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Comme une espèce en voie de disparition, les bâtiments anciens de Beyrouth luttent contre leur extinction (Reuters)

SHAFAQNA – Middle ٍٍEast Eye | Par Kirsten O’Regan :  Dans une maison jaune criblée de balles, en haut de la colline d’Achrafieh, à Beyrouth, un Européen débite des platitudes devant un public majoritairement libanais, dans un quartier qui abritait autrefois une nécropole romaine.

« Chaque pays a besoin de préserver son passé collectif » afin d’éviter « l’amnésie collective », soutient Philippe Lazzarini, coordinateur spécial adjoint des Nations unies pour le Liban.

Ce discours a été prononcé en mai dernier, à l’occasion de l’ouverture d’une exposition de photographies provenant d’habitants libanais et qui, pour eux, immortalisent la guerre civile.

Beaucoup de ces photos représentent des bâtiments ravagés par la guerre ou laissés à l’abandon alors que les combats continuaient de faire rage.

Beit Beirut en 1998 (Yarob Marouf)

Le lieu de l’exposition – Beit Beirut, un ancien nid de snipers qui porte fièrement les cicatrices de l’histoire – n’a jamais été destiné à devenir une galerie.

Situé sur la place Sodeco, dans ce qui était autrefois la zone de la « Ligne verte » – la ligne de démarcation entre les parties belligérantes dans la capitale libanaise pendant la guerre civile –, Beit Beirut était autrefois connu sous le nom d’immeuble Barakat, un immeuble néo-ottoman à l’architecture frappante et construit en deux étapes, achevées respectivement en 1924 et 1932. Pendant la guerre civile, ses occupants, des familles issues de la classe moyenne et de différentes sectes, ont quitté les lieux lorsque que des miliciens chrétiens s’y sont installés.

Un patrimoine criblé de balles

Au-dessus de Beit Beirut s’élève Sama Beirut, la plus haute tour du Liban – près de 200 mètres –, ouverte en 2017.

Initialement construit dans les années 1920, Beit Beirut abritait des familles issues de la classe moyenne supérieure avant que les snipers ne s’y installent pendant la guerre civile (MEE/Kirsten O’Regan)

Partout dans la ville, nichés au milieu de nouvelles structures étincelantes, trônent des bâtiments administratifs ottomans, des manoirs de l’époque du Mandat français et des immeubles modernistes d’avant-guerre.

Après avoir résisté à quinze années de guerre civile et à près de deux décennies de « reconstruction » effrénée, les édifices restants du patrimoine de Beyrouth persistent, entre des façades en pierre croulantes et criblées de balles et des structures anciennes en bois décolorées et réduites à l’état d’os ostéoporotiques par le soleil méditerranéen.

D’autres bâtiments historiques, démolis et remplacés par des immeubles imposants ou des parkings temporaires, ont connu un sort plus ignominieux.

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Le Liban n’a pas de législation destinée à encourager la préservation des bâtiments historiques, ce qui laisse aux propriétaires à court d’argent peu d’autres choix que de les vendre, de les laisser pourrir ou de demander un permis de démolition.

Selon Mona al-Hallak, architecte et activiste engagée depuis plusieurs années dans la lutte pour la préservation de Beit Beirut, une étude de 1995 sur les bâtiments du patrimoine de Beyrouth a identifié 1 052 structures dignes d’être protégées. Cette perspective a été galvanisée par l’abandon du centre-ville à la vision homogène de Solidere, la société de développement de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, fondée en 1994.

Dans une étude révisée approuvée par la Direction générale de l’urbanisme en 1997, quelque 500 bâtiments ont été identifiés dans quatre « groupes » d’édifices patrimoniaux, indique Hallak. Les autorités ont modéré les conclusions en ignorant les groupes et en catégorisant les structures en fonction de leur signification architecturale supposée, rendant ainsi les catégories inférieures vulnérables à la démolition.

La Maison rose date de la période ottomane. Sa couleur, ses arcades et son emplacement privilégié à Manara, dans l’ouest de Beyrouth, en font l’un des bâtiments anciens les plus caractéristiques de la ville (MEE/Kirsten O’Regan)

Dans le rapport qui en a résulté en 1999, le nombre de bâtiments protégés est tombé à 220.

Si la démolition de ces bâtiments protégés nécessite l’approbation du ministre de la Culture, conseillé par un comité spécial, la décision du ministre peut toutefois être annulée par le conseil de la Choura, l’organe administratif suprême du Liban.

Selon des architectes et des activistes qui se sont entretenus avec Middle East Eye, les liens étroits entre la communauté des affaires et la communauté politique au Liban, qui facilitent la délivrance de permis de démolition et renforcent le statut sacré de la propriété privée, ont assuré la poursuite de la destruction des bâtiments anciens de Beyrouth.

Préserver la mémoire

Depuis deux ans, Maha Nasrallah, architecte, réalise des croquis et des aquarelles des bâtiments abandonnés dans son quartier de Ras Beyrouth pour préserver leur mémoire même s’ils sont réduits en poussière.

