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SHAFAQNA – SaphirNews / Amara Bamba : A son installation en France en 1948, Muhammad Hamidullah a 40 ans. Il est déjà un chercheur reconnu sur divers sujets, bien au-delà de ses deux thèses de doctorat à l’Université de Bonn (Allemagne) et à la Sorbonne (Paris). En plus de la « Neutralité en islam » et de la « Diplomatie du Prophète et des premiers califes », il avait exploré différents champs des sciences du Coran et du hadith, dont notamment les sources du droit musulman (usul fiqh).

Au cœur de Paris, dans le Quartier latin, il vit au 4, rue de Tournon, chez Anna Sfeir, une veuve de dix ans son aînée, originaire du Liban, ex-épouse de l’artiste peintre orientaliste Jean-Cesar Sfeir (1898-1973). Au décès d’Anna Sfeir en 1970 des suites d’une longue maladie, Professeur Hamidullah s’occupe personnellement de l’enterrement. « Ce jour-là, racontent ses proches présents, il était en larmes, inconsolable. C’était émouvant de le voir dans cet état car Madame Sfeir était d’origine juive et le Professeur était pour nous tous, à cette époque, une référence dans la foi et la connaissance de l’islam. Il était comme notre cheikh. »

 

Un pur produit d’Osmania

Muhammad Hamidullah n’était pas un cheikh ordinaire de mosquée. Dans ses origines familiales, on trouve de grands noms dont l’œuvre fait autorité auprès des musulmans du sous-continent indien. Mais, à sa naissance en 1908, dans la principauté de Hyderabad, au sud de l’Inde, l’heure est à la modernisation. Son père, qui avait une expérience du travail intellectuel, était au service de l’Etat, dans l’administration des finances.

Le Nizam, le dirigeant de Hyderabad, règne de manière autocratique. Il adopte une ouverture franche vers la modernité occidentale avec son système éducatif en ligne de mire, à contre-courant de la forte tradition islamique locale. Dans cet esprit d’ouverture, le Nizam crée la célèbre université Osmania, où il impose l’enseignement des sciences et des langues occidentales à côté des sciences traditionnelles islamiques du Coran et du hadith.

Mais avant d’expérimenter l’innovation de l’université Osmania, Muhammad Hamidullah fait ses classes à la Jamia Nizamia, inscrite dans la pure tradition de l’islam indien, perçue comme un bastion de résistance à l’occidentalisation excessive des mœurs par le Nizam. Une légende dit que Muhammad Hamidullah a appris l’anglais en cachette de ses parents et enseignants afin de présenter l’examen d’entrée à Osmania. Car, si Osmania était ourdophone, l’examen d’entrée comportait un test d’anglais qui était redouté car disqualifiant.

Ainsi, l’étudiant Muhammad Hamidullah qui débarque à Bonn pour faire sa thèse, et qui transite à Paris pour une autre thèse, est un pur produit d’Osmania. Il a le double profil d’un érudit traditionnel et d’un chercheur moderne qui, en plus de sa langue maternelle, l’ourdou, ne parle pas d’autre langue indienne. Il s’intéresse aux langues étrangères telles que l’arabe, l’anglais, l’allemand, le français, le turc, le persan… C’est une passion intime qu’il entretient avec l’âge puisqu’il a 83 ans quand il se met au thaï !

 

Ouverte en 1918, l'Université d'Osmania est, dans l'État de Hyderabad, est l'une des plus anciennes facultés d'Inde.

Ouverte en 1918, l’Université d’Osmania est, dans l’État de Hyderabad, est l’une des plus anciennes facultés d’Inde.

Hyderabad à l’ordre du jour du Conseil de sécurité

Après ses études en Europe, Muhammad Hamidullah est rentré à Hyderabad, a pris un poste à son université d’origine. Dans le souvenir de ses étudiants et de ses pairs, il reste « le lauréat indétrônable du réputé concours de plaidoiries de la faculté de droit ». Il est aussi celui qui a mis sa connaissance des langues occidentales au service des sciences, en éditant et en traduisant un nombre considérable d’ouvrages classiques et essentiels dans la langue ourdoue sur des sujets aussi divers que le droit, l’histoire, la botanique…

En tirant des ouvrages de sa bibliothèque, « s’il n’avait pas traduit tout ça, je me demande comment j’aurais pu faire carrière comme enseignant à l’Université », témoigne un de ses anciens étudiants, avocat à la retraite et qui fut professeur de droit à Osmania.

