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SHAFAQNA – Mediapart | par Khalid MOSSAYD : La charge est lancée. Le 19 mars, Le Figaro publie une tribune intitulée : « L’appel des 100 intellectuels contre le séparatisme islamiste ». Et la photo illustrant l’article est sans équivoque : une femme voilée marchant devant la Synagogue de Sarcelles. Le lien est très vite fait avec la dernière agression d’un jeune juif dans cette même ville. On veut encore et toujours nous servir sur un plateau que l’ennemi est le musulman et l’utilisation des termes est tellement confuse : « islamisme », « salafisme… »  On ne sait pas vraiment de quoi il est question, mais le lecteur retiendra seulement qu’il s’agit de l’islam qui pose problème. Ces mêmes intellectuels qui mettent en scène leur union nous parlaient de « communautarisme musulman », voilà désormais qu’ils parlent de « séparatisme islamiste ».

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Je ne prétends pas représenter les 6 millions de musulmans présents en France, mais je suis au moins certain que leur cœur écoutera le mien. Alors, mes chers intellectuels inquiets, afin de vous rafraîchir la mémoire, souvenez-vous qu’après la Seconde Guerre Mondiale, la France avait besoin de se reconstruire. Le Plan Marshall initié par les Etats-Unis y a contribué. Des centaines de milliers d’immigrés venant du Maroc, d’Algérie, de Tunisie et d’Afrique de l’Ouest débarquent en France à la demande du gouvernement français. Il fallait bien que les colonies servent à quelque chose. Mais il n’est pas question ici de parler de la colonisation, cela pourrait en froisser plus d’un. La France n’aime pas qu’on lui rappelle les côtés sombres de son Histoire. Ne parlons pas non plus du fait que mon grand-père, comme d’autres, a combattu en Indochine pour la France et qu’aucun droit ne lui a été reconnu. Parlons plutôt du fait que personne n’aurait pu prédire que ces immigrés, en ramenant leurs forces pour rebâtir un pays en ruines, ont ramené en même temps leur identité culturelle et leur religion : l’Islam. Et très peu de monde sait que ces mêmes immigrés, dans leur grande majorité, avaient tous l’intention de travailler quelques années en France et de rentrer au pays… Mais ils ne l’ont pas fait… Pour deux raisons : d’abord la France avait énormément investi dans ces villes banlieues ghettoïsées et ensuite parce que ces hommes et ces femmes venus de l’autre côté de la Méditerranée ont eu des enfants ! Nous ! Moi !

Et je grandis donc dans ce pays qui est le mien mais qui n’est pas celui de mes parents. L’identité devait alors se construire. Au collège, j’étais passionné par la poésie, la philosophie et la littérature française. Et je me souviendrai toujours de ce rendez-vous avec un conseiller d’orientation qui voulait absolument que j’aille dans une filière technologique. Moi qui n’était pas du tout manuel, il n’en était pas question. Je lui disais timidement que je voulais faire Lettres et Philosophie. Il me rit au nez. Mais il n’y avait personne pour défendre ma cause. Je me suis donc battu et j’ai fait Lettres et Philosophie. Après tout, on me faisait comprendre qu’étant fils d’immigré dont le père travaillait en usine, j’étais aussi prédestiné à travailler en usine. Beaucoup de personnes ont vécu cette situation.

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Et la vie continue. Il faut se former, trouver un emploi et j’étais parfois désarmé. On me renvoyait presque systématiquement à mes origines, à ma religion : « Ah bon ? Vous partez en vacances cette année ? A quel endroit ? Chez vous ? ». Eh oui ! Pour beaucoup de français encore, chez moi c’est le Maroc. Mais je vous rassure, la situation est plus complexe : quand je suis en France, on me fait comprendre que je ne suis pas français parce que je suis d’origine marocaine ; quand je suis au Maroc, on me dit que je ne suis pas un vrai marocain car j’ai grandi en France ; quand je vais en Arabie Saoudite, on me demande si je suis musulman parce je vis en France ; et quand je vais en Israël, on me demande si j’ai un passeport palestinien. Pas si simple. Bienvenue en schizophrénie !!!

Je fais donc partie de cette génération qu’on ne voyait pas, cantonnée en banlieue, et qui a décidé de prendre son destin en main. Personne ne construira notre bonheur à notre place. Les musulmans de France ne sont pas une entité à part dans ce pays et ils ne sont pas qu’en banlieue. Ils sont dans les quartiers bourgeois, dans les hautes sphères de la politique, à l’intérieur des familles de hauts cadres du Front National, dans la police, la gendarmerie, dans les écoles, les lycées, les universités, les médias, les usines, les hôpitaux, bref, ils sont la France. On voulait nous rendre invisibles et la France a l’impression de nous découvrir et mieux encore, nous avons des droits, parce que nous sommes français, que cela vous plaise ou non. Nous pensons en français et nous parlons français, comme vous… Notre identité veut que nos prénoms soient : Aïcha, Mohamed, Fatima, Khalid, Naïma, Omar, etc.

Alors mes chers intellectuels inquiets, si vous êtes 100, nous sommes 6 millions. Vous êtes des intellectuels communautaires qui ciblez 6 millions de musulmans totalement à l’aise avec leur identité et leur foi. Le jour où dans ce pays les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans s’uniront vraiment, plus aucun politique ne pourra récupérer la peur et la peine de l’autre. Quand un juif sera agressé, les chrétiens et les musulmans se lèveront ; quand un chrétien sera insulté, les juifs et les musulmans seront à ses côtés ; et lorsqu’une femme voilée sera agressée et humiliée, les juifs et les chrétiens se lèveront également. C’est de cela dont les politiques mal intentionnés ont peur. Le Juif enseignera la sagesse, le Chrétien offrira le pardon et l’amour, et le Musulman enseignera la patience et la persévérance. Donnez vos coups car la force du musulman est qu’il sait vivre ses épreuves droit debout. Et sachez que dans ce pays, les musulmans sont le rempart contre le racisme car même si vous nous mettez dehors, vous vous ennuierez et il ne vous faudra pas longtemps pour vous trouver un autre bouc émissaire.

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Vos contradictions sont dans votre silence face au comportement de l’Arabie Saoudite (Oui ! Moi je suis critique, même envers un pays qui abrite mes lieux saints). La France veut bien de son argent contre ses armes qui tuent tellement d’innocents au Yémen. Et je vous entends si peu parler de cet « état démocratique » qui en est réduit à juger des enfants. Israël et l’Arabie Saoudite vous font taire, ma dignité et ma foi m’imposent de ne jamais rester silencieux.

Ne soyez donc pas inquiets, je ne suis ni « islamiste », ni « salafiste ». Mon cœur se prosterne cinq fois par jour en quête de paix et d’amour. Ma foi ne m’apprend ni la haine, ni la colère. Le Coran m’enseigne la recherche permanente du savoir et la France est le pays auquel je m’efforce d’apporter un peu de paix chaque jour quand vous vous acharnez à y attiser les braises.

Ne soyez pas inquiets, vraiment… Inquiétez-vous seulement des fractures que vous semez dans la société française, parce que les musulmans, contrairement à vous, ont le courage de faire ce que leur cœur leur dicte de paix et d’amour.

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