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SHAFAQNA – Le roi saoudien Salman ben Abdelaziz Al Saoud a démarré mercredi sa toute première visite à Moscou, entouré de la plus conséquente délégation d’hommes d’affaires saoudiens à s’être jamais rendus en Russie. Cette visite historique intervient presque exactement deux ans après le début de l’intervention russe en Syrie, qui a sauvé un Bachar el-Assad en déroute face à une insurrection de rebelles sunnites armés, entre autres, par les Saoudiens.

Jusqu’ici, les relations entre les deux pays ont été au mieux tièdes et le plus souvent glaciales à cause des liens de Moscou avec Bagdad et Téhéran, sur fond de compétition féroce entre les deux principaux exportateurs de pétrole. La main lourde de Moscou en Afghanistan, puis en Tchétchénie et en Syrie a aussi entretenu un antagonisme profond entre les deux pays.

«Un tournant à 180 degrés»

«Il y a encore douze mois, Riyad était très critique sur l’intervention russe en Syrie et les relations paraissaient aussi gelées que jamais», note Christopher Weafer, expert chez Macro-Advisory et installé à Moscou depuis plusieurs décennies. «Aujourd’hui, on observe un tournant à 180 degrés. Les deux pays voient désormais des avantages économiques et politiques à un rapprochement.»

L’expert note que Riyad a cessé de critiquer Moscou depuis l’alignement de la Russie sur la politique de l’OPEP, mais il ne faudrait pas réduire le rapprochement à l’intérêt commun de faire remonter les prix du pétrole. Moscou veut des capitaux saoudiens tandis que Riyad s’intéresse à des technologies russes (nucléaires, militaires) et à des importations agricoles pour sa population en forte croissance. En bouleversant le Moyen-Orient, l’intervention russe en Syrie a en fait désarmé ses adversaires.

De retour 26 ans après l’écroulement de l’URSS, Moscou a étalé sa puissance de feu, sa capacité de projection et de nouvelles armes de haute précision (missiles de croisière tirés d’avions, de sous-marins et de croiseurs). Vladimir Poutine fait preuve d’une détermination contrastant avec la réticence de Washington et des Européens à s’engager dans le bourbier syrien. «L’intervention du Kremlin a réaffirmé le statut de superpuissance globale de la Russie, capable de projeter sa force loin de ses frontières», signale l’expert en relations internationales Vladimir Frolov. «Moscou a probablement été froissé d’être rabaissé au rang de puissance régionale par le président américain Barack Obama, tandis qu’en fait, la Russie impressionnait les dirigeants arabes par son soutien inébranlable envers Assad. Le tout sur fond d’instabilité régionale et de désengagement des Etats-Unis envers la sécurité de leurs alliés.»

L’habileté de Moscou s’est traduite par un lâchage progressif des rebelles syriens par les Emirats arabes unis, le Qatar et les Saoudiens. Les liens cultivés avec la Jordanie et l’Egypte ont permis d’établir des contacts avec certains groupes armés pour passer des accords de désescalade. Même Ankara a changé son fusil d’épaule, forcé ses alliés à quitter Alep. Bref, Moscou est parvenu à ne pas se laisser entraîner dans une guerre sectaire menée par ses alliés chiites.

Victoire diplomatique

La visite du roi saoudien remet ainsi les pendules à l’heure. Non seulement la Russie n’est plus au ban des nations à cause de son annexion de la Crimée ou de son soutien au dictateur Bachar el-Assad, mais elle est en réalité au cœur des enjeux internationaux. Beaucoup pensaient que Moscou s’était aliéné pour longtemps les puissances sunnites en se rangeant dans l’axe Damas-Téhéran. Cette première visite – historique – du dirigeant saoudien, marque à la fois une victoire diplomatique pour Moscou et souligne l’efficacité de son jeu.

L’agenda de Vladimir Poutine – qu’on dit désormais passionné par son rôle international au détriment de la politique intérieure – reste très chargé. Le président russe s’est rendu le week-end dernier en Turquie pour rencontrer son homologue Recep Tayyip Erdogan, puis il est passé par le Turkménistan mardi, avant de recevoir à Moscou le président vénézuélien Nicolas Maduro.

Actif sur de nombreux fronts

Moscou n’est pas en reste dans le dossier nord-coréen. Bien que se déclarant hostile à l’acquisition de l’arme nucléaire par Pyongyang, Moscou jette des passerelles vers son voisin extrême-oriental, tâchant de doubler Pékin. La dette nord-coréenne a été effacée en 2014, des livraisons de charbon et de pétrole sont discrètement entreprises. 50 000 ouvriers nord-coréens travaillent en Russie, dont le salaire est perçu par Pyongyang. L’aide économique est complétée depuis cette semaine par un accès internet fournit par l’opérateur d’Etat russe Rostelecom. Jusqu’ici, Pyongyang n’était branché à la Toile que via un accès contrôlé par Pékin. Mercredi, Vladimir Poutine vantait son rôle de médiateur en expliquant que «Trump écoute tout ce que je lui dis à propos de la Corée du Nord».

La liste des crises dans lesquelles Moscou s’immisce ne s’arrête pas là. Elle comprend aussi la Libye, l’Afghanistan (Moscou vient d’activer des contacts avec les talibans), le Haut-Karabakh (entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan) et Israël-Palestine. Moscou est en outre accusé d’avoir initié le conflit dans l’est de l’Ukraine, tout en prétendant n’être qu’un intermédiaire entre les séparatistes et Kiev. Cet interventionnisme hardi classe par contre la Russie comme un facteur d’instabilité. Ce faisant, Moscou s’expose à des réponses symétriques, alors que le Kremlin désire plus que tout s’assurer de la stabilité à domicile.

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