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SHAFAQNA – Middle East Eye | par David Hearst : Les plus proches conseillers de Donald Trump se sont montrés disposés à échanger des informations confidentielles sur les nominations au sein du gouvernement américain avec Yousef al-Otaiba, l’ambassadeur des Émirats arabes unis à Washington, selon une nouvelle série d’e-mails divulgués.

Les conseillers du président élu ont également promis à Otaiba qu’ils maintiendraient les intérêts du gouvernement émirati au cœur de la politique de la nouvelle administration américaine au Moyen-Orient. Les e-mails révèlent que la relation entre les Émiratis et le cercle intime du président a été consolidée plus tôt qu’on ne l’avait d’abord pensé.

Tom Barrack, ami de longue date de Trump et collecteur de fonds, s’exprime lors de la Convention nationale républicaine, en juillet 2016 à Cleveland, dans l’Ohio (AFP)

La correspondance s’effectue entre Yousef al-Otaiba et Tom Barrack, ami de longue date de Trump, milliardaire et collecteur de fonds. Celle-ci révèle que Barrack a proposé de faire en sorte que Trump, alors candidat, rencontre l’ambassadeur émirati le temps d’un café en avril 2016, que le programme de campagne des républicains cette même année a été modifié de manière à supprimer un appel à la publication de 28 pages, issues d’un rapport d’enquête sur les attentats du 11 septembre 2001, supposément compromettantes pour l’Arabie saoudite, mais aussi qu’Otaiba a demandé à Barrack des informations au sujet des principales nominations suite à l’élection de Trump et que Barrak était disposé à en discuter avec lui.

Les principaux e-mails ont été rédigés lorsque Trump était encore candidat aux élections présidentielles et au moins six mois avant la rencontre clé organisée à la Trump Tower en décembre 2016 entre le prince héritier Mohammed ben Zayed et Michael Flynn, l’ancien conseiller de Trump à la sécurité nationale, Jared Kushner, son conseiller pour le Moyen-Orient, et Steve Bannon, son stratège en chef, une rencontre rapportée par le Washington Post.

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À l’époque, le président sortant Barack Obama avait été si contrarié par l’arrivée à l’improviste de Mohammed ben Zayed à New York que les noms des personnes ayant assisté à la rencontre avaient été publiés.

Les e-mails susciteront l’intérêt particulier du procureur spécial Robert Mueller, qui a élargi son enquête sur la potentielle ingérence russe dans les élections présidentielles américaine de 2016 pour déterminer si les Émiratis et les Saoudiens ont adressé des paiements à la campagne de Trump. Barrack a été interrogé par l’équipe de Mueller en décembre dernier : lui-même n’est pas considéré comme une cible de l’enquête.

L’étroite relation de travail qui s’est développée entre les Émirats et le cercle intime de Trump alors qu’il était encore candidat fait l’objet d’un examen de plus en plus minutieux.

Mohammed ben Zayed est si sensible à l’enquête de Mueller qu’il a annulé une visite prévue à Washington le mois dernier. Il aurait demandé une garantie écrite selon laquelle ni lui, ni son entourage ne feraient l’objet d’une détention pour interrogatoire, comme l’a rapporté précédemment Middle East Eye.

Comment la relation s’est développée

Les contacts entre Barrack et Otaiba ont débuté en 2009 par une transaction immobilière en Californie, mais la relation s’est épanouie lorsque Trump s’est porté candidat aux élections présidentielles en 2016 et que Barrack a proposé de le présenter à l’ambassadeur.

« Je serais heureux de vous l’amener pour prendre le café si vous êtes intéressé », a écrit Barrack le 26 avril 2016. Otaiba, qui se trouvait alors à Abou Dabi, a répondu que la confusion au sujet de Trump était « très forte » en raison de sa proposition de « Muslim ban ».

