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SHAFAQNA – Yabiladi : L’architecture, la musique ou encore la philosophie n’ont pas le monopole de l’héritage, à la fois intellectuel, scientifique et artistique, des huit siècles de présence musulmane en Andalousie. La langue, en l’occurrence l’espagnol, est également mâtinée d’arabe, à l’époque considérée comme la langue scientifique internationale, miroir d’un certain raffinement et d’érudition.

Ce précieux legs, le docteur en philologie sémitique et spécialiste de la langue arabe, Federico Corriente, l’a rappelé à son auditoire dimanche 20 mai, lors de son discours à l’Académie royale espagnole (RAE), d’après El País.

Celui qui vient de faire son entrée au sein de cette institution chargée de normaliser la langue espagnole – le seul arabiste à en avoir intégré les rangs –, explique que l’immense majorité des arabismes en espagnol ne sont pas issus de l’arabe classique, littéraire, mais bien des dialectes andalous : «Ils ont pour la plupart été introduits suite à l’immigration de mozarabes (les chrétiens de langue arabe qui vivaient sur le territoire d’Al-Andalus, ndlr) bilingues ou exclusivement arabophones dans les royaumes chrétiens du nord, où leur supériorité technique et scientifique leur offrait un avenir meilleur, plutôt que de rester à végéter comme des sortes de clients tolérés et tributaires en terres d’Islam.» Ces arabismes ont ensuite été rejoints par des néologismes issus d’œuvres scientifiques traduites, et d’autres mots émanant des relations commerciales ou coloniales avec les pays méditerranéens.

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Des termes offensants

Federico Corriente distingue trois types d’arabisme en espagnol : ceux appartenant à un langage soutenu, courant et familier. Dans son discours, il se concentre principalement sur la dernière catégorie, notamment les interjections, ces mots invariables, autonomes et n’ayant pas de fonction grammaticale (en espagnol, «¡ay!», pour exprimer une douleur, «¡uy!», pour la surprise ou encore «¡oh!», pour montrer son admiration»), ainsi que sur les blasphèmes, «souvent éclipsés des dictionnaires exigeant une certaine retenue», précise le linguiste.

Pourtant, la signification de certains d’entre eux dans l’arabe tel qu’il était parlé en Andalousie n’était pas particulièrement offensante, mais «leur ressemblance phonétique avec d’autres termes romans et leur origine sociale, souvent peu élevée et assimilée aux nourrices ou aux descendants des morisques», ont terni leur emploi.

Par exemple, le mot «droga» (ici, «médicaments») vient de l’arabe andalou «ḥaṭrúka» qui signifie «charlatanerie» ; «faltriquera» («sacoche», «bourse») vient de «ḥaṭrikáyra» qui renvoie au nom «broutilles» ; «andrajo» («guenilles») est dérivé du mot «ḥaṭráč», lui-même faisant référence à l’espagnol «necio», «pelagatos» et décrivant une personne stupide, insignifiante. Tous dérivent de «ḥaṭr», une prononciation andalouse dont la racine désigne péjorativement des «papotages, messes basses». Tous ces termes se sont ainsi couplés aux dialectes d’Afrique du Nord, probablement par l’intermédiaire des migrants andalous.

La darija à Ceuta

Si l’héritage arabe en Andalousie est reconnu de tous, à Ceuta, enclave espagnole en terre d’Islam, la question fait encore débat. Alors que le ministère espagnol de la Présidence et des administrations territoriales a récemment exclu la darija de la «Charte européenne des langues régionales ou minoritaires», il semble que l’arabe de Ceuta fasse bel et bien partie de l’histoire de l’Espagne.

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«La présence de l’arabe ceutien depuis la seconde moitié du XIXe siècle est un argument de poids, qui nous permet de parler d’une tradition proprement dite et, en définitive, qu’il s’agit d’une langue qui fait partie de l’histoire de l’Espagne», estime Francisco Moscoso, professeur titulaire de langue arabe et de dialecte arabe marocain à l’université autonome de Madrid.

A Ceuta, 62,9% des habitants dont l’origine socioculturelle est arabo-musulmane utilisent la darija comme langue de communication habituelle. Seulement un sur trois (34,6%) s’exprime en castillan de manière plus assidue, selon les conclusions d’un rapport intitulé «Les usages linguistiques de la population de Ceuta : l’espagnol, l’arabe et l’amazigh» (2014), financé par l’Institut des études de Ceuta (IEC) et coordonné par la directrice du Département des études sémantiques de l’Université de Grenade (UGR), Maribel Lázaro.

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