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SHAFAQNA – MEE / Guy Mannes-Abbott : L’ouverture du Louvre Abou Dabi (LAD) a été annoncée par son concepteur Jean Nouvel, par l’Agence France-Muséums et par les Émirats arabes unis, dominés par Abou Dabi, comme un exploit extraordinaire ainsi que comme un symbole culturel triomphal, le premier « musée universel » de la région.

Sans doute s’agit-il d’un exploit architectural et technique, mais une telle institution culturelle peut-elle ou doit-elle être construite dans des conditions de travail forcé en 2017 ?

Quel est le symbolisme ou l’héritage dominant dans un tel cas ?

Des conditions épouvantables

La LAD est une pierre angulaire du développement des 27 kilomètres carrés de l’île de Saadiyat, située en face du port naval et de la capitale d’Abou Dabi. Ce projet est l’une des institutions culturelles conçues par des stars de l’architecture et dévoilées en 2007 pour Saadiyat, une cerise culturelle sur un gâteau néolibéral garni de boutiques, d’hôtels et de villas.

Jean Nouvel prétend avoir vérifié les conditions de vie et de travail des ouvriers sud-asiatiques et affirme ne « rien » avoir constaté d’inquiétant. […] Peut-être n’a-t-il pas pris la peine de consulter les rapports des contrôleurs ou de visiter les camps de travail

Le camp de travail qui abrite certains des travailleurs qui en construisent une grande partie se situe sur le point le plus éloigné de l’île.

Saadiyat est un élément important des plans louables d’Abou Dabi en faveur d’une économie post-pétrolière, pour lesquels la mise en place d’une stratégie publicitaire tapageuse a été cruciale afin de cultiver un futur tourisme axé sur une consommation importante.

L’architecte du LAD, Jean Nouvel, a toujours été un vaillant adepte de l’autopromotion, couvrant de louanges extravagantes la « signification symbolique et même […] spirituelle » de son projet, avec le soutien servile des médias.

Le LAD renferme 55 structures sous un imposant dôme grillagé de 180 mètres de large. Les plans et les images de sa forme achevée dévoilent un remarquable édifice qui forme une performance esthétique de haut vol.

L’ouverture tardive a été une conséquence de normes de construction rigoureuses, notamment pour le stockage et le transport de trésors mondiaux en dessous du niveau de la mer.

Le problème est simple : les milliers d’hommes qui ont rendu cela possible, qui ont appliqué les consignes à la sueur de leur front, étaient des ouvriers du bâtiment immigrés pris au piège par des contrats sans valeur et des dettes imposées lors de leur recrutement, puis forcés e vivre dans des conditions souvent épouvantables.

Les milliers d’hommes qui ont rendu cela possible, qui ont appliqué les consignes à la sueur de leur front, étaient des ouvriers du bâtiment immigrés pris au piège par des contrats sans valeur

Ces faits ne sont pas contestés : même des contrôleurs payés par le gouvernement ont déclaré au milieu des travaux de construction que 86 % des travailleurs étaient soumis à une dette imposée lors de leur recrutement, tandis que des responsables ont insisté sur le fait que c’était le cas de tous leurs travailleurs, même si d’autres ont affirmé le contraire.

Malgré l’interdiction de ces pratiques par un décret ministériel et l’instauration d’une réglementation spécifique pour Saadiyat, aucun travailleur n’avait été remboursé.

Une forme d’esclavage moderne

Nouvel prétend avoir vérifié les conditions de vie et de travail des ouvriers sud-asiatiques et affirme ne « rien » avoir constaté d’inquiétant. Il considère désormais les preuves d’esclavage moderne comme « de l’histoire ancienne ». Peut-être n’a-t-il pas pris la peine de consulter les rapports des contrôleurs ou de visiter les camps de travail qui encerclent Abou Dabi, ou concentrés à Jebel Ali ou à al-Quoz, au cœur de Dubaï.

Dans ces camps, vous entendrez des témoignages dans de nombreuses langues détaillant des heures de travail cruelles, des pratiques réelles d’« emprisonnement » par le biais de dettes et une peur de se faire entendre dans un pays qui réprime violemment toute tentative collective d’expression et expulse ceux qui s’y essaient.

Des témoignages comme celui-ci ont contribué au dépôt de la plainte de l’Organisation internationale du Travail dénonçant des pratiques de travail forcé à Abou Dabi, qui a donné lieu à de légères modifications législatives en 2016. La Gulf Labour Coalition s’est formée après qu’un nombre important d’artistes de la région ont protesté auprès du Guggenheim contre son approche de la construction de son musée, semblable à de l’exploitation.

