Le football, deuxième religion du Moyen-Orient

Du formidable impact du sport le plus populaire au monde sur la politique et la société de la région

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manifestant égyptien masqué aperçu au cours d’affrontements avec la police antiémeute près du ministère de l’Intérieur dans la capitale Le Caire, le 6 février 2012, alors qu’un manifestant a été tué suite à des violences meurtrières survenues en marge d’un match de football et quedles activistes appellent à la désobéissance civile en Égypte (AFP).

ShafaqnaPar Nicholas Brookes et Peter Oborne – The Turbulent World of Middle East Soccer est l’un des livres les plus significatifs, les plus révélateurs, les plus originaux et les plus importants jamais écrits sur le sport. À travers cet ouvrage, l’auteur, James Dorsey, délivre un examen approfondi et sans faille de la façon dont le football a eu un impact sur le contrôle politique, social et religieux au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

Dorsey présente le football comme un outil culturel complexe capable d’imposer la répression tout comme de défier l’autorité.

Il illustre brillamment l’instrumentalisation tyrannique de ce sport en se concentrant sur l’histoire improbable de Saadi Kadhafi, fils du dirigeant qui a longtemps régné sur la Libye.

Saadi Kadhafi a détenu et dirigé l’Al Ahly Tripoli, dont il a aussi été capitaine ; il a également été président de la Fédération libyenne de football (AFP)

Saadi Kadhafi a détenu et dirigé le club populaire de l’Al Ahly Tripoli, dont il a aussi été capitaine ; il a également été président de la Fédération libyenne de football. Il aurait assassiné un ancien joueur et entraîneur libyen ayant critiqué son influence, mais aussi manigancé la relégation du club rival, l’Al Ahly Benghazi, de l’élite du football libyen et rasé son stade lorsque des supporters ont protesté contre lui.

Toutefois, en juxtaposant les agissements de Saadi avec des cas où ce sport a servi à perturber les structures d’autorité, Dorsey dissuade le lecteur de tirer des conclusions simples.

Il interprète la fondation de l’équipe cairote de l’Al Ahly SC en 1907 comme une réponse aux clubs sportifs mis en place par les forces d’occupation britanniques qui excluaient les habitants, et illustre la manière dont le club est rapidement devenu un « point de ralliement anticolonial, antimonarchiste et nationaliste ».

De même, il montre que la décision prise par dix joueurs algériens de fuir la France en 1958 – et d’entreprendre une tournée mondiale pour promouvoir le Front de libération nationale (FLN) – a donné à l’indépendance de l’Algérie un élan considérable. En fin de compte, le football apparaît comme une force chaotique, une zone de guerre (largement) métaphorique dans une région gangrenée par de véritables conflits.

En conséquence, le stade devient pour Dorsey un espace crucial, un champ de bataille pour le pouvoir opposant des dirigeants qui cherchent à imposer leur ordre à des supporters qui veulent changer les choses.

Trop souvent, les stades sont utilisés comme des théâtres de la terreur, des sites où des régimes oppressifs procèdent à des sanctions démonstratives visant à promouvoir une culture de la peur.

En Irak, Oudaï Hussein, fils aîné de Saddam Hussein, humiliait les joueurs de l’équipe nationale au stade du Peuple de Bagdads’ils ne se qualifiaient pas pour la Coupe du monde, un comportement qui reflète la relation entre succès sur le terrain et emprise politique.

Sous les talibans, les stades afghans étaient systématiquement utilisés pour procéder à des châtiments rituels, brûler des matériaux de contrebande et assassiner des dissidents.

Pourtant, alors que les Afghans craignent encore d’entrer au stade Ghazi de Kaboul après la tombée de la nuit, Dorsey rappelle au lecteur que dans d’autres États, le terrain de football se trouve au cœur de la lutte visant à transformer les régimes oppressifs en sociétés plus ouvertes et démocratiques.

En effet, dans une grande partie de la région, ce lieu est devenu le seul espace public qui existe en dehors de la sphère de l’autocratie. Dorsey établit des parallèles entre le stade et le campus universitaire – depuis longtemps un terrain propice à la révolution –, présentant le premier espace comme un « incubateur idéal de protestations ».

Comme il l’indique, non seulement sa disposition simplifie la diffusion des idées, mais elle offre aussi aux protestataires la « force du nombre » et, dans les cas où les matches sont diffusés en direct, menace d’exposer publiquement la répression opérée par le régime.