Donald Trump et le prince héritier Mohammed ben Zayed al-Nahyane à la Maison-Blanche, en mai 2017 (AFP)

Barrack a insisté sur le fait que Trump n’était pas antimusulman et a fait miroiter l’offre suivante : « Nous pouvons le mener à la prudence – il a besoin de quelques esprits arabes vraiment éclairés qu’il pourra consulter. Vous figurez en tête de cette liste ! »

Tout au long de leur correspondance, Barrack, fils d’un immigré libanais et arabophone, a fait référence à « notre programme » et à « notre région » et a proposé de présenter Otaiba à Jared Kushner, le conseiller du futur président pour le Moyen-Orient. « Vous l’adorerez et il est d’accord avec notre programme », a-t-il précisé.

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Otaiba a souhaité pour sa part présenter le cercle de Trump à ses patrons, à commencer par Tahnoun ben Zayed, frère et conseiller à la sécurité nationale du prince héritier. Le 26 mai, Tom Barrack a répondu : « Youssef, ce serait la meilleure chose que nous puissions faire. Je vous promets que nous pourrions accomplir tellement de choses si vous et [Son Altesse] m’accordiez une heure ou deux avec “l’homme”. »

À l’approche des élections de novembre, une partie du programme du Parti républicain pour la campagne 2016 qui était potentiellement embarrassante pour le gouvernement saoudien a été supprimée. La section supprimée appelait à la publication de 28 pages de documents rassemblés au cours des enquêtes sur les attentats du 11 septembre, qui impliquaient des membres de la famille royale saoudienne dans le financement des assaillants.

Le passage manquant avait été inséré à l’origine par des lobbyistes travaillant pour le compte du Comité des affaires publiques américano-israélien (AIPAC), selon un e-mail envoyé à Barrack par le directeur de campagne de Trump, Paul Manafort.

Une semaine après la défaite surprise de la candidate démocrate à la présidence Hillary Clinton, Otaiba a demandé à Barrack s’il avait « une idée » des personnes que le président entrant allait choisir pour les postes clés du département d’État, du département de la Défense et de la CIA.

Le 16 novembre, Otaiba a écrit : « Si vous avez une idée des affectations à des postes au sein de l’État, au département de la Défense, à la CIA ou encore au poste de conseiller à la sécurité nationale, je vous serais reconnaissant de m’en faire part. Je n’en informerais que mes patrons. Toute indication serait grandement appréciée. »

Barrack lui a alors répondu : « C’est le cas, nous y travaillons en temps réel et je garde notre intérêt régional au premier plan. Dès que vous en avez l’occasion, nous pouvons en discuter par téléphone. »

Cinq jours plus tard, Otaiba a tenté d’obtenir la nomination de Fran Townsend, conseillère de George W. Bush à la lutte contre le terrorisme et à la sécurité intérieure, qu’il a décrite comme une « amie chère », au poste de directrice du renseignement national de Trump.

« Je l’ai vue hier soir et j’ai immédiatement pensé qu’elle serait un atout énorme pour vous », a-t-il écrit à Barrack. « Elle conviendrait parfaitement au poste de directrice du renseignement national ou de secrétaire du département de la Sécurité intérieure. Elle se mettrait immédiatement au travail sur toutes les questions. »

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En mai 2017, Fran Townsend a confirmé qu’elle figurait dans la short list pour la direction du FBI après le limogeage de James Comey. Interrogée quant à savoir si elle aurait accepté le poste s’il lui avait été proposé, Townsend a déclaré à Politico : « Vous savez quoi ? J’ai appris à la Maison-Blanche à ne pas faire d’hypothèses, mais je dirai que j’ai été honorée et tout à fait flattée d’être approchée. »

Elle n’a toutefois pas été nommée à ce poste.

Des propos antisaoudiens supprimés

Barrack a été interrogé par les enquêteurs de Mueller en décembre dernier, principalement au sujet de Paul Manafort, qu’il a recommandé en tant que directeur de campagne de Trump. Manafort a depuis été inculpé par Mueller.

Donald Trump et Mohammed ben Salmane à la Maison-Blanche, à Washington, en mars 2018 (AFP)

En juillet 2016, un mois après être devenu le directeur de campagne de Trump, Manafort a envoyé à Barrack un e-mail qu’il avait reçu d’une source du Parti républicain – dont l’identité n’est pas connue – au sujet de la suppression de la référence au prétendu financement saoudien des assaillants du 11 septembre.

