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islamophobie, racisme, islam

SHAFAQNA – IHRC | par Ramón Grosfoguel:

L’islamophobie comme forme de racisme épistémique dans la théorie sociale

La version islamophobe du racisme épistémique est constitutive du monde moderne/colonial et des formes légitimes de production de savoir. Depuis le XVIème siècle, les humanistes et lettrés européens ont soutenu la thèse selon laquelle le savoir islamique est inférieur au savoir occidental. Si l’on suit ce raisonnement, le débat sur les Morisques durant le XVIème siècle en Espagne s’est construit autour de conceptions épistémiques islamophobes (Perceval, 1992 et 1997).

Après leur expulsion au début du XVIIème siècle, l’infériorisation des « Maures » se poursuivit à l’aide d’un discours épistémique islamophobe. Au XIXème siècle, d’influents penseurs européens, comme Ernest Renan, expliquaient que « l’Islam était incompatible avec la science et la philosophie » (Renan, 2003). De la même façon, au sein des sciences sociales, on retrouve des manifestations concrètes d’islamophobie épistémique dans les travaux de la théorie sociale classique de la science sociale patriarcale occidentalo-centrique, comme celles de Karl Marx et Max Weber. Sukidi (2006) signale à ce propos que :

L’Islam, selon Weber, était le pôle opposé du calvinisme. L’islam était sans ambiguïté sur la question de la prédestination. Comme le remarquait Weber, dans son œuvre « Éthique Protestante » (chap. 4, n°36), il y avait dans cette religion une croyance en la prédétermination ; mais pas dans la prédestination, qui, elle, renvoyait au destin des Musulmans dans ce bas monde (p. 185). La doctrine de la prédestination propre aux calvinistes se présentait sous la forme d’un devoir ou d’une vocation, d’un appel à travailler durement. Elle ne jouait aucun rôle chez les Musulmans. En fait, comme l’affirmait Weber, « le plus important, à savoir la croyance en la prédestination chez le croyant, n’était pas présent dans l’islam.

Sans le concept de prédestination, l’Islam ne pouvait donc pas montrer au croyant le rôle positif de cette activité terrestre. Raison pour laquelle les Musulmans étaient condamnés au fatalisme (2006 : 197). Les rationalisations de la doctrine et la conduite de vie étaient étrangères à l’Islam. Pour Weber la croyance en la prédestination constituait le concept-clé pour expliquer la rationalisation de la doctrine et la conduite de vie. Ainsi, avec le calvinisme, la croyance en la prédestination pouvait générer une certaine éthique, un légalisme, ainsi qu’une conduite rationnelle. Mais il n’y avait absolument rien de cela dans l’Islam (p. 199). En conséquence, la croyance islamique ne menait pas à la rationalisation de la doctrine et du cheminement personnel. En fait, cela faisait des Musulmans des fatalistes irrationnels. Selon Weber, « l’Islam se détournait de n’importe quelle conduite de vie rationnelle car il laissait libre cours au culte des saints et à la magie » (2006 :200). Si l’on suit la logique de Weber jusqu’au bout, les Musulmans sont tout simplement irrationnels et fatalistes, et ne peuvent produire aucun savoir digne de ce nom.
Quelle est donc la géopolitique de la connaissance qui sous-tend le racisme épistémique Wébérien vis à vis des peuples musulmans ? Eh bien, c’est l’islamophobie épistémique des Orientalistes français et allemands, reproduite dans le verdict de Weber. Pour lui, seule la tradition chrétienne peut aboutir au rationalisme économique et par conséquent au capitalisme moderne occidental. Les valeurs de l’Islam ne sont pas compatibles avec celles de l’Occident : l’Islam serait en effet dépourvu d’esprit scientifique, de rationalité et d’individualité. La science et son dérivé, c’est-à-dire la technologie moderne sont, selon Weber, inconnues chez les civilisations orientales.
Pourtant, des études menées par Saliba (1997) et Graham (2006) ont montré l’influence importante du monde islamique sur la science et la philosophie moderne occidentale. Les découvertes réalisées au sein du monde islamique concernant l’astronomie, la biologie, les mathématiques, la physique ainsi que la philosophie furent fondamentales pour les sciences modernes occidentales. Ce qui prouve que la rationalité était l’un des axes de la civilisation musulmane. Sait-on que la pensée des philosophes grecs est parvenue en Europe grâce aux philosophes musulmans de l’Espagne islamique ? Qu’au moment où les Musulmans étudiaient la philosophie grecque, les Chrétiens qui lisaient un ouvrage d’Aristote étaient poursuivis par l’Inquisition ? Au Moyen âge, l’Europe subissait l’obscurantisme chrétien tandis que l’école de Bagdad (la ville principale de la civilisation islamique) était la référence mondiale en matière de savoir et de créativité scientifique/intellectuelle. A titre d’exemple : l’école d’astronomie de Bagdad découvrit quatre siècles avant l’Europe que la Terre n’était pas le centre de l’Univers. Weber et les orientalistes « wébériens » peuvent toujours reproduire une islamophobie épistémique en vertu de laquelle les Musulmans seraient incapables de produire un savoir scientifique rationnel. L’histoire, elle, démontre le contraire.
On retrouve la même islamophobie épistémique chez Marx et Engels. En 1882, Marx passa deux mois à Alger pour des raisons de santé, mais il n’y écrivit pas grand-chose sur l’Islam. Il développait d’ailleurs dans ses travaux une vision épistémique orientaliste raciste à propos des peuples non-occidentaux (Moore, 1997). C’était encore plus marqué chez Frederick Engels, son collaborateur, qui véhiculait dans ses écrits les stéréotypes racistes que Marx avait mobilisé dans sa description des « Orientaux ». A propos de la colonisation de l’Algérie par les français, Engels affirmait :