Avec la fin de la colonisation britannique en 1947, la partition Inde-Pakistan, un conflit complexe oppose Hyderabad et la nouvelle République indienne en formation. Le Nizam envoie une mission de cinq personnes pour plaider la position de Hyderabad devant le Conseil de sécurité de l’ONU qui, en septembre 1947, est une jeune institution et tient sa réunion à Paris. Muhammad Hamidullah est de cette mission comme expert francophone en droit international.

Le Conseil de sécurité reçoit les délégués du Nizam et décide de porter le cas de Hyderabad – qui souhaitait l’indépendance – à l’ordre du jour de sa prochaine réunion. A la veille de la réunion, l’Inde envahit Hyderabad et le Nizam est mis sous contrôle. Si bien que le lendemain, quelques heures avant l’ouverture de séance, il intervient à la radio, en direct, pour annoncer la reddition de ses troupes et la révocation de la mission dont Muhammad Hamidullah était membre.

Un télégramme explicite, néanmoins litigieux, est reçu au secrétariat du Conseil de sécurité. Malgré tout, la séance a lieu mais dans une confusion totale ; une véritable empoignade procédurière qui fait encore date dans les cours de droit constitutionnel. Au final, le Conseil de sécurité ne put se prononcer. Fidèle à son règlement intérieur, « le cas de Hyderabad » fut régulièrement reconduit, durant de longues années, « à l’ordre du jour du Conseil de sécurité ».

 

Muhammad Hamidullah, un orientaliste d’un genre particulier

Durant les années qui suivirent, Muhammad Hamidullah s’installa en France. Il fut engagé dans la lutte politique, tant pour la libération de Hyderabad que pour le profilage constitutionnel de l’Etat du Pakistan. Plus tard, le Pakistan lui rendra hommage en lui attribuant la plus haute distinction d’Etat offerte à un civil.

Dans l’attente d’une issue judiciaire à ce qu’il nomme « l’occupation de Hyderabad », il garda la nationalité de Hyderabad et prit du service au CNRS avec l’appui énergique de personnalités intellectuelles, dont l’orientaliste Louis Massignon. Ce fut la naissance de Muhammad Hamidullah l’orientaliste ; un orientaliste d’un genre particulier qui ne répond pas aux descriptions d’Edward Saïd.

En effet ! Alors que l’orientaliste classique regarde l’Orient comme « un ailleurs », Muhammad Hamidullah portait l’Orient dans ses veines. Lorsque l’orientaliste classique lutte pour se rapprocher de l’islam, Muhammad Hamidullah s’arrange pour s’en distancier. Et là où ses pairs ne peuvent s’aventurer, lui est accueilli à bras ouverts. La fin de la colonisation complique le terrain pour les orientalistes et le simplifie pour Muhammad Hamidullah. Avec sa maîtrise des langues, le champ est immense. Des archives ottomanes dont ses collègues n’ont pas idée, il leur rapporte de quoi redresser leurs torts pour leur éviter ce qu’il nommait « leurs travers ». Ce Muhammad Hamidullah est facile à rencontrer ; il suffit de se pencher sur sa production scientifique dont regorgent les bibliothèques spécialisées.

 

La France, une terre d’accueil qu’il chérit

Mais il y a un autre Hamidullah moins connu. C’est le citoyen apatride réfugié à Paris, qui, pendant plus de 20 ans, renonce à trois mois de salaires par an, pour aller former des étudiants dans la Turquie kémaliste ! On connaît peu le Hamidullah qui crée le Centre culturel islamique de France en 1958 et organise la distribution de cadeaux de Noël aux enfants chrétiens dans les quartiers défavorisés.

On n’en sait pas non plus beaucoup sur le Hamidullah qui, dans l’agitation de mai 1968, allait de campus en campus pour parler d’islam. Celui qui allait de mosquées en mosquées pour enseigner la religion et qui, avec Louis Massignon, initiait les cercles de dialogue islamo-chrétien (Amitié islamo-française en 1962), bien avant Vatican II.

 

Muhammad Hamidullah, homme de foi, de science et du vivre-ensemble

Ce Hamidullah disait qu’il aimait la France, le pays où il souhaitait être enterré. Il est ce savant musulman qui se rendait avec enthousiasme dans un couvent pour expliquer la salat, la prière rituelle musulmane, aux religieuses… Puis, après sa conférence, à l’heure de la prière du maghreb, leur permet de se tenir à ses côtés pour l’accompagner dans ses mouvements rituels !