Tous ceux qui ont souhaité ou pu parler de ces abus ont été bannis ou expulsés, tandis que des Émiratis tout aussi « embarrassants » restent emprisonnés indéfiniment par le régime

Conçu par Frank Gehry, le Guggenheim Abou Dabi est également sorti de terre, déployant dès 2010 des fondations et des infrastructures massives, mais ne sera pas achevé avant plusieurs années.

Suite au refus du Guggenheim d’aborder la question hors du cadre des relations publiques, l’organisation Gulf Labour conserve une archive en ligne recensant des recherches continues, des opérations activistes et des publications.

Pendant que le Guggenheim claironnait des affirmations condescendantes sur la transformation culturelle de la région à laquelle il allait contribuer, la participation longue de huit ans du British Museum à la planification du musée national Zayed, conçu par Norman Foster, a connu un coup d’arrêt après que des projets de prêt d’artefacts régionaux – dont des reliefs assyriens – à des taux très lucratifs ont été annoncés en 2015.

Je mentionne ces institutions pour contextualiser l’étonnante affaire faite par le Louvre dans le cadre d’un refinancement plus large des marques culturelles occidentales.

Les hommes qui ont construit le Louvre Abou Dabi ont été soumis lors de leur recrutement à une dette de 2 000 dollars, qu’ils ont mis deux ans à rembourser en moyenne. Ce n’était qu’alors qu’ils pouvaient donner un sens à leur sacrifice stratégique et commencer à recevoir un peu de ce pour quoi ils avaient signé.

Gulf Labour a rencontré pour la dernière fois des représentants du gouvernement à Saadiyat en 2014 – quatre d’entre nous, présents lors de cette rencontre, sont devenus depuis des « menaces à la sécurité » et ont été bannis ou expulsés.

Une série de décrets émiratis émis entre 1989 et 2015 oblige les entrepreneurs à rembourser les frais de recrutement et de déplacement, mais les autorités se déclarent impuissantes, malgré la participation majoritaire du gouvernement d’Abou Dabi dans Arabtec, qui a remporté le contrat de 653 millions de dollars portant sur la construction du Louvre.

Une femme observe des peintures au musée du Louvre Abou Dabi lors d’une visite de presse organisée le 6 novembre 2017, avant l’ouverture officielle du musée sur l’île de Saadiyat, dans la capitale émiratie, ce 8 novembre (AFP)

La marque « Louvre »

Gulf Labour a suggéré que ces entrepreneurs remboursent la dette moyenne imposée aux hommes qui ont construit le LAD. Leur nombre variait entre 5 000 et 7 000, faisant grimper jusqu’à 14 millions de dollars le coût de la mise en œuvre des propres décrets d’Abou Dabi. Gulf Labour a également suggéré que les marques bénéficiaires investissent une partie de leur « or » dans la mise en œuvre de cette solution.

Le Louvre a eu la décence unique de publier son contrat signé avec Abou Dabi. Nous savons donc qu’il a loué sa marque à Abou Dabi en 2007 pour un montant de 400 millions de dollars (ou 520 millions de dollars) sur 30 ans, période au bout de laquelle le musée reviendra à Abou Dabi.

La marque « Louvre » représentait moins de la moitié de la valeur globale du contrat portant sur des prêts, des conseils d’experts et des services de formation.

Les dettes imposées lors du recrutement des travailleurs constituent l’élément clé garantissant des conditions de travail forcé, en particulier lorsqu’il n’existe aucun droit de se syndiquer ou de protester. Au lieu de ne « rien » voir ni faire, le Louvre aurait pu facilement briser ces chaînes.

L’« histoire ancienne » de Nouvel est durable, rendue indélébile par son élégant spectacle sur l’île de Saadiyat.

Le Louvre et Abou Dabi avaient l’occasion de concrétiser un changement culturel audacieux, mais ont préféré commémorer le travail forcé. Ainsi, quand vous admirez l’imagerie omniprésente ou lorsque vous visitez Saadiyat, n’oubliez pas les mains qui ont rendu cela possible, car vous n’en verrez aucune trace et vous n’entendrez aucune critique.

Tous ceux qui ont souhaité ou pu parler de ces abus ont été bannis ou expulsés, tandis que des Émiratis tout aussi « embarrassants » restent emprisonnés indéfiniment par le régime.

 

– Guy Mannes-Abbott est un auteur basé à Londres dont les travaux s’inscrivent souvent dans le contexte des arts visuels, notamment son ouvrage vivement acclamé In Ramallah, Running (Londres, 2012), des contributions au projet Supercommunity de la revue e-flux (Biennale de Venise 2015), ou encore End Note(s) (Rotterdam/Hong Kong, 2015). Il a contribué à la rédaction de l’ouvrage The Gulf: High Culture, Hard Labor (New York, 2015), participé au projet Moderation[s] à Witte de With (Rotterdam, 2013) et collaboré avec le studio CAMP sur le film The Country of the Blind, and Other Stories (Folkestone, 2011).

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