Pour nous, c’est une très bonne chose que le cheikh arabe soit tombé. La lutte des Bédouins n’avait aucune chance d’aboutir et bien que les méthodes brutales des soldats de Bugeaud soient inacceptables, la conquête de l’Algérie est un évènement important, une chance pour la progression de la civilisation dans le monde. La piraterie des États barbares, que les Anglais n’ont jamais combattue parce qu’elle n’affectait pas leurs embarcations, ne pouvait être réduite à néant qu’avec la conquête d’un de ces États. Celle de l’Algérie a forcé les représentants de la Tunisie, de Tripoli, ainsi que l’empereur du Maroc, à suivre la voie de la civilisation, et à proposer à leurs peuples d’autres métiers que ceux de la piraterie (…) et si nous pouvons regretter que les Bédouins du désert aient perdu leur liberté, nous ne devons cependant pas oublier que ces mêmes Bédouins étaient des brigands, qui envahissaient d’autres territoires pour pouvoir survivre, prenant tout ce qu’ils trouvaient dans les villages, massacrant tous ceux qui leur résistaient et vendant comme esclaves ceux qu’ils avaient fait prisonniers. Vus de loin, tous ces pays où les barbares vivent en liberté sont fiers, nobles et vertueux, mais il suffit de s’en approcher pour voir qu’ils usent de méthodes rudes et cruelles, comme les nations les plus civilisées, pour assouvir leur soif de profit. Finalement, le bourgeois moderne, avec la civilisation, l’industrie, l’ordre, et la relative illustration qui le caractérise, est de loin préférable au voleur maraudeur féodal et à sa barbare société (Engels, 1848, cité dans : Avineri, 1968 :43)

À lire aussi : Débat sur l’islamophobie contemporaine (partie 3)

Le choix d’Engels est sans équivoque : il faut soutenir l’expansion coloniale et soutenir la civilisation occidentale même si celle-ci est bourgeoise et brutale, dans l’unique but de sortir de la « barbarie ». La supériorité de « l’Occident sur les autres » et sur les Musulmans ressort clairement de cette affirmation. A propos de l’Inde, Engels revenait sur le « fanatisme irrationnel des musulmans :

L’imminence d’un conflit armé qui prend petit à petit la tournure de l’affrontement entre les Bédouins d’Algérie et les Français, démontre cependant que les Hindous sont loin d’être aussi fanatiques et qu’ils ne sont pas une nation de cavaliers (Engels, 1958).

