« À Oued Zem (Maroc), ma conversion au chiisme a surtout suscité de la curiosité »

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SHAFAQNA – Elhabib Rhaiti, 45 ans, est originaire de la petite ville de Oued Zem, dans le centre du Maroc, et vit aujourd’hui avec sa femme à Ouarzazate. Né sunnite, comme la quasi-totalité des Marocains, il découvre le chiisme au cours de ses études. Il décide finalement, en 2008, de se convertir et de l’annoncer publiquement. Il raconte son parcours à L’Orient-Le Jour:

« Au début des années 1990, je préparais une licence de sciences islamiques à l’université. À cette même époque, j’ai même intégré al-Adl wal ihsane (un groupe sunnite rigoriste marocain, NDLR). C’était une expérience intéressante mais, au bout de deux ans, j’ai réalisé que je n’étais pas d’accord avec les principes fondamentaux qui guident les membres du groupe.

« Je n’ai pas cessé d’être curieux et, au cours de mes études, j’ai commencé à étudier des textes chiites. Je me suis intéressé aux différences avec les sunnites, notamment sur le califat. Petit à petit, j’ai été convaincu par les arguments des chiites. Pour moi, les sunnites étaient dans le mensonge et la voie choisie par les chiites était la plus juste.

« En 2008, je suis devenu chiite. J’habitais à Oued Zem. Je me suis alors mis à chercher d’autres chiites. Pendant plus de deux ans, je n’en ai pas rencontré un seul. J’ai donc décidé d’annoncer ma conversion à mes amis et à ma famille, d’abord. J’avais peur de ne plus avoir d’amis, d’être rejeté par ma famille, d’être isolé. Mais j’étais motivé par cette révolte, en moi, d’avoir été dans le mensonge pendant tant d’années.

« Lorsque je l’ai annoncé à ma famille en 2011, ils ont surtout été étonnés. Nous avons beaucoup échangé, j’ai présenté mes arguments, pourquoi je pensais qu’il n’y avait pas de raison que l’on rejette les chiites. Beaucoup de sunnites croient notamment que nous idolâtrons Ali au même titre que le Prophète, ce qui est faux ! C’était peine perdue, mais ils ne m’ont pas rejeté. Ils connaissent mon caractère, ils savent que je ne changerai pas d’avis, que je suis déterminé.

« Aujourd’hui, je connais une dizaine d’amis marocains chiites, tous des convertis. Nous ne nous rassemblons jamais car nous en avons rarement l’occasion, mais nous discutons beaucoup, surtout sur Facebook. Parmi eux, certains ont annoncé publiquement leur conversion, comme moi, mais d’autres ont fait machine arrière et ont préféré garder ce choix dans leur sphère privée. Ils ont eu peur d’être jugés par le reste de la société marocaine, mais aussi des menaces de mort des extrémistes sunnites.

Nous avons notre liberté intellectuelle, mais la liberté de pratiquer notre culte publiquement n’est pas du tout envisageable. Nous savons qu’on nous l’interdira, donc pourquoi provoquer ? Nous nous réunissons au maximum à deux ou trois, et jamais en public. Les salafistes sont nos premiers ennemis, ils profèrent des menaces et font pression au Parlement pour limiter nos droits. En revanche, il n’y a jamais eu de condamnation de chiite au Maroc, mais certains sont parfois arrêtés et interrogés pendant quelques heures ou quelques jours.

« J’espère qu’une loi garantira concrètement la liberté de culte, qui est prévue par la Constitution et dont le roi est garant, mais aussi qu’un texte punira ceux qui persécutent les gens sur la base de leur religion (Elhabib Rhaiti est militant d’un petit parti de gauche, le Parti socialiste unifié, et de l’Association marocaine des droits de l’homme). J’espère que l’on reconnaîtra un jour les chiites du Maroc. Nous sommes musulmans, nous sommes marocains et nous aimons notre pays. Et nous ne devons pas nous sentir rejetés parce que nous serions d’un courant différent du culte majoritaire au Maroc. »

Source : L’Orient Le Jour

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