« Paul, Voici quelque chose que vous pouvez transmettre à votre ami Tom Barrack. Je me suis assuré que les termes hostiles à la famille royale saoudienne ont été retirés du programme. Ils ont été insérés par des lobbyistes de l’AIPAC et auraient fait partie du programme pour 2016. Lorsque j’ai vu l’amendement qui a été adopté au sein du sous-comité, j’ai donné des instructions à notre équipe politique pour supprimer les termes au sein du comité plénier. »

Le courriel a ensuite été envoyé par Barrack à Otaiba, avec ce commentaire : « [C’est] vraiment confidentiel mais important. Veuillez ne pas distribuer. »

Au cours de cette correspondance, Tom Barrack est également apparu comme le principal intermédiaire par lequel le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane a été présenté à la Maison-Blanche.

Ce dernier a tenté de se présenter à Trump en demandant une rencontre avec Manafort à New York. Une discussion a alors eu lieu au sujet de la meilleure voie à emprunter pour organiser la rencontre.

Lorsque l’ambassadeur d’Arabie saoudite a contacté « une personne de niveau intermédiaire » de la société majeure d’investissement Blackstone, Tom Barrack a rapidement agi pour mettre un terme à cette approche rivale.

Il a écrit à Otaiba : « Paul [Manafort] m’a appelé et s’en chargera si nous [Otaiba et Barrack plutôt que Blackstone] le présentons ! Je voudrais établir dans l’esprit de Donald le lien entre les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite que nous avons déjà initié avec Jared [Kushner]. Je pense qu’il est important que vous soyez le pivot central ! »

Les emails révèlent que Trump tenait lui-même à ce que les contacts entre lui et Mohammed ben Salmane ne soient organisés que par Barrack en personne, son conseiller le plus fiable.

« Le candidat ne souhaitait pas participer à la rencontre si elle était organisée via Blackstone pour un certain nombre de raisons ! Si elle est organisée par vous et moi, nous nous assurerons que tout se passera bien, avec élégance et de façon appropriée et que le candidat sera correctement informé ! », a écrit Barrack.

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« Marhaba Habibi »

L’échange d’e-mails montre également que Barrack et Otaiba sont devenus des amis proches au fil de leur correspondance, qui a commencé avec le formel « Votre Excellence » pour se terminer par « Marhaba Habibi », expression arabe signifiant « Bonjour mon ami ».

À un moment donné de la correspondance, l’ambassadeur émirati a demandé une « petite faveur » : que son épouse, Abeer al-Otaiba, puisse rencontrer le styliste de Melania Trump. « Y a-t-il une chance que nous soyons présentés au styliste de Melania pour la ligne de vêtements d’Abeer ? », a écrit Otaiba.

L’ambassadeur émirati aux États-Unis Yousef al-Otaiba et son épouse Abeer assistent à la conférence Allen & Company à Sun Valley, dans l’Idaho, en juillet 2015 (AFP)

Après un dîner organisé par Otaiba avec le ministre saoudien des Affaires étrangères Adel al-Joubeir, Barrack a adressé des louanges obséquieuses à son hôte.

« Je dois vous dire que ce fut l’une des soirées les plus merveilleuses et les plus intéressantes que j’ai passées depuis fort longtemps, entre votre demeure incroyable, votre cuisine élégante, votre vin irremplaçable et la foule d’invités parmi les plus intelligents et les plus éloquents que l’on puisse imaginer », a-t-il écrit. « Merci pour votre générosité et votre hospitalité et merci de m’avoir inclus dans un groupe aussi prestigieux. Vous êtes un homme incroyable. »

Selon le New York Times, la société de Barrack, Colony NorthStar, a levé plus de 7 milliards de dollars d’investissements depuis que Trump a remporté l’investiture républicaine, dont 24 % en provenance du golfe Persique.

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