S’il nous restait un doute quant au mépris de Marx et Engels pour les peuples musulmans et les peuples « non-occidentaux, la citation qui suit devrait le dissiper :

Ce qui nous intéresse, ce n’est pas de savoir si les Anglais avaient ou non le droit de conquérir l’Inde. La question est plutôt de savoir si on préfère que l’Inde soit soumise à la domination des Turcs, des Perses et des Russes ou à celle des Britanniques. L’Angleterre doit accomplir une double mission en Inde : la première est destructrice et la deuxième est régénératrice ; d’un côté, il faut anéantir l’ancienne société asiatique, de l’autre, creuser les fondations de la société occidentale en Asie. Lorsque les Arabes, les Turcs, les Tartares et les Mongols ont envahi l’Inde et ils se sont tous très rapidement convertis à l’hindouisme car ils étaient des conquérants barbares : les civilisations supérieures finissent toujours par dominer, c’est la loi éternelle de l’histoire. Les Britanniques ont été les premiers conquérants possédant une civilisation supérieure à arriver en Inde, elle dépassait de loin la civilisation indienne. Bientôt, grâce à un puissant réseau ferroviaire, on pourra rejoindre l’Inde depuis l’Angleterre en huit jours et ce pays qui vivait dans un univers magique entrera alors pour de bon dans le monde occidental » (Marx, 1853 : 81-83).

Marx ne se berçait pas d’illusion quant à l’esprit prolétaire des masses musulmanes. On le voit clairement dans le texte qui suit (et qu’il demanda à Engels de signer de son nom). Il s’intéresse ici à l’expansion de l’Empire Ottoman vers les territoires de l’Europe de l’Est :

Le principal pouvoir de la population turque en Europe, en dehors du fait qu’elle constitue une réserve d’hommes toujours prête à se déplacer de l’Asie, c’est la populace de Constantinople (Istanbul) et de quelques rares grandes villes. Elle est par essence turque et bien qu’elle trouve un intérêt certain à réaliser des travaux pour les chrétiens capitalistes, elle continue à se croire supérieure aux autres, et au-dessus des lois, parce que musulmane, d’où ses abus envers les Chrétiens. On sait bien que lors de coups d’état, il est facile de soudoyer ces gens et de flatter leur ego […] Sans doute faudra-t-il, tôt ou tard, libérer cette région de la domination de cette populace en comparaison de laquelle celle de Rome fait figure d’assemblée de sages et de héros (Engels, 1853, cité dans : Avineri, 1968: 54).

En appelant à la libération des peuples musulmans, Marx faisait de la civilisation occidentale une entité libératrice. Selon sa perspective, il valait mieux soutenir l’expansion coloniale occidentale que de laisser ces peuples barbares et inférieurs s’autogouverner. Marx se méfiait des Musulmans car il était convaincu que l’islam était intrinsèquement xénophobe. Ce qui l’amenait à faire l’apologie du colonialisme occidental. Méconnaissant un Coran qu’il contribuait à dévaloriser, il écrivait par exemple :

Étant donné que le Coran traite tous les étrangers comme si ils étaient ses ennemis, personne n’aura la témérité de se rendre dans un pays musulman sans avoir pris préalablement des précautions. Les premiers commerçants européens qui prirent le risque de commercer avec ces individus firent en sorte de s’assurer un traitement de faveur et des privilèges d’ordre individuel, qui par la suite se sont étendus à tout le pays. De là vient l’origine des capitulations. (Marx, 1854 cité dans : Avineri, 1968 :146)

Marx s’inscrit de façon répétée dans la perspective raciste épistémique, se faisant ainsi l’écho de la vision orientaliste de son époque :

Le Coran et la législation musulmane réduisent la géographie et l’ethnographie des peuples à la simple distinction Fidèles / Infidèles. L’islamisme proscrit la nation des Infidèles, créant ainsi un état d’hostilité permanent entre le musulman et le non-croyant (Marx, 1854, cité dans : Avineri, 1968 :144)

Ces arguments sont simplistes, essentialistes et réductionnistes. Ils faisaient partie du racisme épistémique et du paternalisme condescendant des orientalistes occidentaux à l’égard de la pensée islamique. Dans le monde musulman, il y avait un large éventail de droits pour les minorités juives et chrétiennes, alors qu’au sein de l’Europe chrétienne, les Juifs furent persécutés. Ils durent se réfugier dans des pays musulmans : les Juifs (ainsi que les chrétiens) y étaient considérés comme des « peuples du livre » et jouissaient donc de nombreux droits.
Selon Marx, si l’on voulait y faire une révolution, il était indispensable de sécularise les terres musulmanes. Il dit à ce sujet :

En éliminant leur attachement au Coran, à l’aide d’une émancipation civile, on annule au même temps leur attachement au clergé et on provoque une révolution dans leurs relations sociales, politiques et religieuses. Si le Coran est supplanté par un « code civil », toute la structure sociétale byzantine devra être occidentalisée (Marx, 1854, cité dans : Avineri, 1968 :146).