Ses beaux croquis aux couleurs vives attestent avec splendeur de la signification plus large des bâtiments. De la verdure surgit de la plupart des maisons, tandis que la vie urbaine – des bennes à ordures, des voitures et même la mer – grouille autour d’elles.

Aquarelle de Maha Nasrallah représentant la Maison rose, un bâtiment de l’époque ottomane (XIXe siècle) situé à Manara, à Beyrouth, qui surplombe le phare à l’extrémité nord-ouest de la ville (avec l’aimable autorisation de l’artiste)

Les bâtiments sont intimement liés à leur emplacement, même quand ils sont presque cachés par le développement envahissant de la ville.

« Je ne suis pas du tout contre l’architecture moderne, affirme Maha Nasrallah. Je suis aussi pour les beaux bâtiments neufs, mais ces bâtiments dont je parle n’ont aucun caractère : ils n’ont absolument aucun dialogue avec l’environnement. »

La récupération d’un tel patrimoine n’est toutefois pas qu’une question d’esthétique. Mona Fawaz, professeure d’urbanisme à l’Université américaine de Beyrouth, note que « ce qui justifie principalement les investissements publics dans la préservation du patrimoine dans les pays développés est le maintien d’une identité collective, qui se regroupe autour de l’identification commune d’un passé partagé, incarné dans l’architecture ».

Joana Hammour, de l’ONG Save Beirut Heritage, qui milite pour la protection des bâtiments menacés de la ville, déplore l’approche « fataliste » des Libanais mais espère que si l’accent est mis sur le patrimoine, cela pourra renforcer leur sentiment d’appartenance à une même communauté.

« Il ne s’agit pas seulement d’esthétique […] il y a un aspect social lié à la qualité de vie. Si nous connaissons notre histoire, nous respectons davantage la valeur de l’endroit où nous vivons. » Au Liban, poursuit-elle, les gens « ne se sentent pas connectés. C’est pourquoi le patrimoine est important, parce que c’est eux, c’est leur identité. »

Vue d’un bâtiment historique de Beyrouth (Reuters)

La destruction des bâtiments appartenant au patrimoine de la ville entraîne une perte bien plus lourde, convient Hallak.

« Je ne me soucie pas que de bâtiments, explique-t-elle. Il est question de qualité de vie. Il est question d’une ville qui semblait différente. Elle n’avait pas l’air différente parce qu’il y avait des triples arches, mais parce que les gens étaient assis sur leur balcon. Elle avait l’air différente parce que les gens avaient des jardins dont les portes étaient toujours ouvertes parce qu’il y avait des arbres. »

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Un projet de loi qui ne fait pas l’unanimité

En octobre 2017, le gouvernement a approuvé un projet de loi visant à préserver le patrimoine architectural libanais et l’a soumis au Parlement pour discussion ; néanmoins, la loi n’a pas encore été inscrite à l’ordre du jour des débats parlementaires.

« [Cette approbation] est complètement sortie de nulle part. Nous ne l’avons pas vue venir », explique Abdul-Halim Jabr, un architecte et activiste qui a aidé à rédiger le document.

Le projet de loi, indique Jabr, a été achevé fin 2015 et présente « un ensemble très complexe de mesures incitatives et de sanctions ».

Il vise à plaire aux propriétaires, aux promoteurs et aux investisseurs d’une part, mais aussi aux activistes, aux urbanistes et aux architectes d’autre part. Sa pièce de résistance est une proposition de mécanisme permettant le transfert de droits de développement (TDD).

Cette disposition vise à permettre aux propriétaires de bâtiments protégés de profiter de leurs propriétés – et donc de mieux les entretenir – sans démolir ni vendre le patrimoine bâti de la ville.

Les propriétaires de biens patrimoniaux peuvent ainsi vendre à des promoteurs des « droits aériens » de la zone qu’ils ne peuvent pas exploiter en raison de son statut protégé. L’acquéreur applique ensuite ces droits de construction à un chantier différent pour l’ajouter à un projet de développement dans un quartier jugé non vulnérable.

La nouvelle loi encourage également les propriétaires à prendre l’initiative d’enregistrer leur maison en tant que bien patrimonial – ce qui leur rapporte 100 % des recettes du TDD s’ils effectuent cette opération, plutôt que les 75 % reçus si l’État les approche.

« De nombreux propriétaires privés s’opposent de manière très agressive à cette loi », indique Hammour.

Les propriétaires ont en effet protesté contre le projet de loi en mars pour demander au gouvernement de clarifier sa formulation, d’inclure les propriétaires dans la prise de décision et de prendre la responsabilité de la préservation de tous les édifices patrimoniaux.

Les risques d’une utilisation abusive de la loi

Le mécanisme de TDD a également été la cible de critiques à l’autre extrémité du spectre.

« Les preuves provenant des villes du monde entier, de l’Inde aux États-Unis, ont montré que l’outil était risqué, encourageait les pratiques spéculatives et exacerbait en réalité le véritable problème : la marchandisation des terres », explique Fawaz.

