incidents tragiques lors desquels des ONG israéliennes de défense des droits de l’homme et des activistes palestiniens ont documenté la mutilation et l’exécution de suspects palestiniens par les forces de sécurité israéliennes, un comité ministériel a approuvé une nouvelle loi criminalisant ces enregistrements. Et ce, bien que le procureur général ait critiqué ce projet de loi pour ses nombreux vices juridiques.

Les notes accompagnant le projet de loi indiquent que les organisations pro-palestiniennes ont pris l’habitude de documenter les actions des soldats de l’armée israélienne, « attendant avec impatience des activités qui peuvent être biaisées et tendancieuses – et [que] à travers elles [les soldats] peuvent être déshonorés ».

Voici un peu plus du verbiage militariste qui accompagne le projet de loi : « La plupart de ces organisations [ont] un programme anti-israélien clair […] Il est temps de mettre un terme à cette absurdité […] Nous avons la responsabilité de fournir aux soldats [israéliens] les conditions d’exercice de leurs fonctions, sans avoir à s’inquiéter qu’un gauchiste ou qu’une organisation puisse publier leur photo pour les humilier et les déshonorer. »

Peine de prison de cinq ans

Maintenant, la mesure va passer à la Knesset pour adoption. Celle-ci semble bénéficier d’un soutien massif du gouvernement d’extrême droite. Si elle est adoptée dans sa forme actuelle, quiconque photographie ou filme un soldat en service actif – peu importe ce qu’il fait – pourrait faire l’objet de poursuites pénales et d’une peine d’emprisonnement de cinq ans.

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Ce projet de loi a été proposé à la suite de l’incident tristement célèbre au cours duquel le soldat israélien Elor Azaria a exécuté un Palestinien blessé. Par hasard, un Palestinien qui travaillait pour l’ONG israélienne B’Tselem a filmé l’incident, et l’organisation l’a diffusé aux médias israéliens, déclenchant une tempête de protestations – pas tant pour le meurtre, mais parce qu’un Palestinien avait l’audace d’exposer les méfaits d’un soldat israélien.

Azaria est devenu un héros national pour un large éventail de la population israélienne. Des municipalités ont affiché des panneaux le célébrant, et une énorme pression a été exercée sur l’armée pour qu’il ne soit pas poursuivi. Bien qu’Azaria ait finalement été reconnu coupable et condamné à dix-huit mois de prison, il a été libéré après seulement neuf mois.

Sa ville natale de Ramla a accueilli son retour comme un héros. Ne plaisantant qu’à moitié, je pense qu’il se verra offrir un poste élevé sur la liste du Likoud à la Knesset, avec un poste de ministre à l’horizon.

Israël est devenu un pays dans lequel les actes de ses forces de sécurité, qui seraient scrutés et punis sévèrement dans la plupart des pays démocratiques, sont systématiquement passés sous silence. Il est également important de noter qu’il y a des tas d’incidents similaires dans lesquels il n’y a aucune preuve documentaire et aucune forme de justice offerte : pas d’accusations, de poursuites ou de condamnation. Israël n’engage de poursuites que lorsque le personnel de l’État est pris en flagrant délit, et même alors, il le fait à contrecœur et sans conviction.

Impunité des forces israéliennes

Parfait exemple de cela : l’assassinat de la secouriste bénévole de Gaza, Razan al-Najjar, lors de la manifestation de la Grande Marche de retour. Bien qu’elle se soit approchée de la clôture les mains levées pour aider un manifestant blessé, elle a été délibérément blessée par balle à la poitrine et tuée.

Le meurtre a été photographié mais il n’y a aucune information sur le tueur. Israël sait qui a tiré le coup fatal, mais ne va pas enquêter sur cette affaire comme un éventuel crime de guerre, parce qu’il n’y est pas obligé.

L’un des chroniqueurs les plus courageux de Haaretz, Gideon Levy, a exprimé son refus de cette proposition de loi. Il a proclamé son intention de l’enfreindre et y a encouragé les autres. Cependant, les Israéliens ne seront probablement pas ou peu sanctionnés pour cela ; ce sont les Palestiniens qui sentiront toute la force de l’État.

Le soldat israélien Elor Azaria est porté par des amis près de sa maison familiale à Ramla alors qu’ils célèbrent sa libération de prison, le 8 mai 2018 (AFP)

Il convient également de noter que Levy, qui défend les droits des Palestiniens, a fait face à l’ire des Israéliens d’extrême droite qui menacent régulièrement sa vie.

Bien qu’Israël s’autoproclame « démocratie » et cherche à être comparé aux démocraties occidentales plutôt qu’à ses voisins du Moyen-Orient, sa régression vers l’autocratie et la théocratie s’apparente beaucoup plus à ce qui se passe dans des pays comme l’Arabie saoudite. Israël réprime les discours polémiques, comme il l’a fait quand il a violemment dispersé un rassemblement de protestation contre les meurtres de manifestants de Gaza.

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Son régime de censure militaire interdit systématiquement aux journalistes de couvrir les grands événements liés à la sécurité nationale. Il a légiféré des amendes contre les citoyens ou les entreprises qui honorent le mouvement BDS ou reconnaissent la Nakba palestinienne.

Valeurs démocratiques

La prochaine étape vers la tyrannie totale pourrait être d’arrêter les dirigeants de la communauté israélienne des droits de l’homme et d’interdire l’existence des grandes ONG qui font ce travail solitaire et précieux – et il s’est déjà engagé dans cette direction.

Aux États-Unis, le mouvement Black Lives Matter a montré à quel point il est essentiel de documenter les abus des forces de police qui harcèlent et même assassinent les membres de groupes minoritaires pauvres. Presque chaque semaine, une nouvelle vidéo apparaît pour confirmer que la police locale est truffée de racisme et d’abus violents. S’il n’y avait pas cette documentation, les citoyens ordinaires ne seraient pas en mesure de demander des comptes aux représentants de la loi.

Les communautés exigent que les agents soient équipés de caméras portatives, à la fois pour documenter le comportement de la police américaine et pour le maîtriser avant que des abus ne surviennent. Israël va dans la direction opposée, comme le note Levy, car il veut enlever les caméras des territoires occupés afin de continuer ses méthodes de police du Far West sans surveillance.

Dans une véritable démocratie, la plupart des citoyens ne se contenteraient pas de bien accueillir les caméras et la documentation – ils insisteraient sur le fait que ce sont des éléments clés pour préserver la primauté du droit et les droits civils, valeurs essentielles dans une démocratie saine.

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