Cette vision séculariste de Marx était basée sur une stratégie typiquement coloniale, celle des empires occidentaux qui voulaient éradiquer les formes de pensée et de savoir des sujets coloniaux et empêcher la résistance, quelle qu’elle fût. Selon Marx, les Musulmans se soumettaient à une religion qui les dominait. Ce faisant, il projetait dans l’Islam la cosmologie occidentalo-centrique et christiano-centrique. L’Islam était identifié à une cosmologie fondée sur la notion de Tawhid, une doctrine d’unicité dans la diversité, une vision holistique du monde. Cette vision avait été détruite en Occident par le dualisme moderne/colonial. Cela s’était fait à travers le massacre de toutes les femmes européennes qu’on avait accusées de sorcellerie, et la destruction, au moment de l’expansion coloniale, des cosmologies non-occidentales. L’évangélisation coloniale, aux débuts de la période moderne/coloniale, et le sécularisme scientiste, à partir du 18ème siècle, ont été des épisodes centraux du processus « d’épistémicide » et de la destruction des spiritualités non-occidentales. Les sciences sociales occidentales se sont en effet configurées dans un contexte épistémique marqué par les préjugés euro-centriques et islamophobes.

À lire aussi : Débat sur l’islamophobie contemporaine (partie 2)

Pour les décoloniser, il faut passer par une série de processus que nous ne pouvons pas étudier en détail ici. L’un d’eux consiste à élargir le cadre de la théorie sociale en y incorporant les contributions de théoriciens et scientifiques décoloniaux européens et non-européens, qui travaillent du côté colonisé et infériorisé de la modernité/colonialité, comme par exemple Enrique Dussel, Boaventura de Sousa Santos, Salman Sayyid, Ali Shariati, Silvia Rivera Cusicanqui, W.E.B. Dubois, Silvia Wynter, Esteban Ticona et Angela Davis, entre autres. L’incorporation de ces penseurs ne répond pas à la mode du multiculturalisme ; il s’agit de créer une science sociale décoloniale rigoureuse et pluriverselle (en opposition à la science sociale occidentalo-centrique et coloniale qui se prétendant universelle) (Grosfoguel, 2008). Ali Shariati, par exemple, est un scientifique social islamique qui a toujours été ignoré, bien qu’il ait produit des critiques majeures des théoriciens sociaux occidentaux comme Marx.

En ce moment, ce qu’on appelle la science sociale est une tradition de pensée masculine occidentale très spécifique et provinciale. Afin de décoloniser les sciences sociales provinciales occidentalisées, on doit passer à un dialogue horizontal global inter-épistémique qui permettra de les refonder de façon décoloniale et pluriverselle, en les libérant du modèle universaliste actuel. Cette tâche n’est pas facile, mais il est important de souligner que le passage de l’universalisme au pluriversalisme dans les sciences sociales est fondamental : lui seul permettra de sortir d’un cadre de recherche où la définition est univoque, et de passer à un autre paradigme dans lequel la production de concepts et de savoir devient le fruit d’un véritable dialogue inter-épistémique universel et horizontal (Grosfoguel, 2007). Ceci n’est pas un appel au relativisme, mais une invitation à penser l’universalité comme pluriversalité, c’est-à-dire, comme le résultat d’une interaction et d’un dialogue inter-épistémique horizontal.