Un panneau publicitaire présente un complexe résidentiel de luxe construit sur le site d’un bâtiment ancien démoli, à Beyrouth (Reuters)

Ses détracteurs craignent également que la possibilité pour les promoteurs d’acheter des « droits aériens » pour des chantiers de construction ne leur permette d’enfreindre les codes existants en matière de construction et de bâtir des tours de plus en plus hautes dans des secteurs non protégés.

Jabr reconnaît la possibilité d’une utilisation abusive de la législation. « Bien sûr, il y a un degré élevé de risque, concède-t-il. Et au Liban, si quelque chose peut mal tourner, ce sera probablement le cas. » Il note toutefois que le projet de loi, en l’état, prend des mesures pour atténuer ces risques.

Les clauses relatives au destinataire du TDD sont prudentes, stipulant que les développeurs ne peuvent appliquer des « droits aériens » qu’à un grand chantier dans un secteur comportant beaucoup d’infrastructures existantes. En outre, ils ne pourront augmenter la superficie bâtie que de 20 % au maximum.

« Nous avons été très prudents. C’est mesuré, limité. Nous y avons beaucoup réfléchi, parce que nous avons eu vingt ans pour le faire », explique Jabr. Compte tenu des réalités politiques et économiques du Liban, ce compromis est la meilleure chance pour les bâtiments anciens restants du pays, soutient-il.

Mona al-Hallak fait écho à ces propos. « Sans loi, nous ne faisons que jouer la montre. »

Néanmoins, Abdul-Halim Jabr reconnaît qu’en essayant de cibler le secteur de l’immobilier, « on touche vraiment à la plus grosse machine à sous du Liban ».

« Je crains que la loi ne soit si complexe et potentiellement lucrative que si elle est emmenée dans une certaine direction, elle pourrait être prise en otage », ajoute-t-il, spéculant que « quelques décideurs privilégiés pourraient mettre l’ensemble du processus à leur sauce », et faire de cette législation « un panier de pots-de-vin, de profits, de commissions ».

En outre même si la loi devait être adoptée dans sa forme actuelle, sa mise en œuvre nécessiterait un travail conséquent de la part d’un secteur public souffrant d’un grave manque d’effectifs pour délivrer des décrets au cas par cas afin de mener à bien les TDD.

« Les gens pensent que si la loi est adoptée, le problème sera résolu, indique Hallak. Ce n’est que le premier pas d’un très long chemin. »

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Un atout touristique

Le changement de visage de la ville a également des répercussions financières évidentes – la préservation du patrimoine est souvent utilisée comme stratégie de développement économique et pourrait être un atout majeur pour l’industrie touristique du Liban.

« On peut commencer à imaginer les […] circuits historiques qui pourront relier les maisons et permettre ainsi aux gens de marcher à travers la ville et de la découvrir à différentes périodes, affirme Maha Nasrallah. C’est à chaque fois une lecture différente de la ville. »

Joanna Hammour et Édouard Bitar, de Live Love Beirut – une émanation de Live Love Lebanon, une ONG qui prône une image positive du pays et qui travaille en étroite collaboration avec le ministère du Tourisme – laissent entendre que le ministère a peu d’intérêt à tirer parti des trésors urbains de Beyrouth.

Beit Fairuz, un bâtiment abandonné où la nature a désormais repris ses droits, était autrefois la maison d’enfance de la chanteuse et icône libanaise Fairuz (MEE/Kirsten O’Regan)

« Il y a certainement un désintérêt dans la promotion du patrimoine en tant qu’atout touristique », précise Hammour, qui évoque la destruction de la maison de l’écrivain de renommée internationale Amin Maalouf malgré des pétitions présentées dans le but de préserver au moins certaines parties de la structure. La maison d’enfance de la chanteuse libanaise légendaire Fairuz, quant à elle, a été laissée en ruine et est aujourd’hui ensevelie sous une couche de verdure rampante.

Fin mai, trois autres édifices patrimoniaux ont vu leur immunité être révoquée par les autorités, bien que le tollé provoqué par la démolition ait poussé le gouverneur de Beyrouth à suspendre temporairement les travaux.

Jabr considère ce groupe de bâtiments, situé à quelques pas de Beit Beirut et de Sama Beirut, comme l’un des plus cohérents de la ville, puisqu’il se compose de trois bâtiments de l’époque du Mandat français avec des éléments d’architecture traditionnelle.

Leur perte, estime-t-il, entraînerait la « ruine » de toute l’extrémité ouest du quartier d’Achrafieh. Il craint qu’une tour rivale de Sama Beirut ne surgisse à leur place.

Pourtant, comme les autres, il n’a pas encore perdu l’espoir de voir une partie de l’architecture patrimoniale de Beyrouth – et, dans le même temps, un souvenir d’une identité partagée et d’un passé collectif complexe – être sauvée.

« J’espère qu’un jour, les responsables politiques regarderont réellement le patrimoine comme autre chose qu’un investissement immobilier, soutient Hallak. Je pense que c’est très difficile, mais j’ai décidé de vivre dans ce pays et de ne pas partir. Je me battrai pour chaque morceau de ce pays, parce que j’espère que mon fils le verra […] Si on abandonne, que va-t-il se passer ? Il n’y a pas d’autre voie. »

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