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SHAFAQNA – TSA | par 

Une fin de non-recevoir sur l’Europe

Janvier 2018. Alors qu’il effectue une visite officielle à Paris, le président Erdogan espère obtenir le soutien de son homologue français Emmanuel Macron sur la question de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Mais c’est une fin de non-recevoir qui lui est adressée.

« Il est clair que les évolutions récentes et les choix de la Turquie ne permettent aucune avancée du processus engagé », lâche Macron.

Dans la foulée, le président français appelle à en finir « avec l’hypocrisie qui consiste à penser qu’une progression naturelle vers l’ouverture de nouveaux chapitres de négociation est possible » et propose à son homologue turc « un partenariat ». Sans façon, répond en substance Erdogan début février.

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Bref, après avoir été au point mort pendant des années, le processus d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, officiellement lancé en 2005, n’est manifestement plus à l’ordre du jour.

Certes, jamais un président français n’avait été aussi direct sur cette question de l’adhésion à l’UE, mais le processus était en réalité à l’arrêt depuis des années. Pendant ce temps, la Turquie a commencé – il y a presque deux décennies – à chercher d’autres relais d’influence, en particulier sur le continent africain et chez les musulmans.

« Soft power » humanitaire

En juillet 2011, alors que la famine ravage la Somalie, Erdogan -alors chef du gouvernement islamo-conservateur- exhorte ses concitoyens à faire preuve de solidarité en plein ramadan vis-à-vis de leurs « frères et soeurs » de ce pays.

Dans la foulée, il se rend à Mogadiscio avec son épouse, sa fille et quatre ministres pour visiter des camps dans lesquels travaillent des ONG turques. Une première depuis 1991 pour un dirigeant d’un pays non-africain. Dans la foulée, la Turquie multiplie les aides : humanitaire d’abord. Puis elle finance des infrastructures (écoles, cliniques, aéroport), et accueille des étudiants somaliens dans ses universités.

Offensive diplomatique

Élu président de la République en août 2014, Erdogan multiplie les tournées africaines. Après s’être implanté en Somalie, il s’intéresse à l’Afrique de l’Ouest francophone et anglophone. En février 2016, il se rend en Côte d’Ivoire, au Ghana, au Nigeria et en Guinée, et multiplie les signatures de contrats dans la défense, la santé et l’urbanisation notamment. En juin de la même année, c’est en Afrique Orientale qu’il réalise une tournée : au Kenya, en Ouganda et en Somalie.

Si la Turquie revendique le soft power humanitaire comme pilier de sa diplomatie, elle cherche aussi à multiplier les partenariats économiques et étendre son influence. Après avoir participé à la reconstruction de la Somalie (Ankara affirme avoir déployé plus d’un demi-milliard de dollars d’aide humanitaire et au développement dans le pays depuis 2011), la Turquie y inaugure fin septembre 2017 sa plus importante base militaire à l’étranger.

« Diplomatie des airs »

En une dizaine d’années, Ankara a multiplié par plus de six le nombre de ses représentations diplomatiques. Alors que la Turquie ne comptait que 6 ambassades en 2006 sur le continent, puis 12 en 2008, elle en totalise aujourd’hui 39.

Dans cette stratégie de déploiement en Afrique, la compagnie aérienne nationale Turkish Airlines est devenue l’une des armes diplomatiques les plus efficaces pour Ankara. « Le développement des collaborations de Turkish Airlines en Afrique (…) est une des meilleures preuves de notre foi en l’Afrique », expliquait le président turc en juin 2016. À date, Turkish Airlines dessert 33 pays et 51 villes du continent africain, selon les données de la compagnie. D’autres doivent suivre, selon l’agence officielle Anadolu.

En Afrique, Erdogan s’efforce également de combattre l’influence qu’y a bâtie le prédicateur turc Fethullah Gülen. Il faut toutefois rappeler que pendant des années entre 2002 et 2011, les réseaux du prédicateur religieux  -aujourd’hui considéré comme terroriste et instigateur du coup d’État du 15 juillet 2016 – ont bénéficié à Erdogan pour le développement de l’activité économique, et pour monter en puissance au niveau diplomatique, notamment en Afrique, expliquait Ali Kazancigil, politicologue et universitaire turc dans un article du Monde diplomatique en mars 2014.

Défense de la cause palestinienne

Dans sa stratégie d’expansion, la Turquie cherche également à se positionner comme leader du monde musulman. Lorsque le 6 décembre dernier, le président des États-Unis, Donald Trump, reconnaît Jérusalem capitale d’Israël, Erdogan hausse le ton. Et reproche aux pays arabes d’avoir réagi de manière trop timorée à la décision de Washington.

Mi-décembre, à l’occasion du sommet de l’Organisation de la Coopération islamique à Istanbul, et après avoir appelé les dirigeants du monde entier à reconnaître la partie orientale de la ville sainte comme capitale de la Palestine, il indique que la Turquie ouvrira une ambassade à Jérusalem-Est.

Lire aussi: Erdogan : Jérusalem est la ligne rouge pour les musulmans

Bref, Erdogan veut s’imposer comme la voix de la cause palestinienne et défenseur des musulmans opprimés. « La Palestine est une victime innocente (…) Quant à Israël, c’est un état terroriste, oui, terroriste ! », lance alors le président turc lors d’un discours dans le centre du pays mi-décembre.

La semaine dernière, alors que Washington a annoncé l’ouverture d’une ambassade à Jérusalem en mai, à l’occasion du 70e anniversaire de la fondation de l’état d’Israël, Ankara a, une nouvelle fois, jugé « très préoccupante » cette décision.

Porte-voix des musulmans opprimés

Fin août, Erdogan a également été le premier chef d’État à condamner le nettoyage ethnique des Rohingyas en Birmanie. Ceux qui « ferment les yeux à ce génocide qui se perpétue sous le couvert de la démocratie sont ses collaborateurs », estime le président turc. L’opération n’est évidemment pas gratuite puisque Erdogan cherche à faire du sort des musulmans un des axes phares de sa politique extérieure.

Une stratégie qu’il déploie aussi, dans une certaine mesure, en Europe. Lors de son déplacement à Paris début janvier, le président turc a reçu en audience privée le bureau du Conseil français du culte musulman (), dirigé depuis le 1er juillet 2017 par un représentant de l’islam turc, Ahmet Ogras.

« À l’occasion de cet entretien, les questions d’actualités internationales ont été longuement évoquées, notamment sur la situation des musulmans dans le monde », détaillait un communiqué du CFCM.

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