Cette question est très importante car l’islamophobie épistémique est très présente dans les débats et les politiques publiques contemporaines. Le racisme épistémique et son fondamentalisme euro-centrique se manifestent dans les discussions sur les droits humains et la démocratie. Les épistémologies « non-occidentales » qui définissent la dignité humaine ainsi que certains droits autrement qu’en Occident, sont considérées comme inférieures aux définitions hégémoniques « occidentales ». Elles sont par conséquent d’emblée exclues du débat global. Si la philosophie et la pensée islamiques sont représentées comme étant inférieures à l’Occident par les penseurs euro-centriques et la théorie sociale classique, il devient logique de considérer qu’elles ne peuvent rien apporter à des domaines comme ceux de la démocratie ou des droits humains. La vision occidentalo-centrique sous-jacente est que les Musulmans peuvent contribuer à certains débats, si et seulement si ils cessent de raisonner comme des Musulmans et assument la définition libérale euro-centrique hégémonique de la démocratie et des droits de l’homme. Quiconque voudrait aborder ces questions en faisant référence à sa tradition (islamique ou autre) est immédiatement suspecté ou accusé de fondamentalisme. Des termes comme démocratie et droits de l’homme islamiques sont des oxymores pour le « sens commun » hégémonique euro-centrique. L’incompatibilité entre l’Islam et la démocratie est basée sur l’infériorisation épistémique des discours provenant du monde musulman. Actuellement, un régiment « d’experts » racistes/sexistes épistémiques en Occident se prononcent avec autorité sur l’Islam, sans en posséder une connaissance sérieuse. Les stéréotypes et mensonges répétés de façon systématique dans la presse occidentale – comme c’était le cas avec la propagande nazie de Goebbels – finissent par être acceptés comme des vérités indiscutables. Edward Said nous le rappelait d’ailleurs :

Il y a désormais grand nombre « d’experts » islamique, un développement qui est devenu considérable. Lors d’une crise, ils se prononcent sur l’Islam dans la presse de façon arrogante et dogmatique. Les stéréotypes orientalistes, qui avaient pourtant été discréditées, semblent connaître une étrange renaissance. Ils sont devenus monnaie courante, alors que les élucubrations racistes concernant d’autres groupes ne jouissent pas de la même impunité. Les généralisations malveillantes sur l’Islam sont devenues une façon acceptable de dénigrer la culture étrangère en Occident ; on se permet de dire des choses sur la mentalité, le caractère, la religion ou la culture des musulmans qu’on ne se permettrait pas pour d’autres groupes comme les africains, les juifs, les asiatiques ou autres. Mon point de vue, est que ces généralisations sont inacceptables, irresponsables et que jamais on aurait osé les utiliser pour d’autres groupes religieux, culturels ou démographiques. Ce qu’on attend des études sérieuses des sociétés occidentales, caractérisées par leurs complexes théories, leurs vastes analyses des structures sociales, des histoires, des formations culturelles et les langages sophistiqués, on devrait l’attendre également de la discussion sur les sociétés musulmanes en Occident (Said, 1998 : 11-16).

La diffusion de ces stéréotypes contribue à la représentation des musulmans comme s’ils étaient des individus racialement inférieurs et violents. Après quoi, on peut aisément associer musulmans et « terroristes », et justifier impunément un « terrorisme d’État » ainsi qu’un projet de domination impériale/coloniale à l’échelle mondiale.

Conclusion : Le « cas » de Tariq Ramadan

Il est intéressant d’analyser la réaction occidentale à l’égard d’un penseur critique Musulman et européen tel que Tariq Ramadan. Alors qu’il se qualifie lui-même de Musulman européen, il a été la victime d’une campagne occidentaliste et orientaliste visant à déformer son image et sa pensée. En France, il lui est interdit de s’exprimer dans les universités et il s’est vu refuser l’accès aux Etats-Unis par la Sécurité nationale. Les médias occidentaux le dépeignent le plus souvent comme un Musulman fondamentaliste et extrémiste, alors qu’il est souvent ailleurs considéré comme un réformateur musulman progressiste. Même des universités occidentales telles que Notre-Dame (où il s’est vu offrir un poste de professeur pour la chaire « Henry R. Luce Professor of Religion, Conflict and Peace Building » avant d’être expulsé du pays) et l’université d’Oxford en Angleterre (où il enseigne actuellement) reconnaissent les contributions de T. Ramadan.