Seul à Paris, sans famille, un vieil homme à la retraite, interdit d’entrée à Hyderabad annexé, « Muhammad Hamidullah est le premier cheikh qui nous a fait comprendre qu’on pouvait être parfaitement musulmane et française en même temps », explique la conférencière Malika Dif.

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Avec l’âge et la maladie, son quotidien devint une épreuve. Des propositions de choix lui sont adressées du Pakistan où son livre « Muslim Conduct of State » est un classique populaire du « droit international », un vocable auquel il préfère celui de « droit inter-états ». Muhammad Hamidullah repousse régulièrement ces offres. Il ne veut pas lâcher Paris.

Autour de Fethüllah Gülen, ses étudiants turcs, devenus hommes d’Etat et professeurs d’université, s’organisent de leur côté pour lui offrir une place en or dans l’équipe de la prestigieuse encyclopédie islamique dont il est un des contributeurs réguliers. Là aussi, Muhammad Hamidullah repousse l’offre et préfère rester en France. Car, dit-il, « Il y a tout ce qu’il faut en France pour être un bon musulman ; il y a tout ce qu’il faut aussi pour être un mauvais musulman ».

C’est avec cet état d’esprit de responsabilité qu’il vécut à Paris, à l’abri des passions et des polémiques traditionnelles qui agitent ce pays sur le fait religieux en général, et le fait musulman en particulier de nos jours.

 

Islam, une religion pour tous

Comme ancien sujet de la couronne britannique, Muhammad Hamidullah n’avait pas le « complexe du colonisé » qui anime certains intellectuels musulmans originaires d’anciennes colonies. A Hyderabad où il a grandi, il faisait déjà partie de la minorité musulmane. Le Nizam était certes musulman, mais 85 % de la population ne l’était pas. Cette asymétrie n’était pas un problème ; les habitants de la principauté n’en faisaient pas cas. Musulmans et hindous aimaient tous leur Nizam dont ils étaient très fiers.

Certains musulmans pensent que l’islam est un bienfait pour les musulmans. Ceux-là finissent par le classique « nous et eux ». D’autres musulmans, dont Muhammad Hamidullah, vivent l’islam comme un bienfait pour l’humanité entière. Dans un cas, c’est le communautarisme ; dans l’autre, le vivre- ensemble avec les nuances que cela comporte.

Invité à l’île de La Réunion, Muhammad Hamidullah parla d’islam à une assemblée multiconfessionnelle. Au terme de sa conférence, un prêtre hindouiste se leva et dit : « De la manière dont vous parlez de votre religion, je ne vois pas de différence entre l’islam et l’hindouisme. » Le propos fut accueilli par un tonnerre d’applaudissements. Muhammad Hamidullah reprit la parole et précisa de son ton monocorde : « Une petite différence en l’islam et l’hindouisme est que les hindous adorent la vache alors que le musulman l’attrape, l’égorge et la mange. » Du Hamidullah tout craché !

 

Muhammad Hamidullah, homme de foi, de science et du vivre-ensemble

Le quotidien de Muhammad Hamidullah est parsemé d’anecdotes perplexes sur le charme et la difficulté du vivre-ensemble. Sa traduction du Saint Coran en français, ardue dans la langue, est le fruit d’une collaboration avec Michel Leturmy, un ancien prêtre chrétien, spécialiste des vieux textes. Le résultat est donc une manne pour le lecteur, à la condition qu’il soit bon francophone.

Quand il publie Le Prophète de l’islam en 1959, après 30 années de recherche sur la vie du Prophète, il le publie d’abord en français. Et il y tient. Il le veut comme « un cadeau à la France », écrit-il ; ce pays qui l’a accueilli quand il avait tout perdu et qu’il ne lui restait plus que sa plume.

Plus je me penche sur la vie et l’œuvre de ce grand homme, dans le contexte de la France d’après-guerre, plus je me dis que sa présence fut un cadeau de Dieu à la France. Il s’installa au Quartier latin, au bon endroit, au bon moment, avec les bonnes personnes, doté des bonnes intentions et d’un profil taillé sur mesure pour répondre aux besoins de son époque.

Quinze ans après sa mort, son héritage est à l’image du personnage : profond, discret et à l’écart des polémiques, surtout pour ceux qui s’intéressent au patrimoine de l’islam en France. C’est l’objet de notre association, le collectif Muhammad Hamidullah.

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Amara Bamba, président du collectif Muhammad Hamidullah, est enseignant, diplômé en anthropologie (EHESS-Paris). Il est l’auteur de Muhammad Hamidullah, un intellectuel musulman de France, à paraître en mai 2018.

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