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SHAFAQNA – Saphir News | par Samia Hathroubi : La lutte contre l’antisémitisme est une affaire sérieuse. Un combat de chacune et chacun. Elle n’est absolument pas que l’affaire des juifs. J’en suis depuis longtemps convaincue quand j’étais enseignante d’histoire dans le 9-3 puis lors de mes engagements dans le dialogue judéo-musulman en France en Grande-Bretagne ou encore en Suède.

L’actualité récente, aux lendemains de l’assassinat de Mireille Knoll, doit nous obliger à une prise de conscience urgente de la menace qui pèse sur cette communauté en France en 2018. En cela, je partage sincèrement l’inquiétude exprimée par le manifeste de Philippe Val et des 300 signataires.

L’antisémitisme est une affaire si sérieuse que refuser de prendre à bras-le-corps le discours et la rhétorique mortifère de jihadistes tels que Mohammed Merah et Amedy Coulibaly serait non seulement un déni de réalité mais surtout une erreur. En tant que Française de confession musulmane, j’en suis intimement convaincue.

Pour autant, la lutte contre l’antisémitisme est une affaire trop sérieuse pour être utilisée à des fins de mise en concurrence entre citoyens musulmans et juifs. Je refuse cette instrumentalisation, tout comme je refuse de faire porter aux musulmans le poids de la « plus longue haine de l’Histoire » dans un pays où Maurras et Céline continuent d’être célébrés et réédités.

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Toucher à un musulman, c’est aussi toucher à la République

Mettre en concurrence antisémitisme et islamophobie pour mieux rejeter cette dernière d’un revers de main est déjà un écueil de taille. Ce procédé est dangereux et contreproductif. Toucher à un juif, c’est toucher à la République. Toucher à un musulman, c’est aussi toucher à la République. Il en est de même pour chacun des citoyens de ce pays. La lutte contre l’antisémitisme ne passe pas par la négation de la lutte contre le racisme antimusulman ou de quelque autre discrimination. Ces dernières ne s’annulent pas ; elles se cumulent au contraire, et les opposer est une grave erreur d’appréciation.

La lutte contre l’antisémitisme ne peut pas servir de mise en concurrence de « communautés », souvent fantasmées. Elle ne peut pas servir non plus à une « yougoslavisation » imaginée du corps électoral. En mélangeant l’antisionisme – lui-même confondu avec l’antisémitisme – et « le vote musulman » supposé être la raison d’une omerta et d’un silence de « la gauche radicale » sur l’antisémitisme, les signataires opèrent un jeu d’amalgames, de sous-entendus dangereux sans prise avec la réalité.

Je ne peux accepter que l’antisémitisme fasse l’objet d’une essentialisation – en mettant injustement la faute sur des populations précises – et de manœuvres politiques de certains signataires qui, par leur passé politique, n’ont eu aucun scrupule à s’emparer de thèmes frontistes pour séduire un électorat raciste. L’antisémitisme ne peut pas être une lutte par laquelle d’anciens hommes et femmes au pouvoir s’offrent une nouvelle virginité politique à peu de frais.

De même, l’antisémitisme est une affaire trop sérieuse pour utiliser des expressions telles que « épuration ethnique » pour parler d’un phénomène réel et préoccupant qu’est « l’alya intérieure » qui oblige des familles juives à déménager de certains quartiers par insécurité. La lutte contre l’antisémitisme ne mérite ni approximation ni hyperbole.

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Un rendez-vous manqué pour nous unir contre les racismes

Quant à réclamer un équivalent du Vatican II pour l’islam et un moratoire sur des versets du Coran, quelle revendication étrange de la part de personnalités publiques si promptes à défendre la laïcité. De plus, comme cela a été bien rappelé par l’imam Tareq Oubrou, la très grande majorité des musulmans de France et du monde contextualisent les versets du Coran, à l’exception faite d’une minorité extrême incarnée justement par les terroristes.

Évoquer la lutte de l’antisémitisme en faisant l’impasse sur les figures du complotisme que sont Alain Soral et Dieudonné est une grave erreur.

Faire l’impasse sur la résurgence de l’antisémitisme au cœur de la vieille Europe, celle de la Shoah, est une erreur quand on sait que 93 % des actes commis contre les juifs en Allemagne sont en progression et le fait de néo-nazis.

L’accumulation de tous ces points problématiques fait de ce manifeste, pourtant nécessaire, un rendez-vous manqué. On aurait préféré lire, en guise de conclusion, un appel citoyen à la société civile, aux artistes, aux enseignants. Un appel pour favoriser des rencontres entre jeunes français, juifs, musulmans mais pas uniquement.

L’antisémitisme n’est pas l’affaire des juifs. Elle n’est pas l’affaire des musulmans. Elle doit être notre combat à chacune et chacun d’entre nous. Elle doit être un combat républicain. C’est de plus de République et de citoyenneté dont nous avons désespérément besoin aujourd’hui.

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