La question est dès lors la suivante : pourquoi un penseur musulman européen réformiste (qui critique le fondamentalisme islamique, les actes suicidaires, la lapidation, le terrorisme, etc.) est-il attaqué de la sorte et présenté à tort comme un extrémiste ? Hani Ramadan, le frère de Tariq se déclare fondamentaliste islamique et, malgré ses nombreux ouvrages et son influence, il n’a jamais été la cible d’une campagne d’hostilité médiatique en Occident, à l’inverse de Tariq. D’après moi, il est plus difficile pour l’Occident d’accepter un penseur musulman progressiste comme Tariq Ramadan qui propose une pensée critique à l’encontre, à la fois des fondamentalismes euro-centriques et islamiques, que de tolérer un penseur qui se déclare ouvertement fondamentaliste. Celui-ci concentre l’ensemble des préjugés islamophobes qu’entretiennent les orientalistes contre l’Islam, tandis que le premier les affronte ouvertement. C’est pourquoi le New York Times et Le Monde ont tous deux consacré la une de leur journal quotidien à « L’affaire Tariq Ramadan ». Le New York Times l’a fait lors du refus de la part de la Sécurité nationale de le laisser entrer sur le territoire américain, quant au Monde, il publiait déjà régulièrement des articles sur Ramadan avant cet événement.

En France comme dans le reste de l’Europe, Tariq Ramadan est très populaire parmi la jeunesse musulmane européenne parce qu’il défend l’idée que l’on peut être Musulman et Européen à la fois. Cette vision remet en cause l’un des mythes les plus sacrés de l’identité politique européenne, qui veut que pour être pleinement Européen il faut être nécessairement chrétien ou laïc. Par ailleurs, il appelle les jeunes Musulmans à exercer leurs droits de citoyens en tant que Musulmans européens et à intervenir dans la sphère publique en prônant l’égalité citoyenne et en contribuant positivement à la vie en société. Cette position est considérée comme trop subversive à la fois par les fondamentalistes musulmans et par la majorité des Européens euro-centriques (ceux de droite comme ceux de gauche) qui refusent de l’accepter, ce qui explique la campagne islamophobe menée contre sa pensée.
Depuis qu’il a été banni de France au milieu des années 1990, le journal français Le Monde a activement attaqué Tariq Ramadan en l’accusant d’être un fondamentaliste musulman qui userait d’un « double discours ». La campagne de ce journal contre le supposé « double langage » de Tariq Ramadan se poursuit à l’heure actuelle. Ce qui est intéressant, c’est le « deux poids-deux mesures » et le racisme épistémique qui se cache derrière cette accusation. Lorsqu’on accuse un intellectuel de tenir un double discours, on prétend que « ce qu’il dit et écrit est différent de ce qu’il pense ». Il n’a par conséquent aucun moyen de se défendre. Pourtant, la règle impérieuse qui doit primer lorsqu’on évalue le travail d’un intellectuel quel qu’il soit est d’accorder de l’attention à ce qu’il dit et écrit. L’accuser de tenir un « double discours » le met dans une position où il ne peut user d’aucun argument « défensif » pour répondre à l’accusation. Quels que soient les arguments utilisés pour se défendre, l’exercice s’apparente souvent à de la tautologie. Peu importe le nombre de fois où Tariq Ramadan a dénoncé publiquement l’oppression des femmes et la lapidation, le terrorisme et le fondamentalisme musulman, ainsi que la vision fondamentaliste de son frère sur l’Islam, le fondamentalisme saoudien, les talibans, les attentats suicides, etc…, Le Monde continue à l’attaquer sans fondement et sans aucune lecture approfondie de son travail et de ses déclarations publiques : l’accusation de « double discours » suffit à rendre toute analyse superflue. Ces critères d’évaluation ne sont, bien entendu, jamais appliqués aux intellectuels « occidentaux ». Ce jugement à deux vitesses montre que l’islamophobie fait partie du racisme épistémique occidental. En somme, l’islamophobie, en tant que forme de racisme à l’encontre des Musulmans, ne se manifeste pas uniquement sur le marché du travail, dans l’éducation, la sphère publique, la guerre globale contre le terrorisme ou dans l’économie globale, mais également sur le champ de bataille épistémologique qui définit les priorités du monde d’aujourd’hui.

À lire aussi : Débat sur l’islamophobie contemporaine (partie 1)

 

BIBLIOGRAPHIE

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