Serre-doigts retrouvé au stade al-Shaab de Bagdad en juillet 2004, qui aurait été utilisé par Oudaï Hussein pour punir les footballeurs (AFP)

Au cœur de l’étude de Dorsey figure l’histoire fascinante des Ultras égyptiens, les très fervents supporters qui ont joué un rôle si crucial dans les manifestations de la place Tahrir en 2011 ayant entraîné le renversement du président égyptien Hosni Moubarak. En illustrant la manière dont ces supporters – à travers des affrontements prolongés avec les forces de sécurité dans les stades – ont joué un rôle essentiel dans la rupture du cycle de la peur qui enveloppait la société, il offre aux lecteurs une perspective étonnante pour explorer le Printemps arabe.

Les Ultras ont montré que « les forces de sécurité n’étaient pas invincibles », et, ce faisant, ont ouvert la voie au changement. De plus, ces affrontements dans les stades se sont avérés vitaux lorsqu’il s’agissait des protestations en elles-mêmes. L’expérience ultra « les a obligés à développer des compétences étrangères à la classe moyenne ». Sans leur militantisme et leur organisation, le renversement de Moubarak aurait pu se révéler impossible.

En cartographiant l’assimilation du mot « ultra » dans d’autres sphères de la société égyptienne, Dorsey démontre l’impact monumental du groupe. Les Ultras Nahdawi, par exemple, sont des supporters militants liés aux Frères musulmans et à Morsi plutôt qu’à des clubs de football spécifiques.

Les contradictions entre football et islam

The Turbulent World of Middle East Soccer permet également à Dorsey d’enquêter sur la relation compliquée entre football et islam. Sur ce point, il révèle un autre paradoxe frappant : bien que de nombreux islamistes désapprouvent depuis longtemps ce sport, celui-ci a souvent servi de leurre pour radicaliser la jeunesse musulmane.

Les religieux conservateurs ont dénoncé le football au motif que ce sport est non islamique, qu’il distrait de la malfaisance occidentale et que ses règles contestent la suprématie de la loi islamique. Ancien grand mufti d’Arabie saoudite, Mohammed ibn Ibrahim al-Cheikh a averti que le football pouvait causer « l’émergence de la haine et de la malice », affirmant que le jeu contrevenait aux notions islamiques de « tolérance, [de] fraternité, [de] rectification et [de] purification des cœurs ».

Lorsqu’Al-Shabaab contrôlait de vastes étendues de la Somalie, il était complètement interdit de regarder la Coupe du monde. Les maisons étaient prises d’assaut et les personnes surprises en train de regarder les matches étaient fouettées ou exécutées. Pourtant, le « mentor d’Al-Shabaab », Oussama ben Laden, a développé un amour profond pour le football : connu pour avoir été un supporter d’Arsenal, il organisait lorsqu’il était enfant des matches à Djeddah, s’en servant comme d’une « plate-forme pour prêcher ses visions conservatrices de l’islam ».

Un ami d’enfance de Ben Laden se souvient en outre qu’ils étaient encouragés à participer à des cours extrascolaires de Coran en échange de la promesse d’une partie de football. Les matches étaient toujours mal organisés, tandis que les sermons devenaient de plus en plus violents. De même, Dorsey illustre que tout comme les stades peuvent être un « incubateur idéal de protestations », les équipes de football peuvent également servir d’incubateurs du djihad.

Dans de nombreux cas, la pratique du football « encourageait la camaraderie et renforçait le militantisme ». Le recrutement au sein d’équipes de football permet également la création de « groupes djihadistes solides et cohésifs », des cellules très unies qui communiquent en face-à-face et qui sont difficiles à décomposer.

Dorsey conclut à juste titre que la condamnation du football est principalement due à la « menace potentielle [qu’il représente pour] l’emprise politique et sociale » plutôt qu’à une quelconque préoccupation moraliste. Tout au long de sa réflexion, il démontre que le football est un instrument complexe qui devient menaçant pour les structures d’autorité dès lors qu’il transcende leur emprise.

Comment le football affecte le tissu social

L’ouvrage explore également l’impact du football en tant que façonneur d’identité au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, illustrant en détail la manière dont ce sport peut offrir aux femmes l’opportunité de défier les régimes qui les relèguent souvent au statut de citoyennes de seconde zone.

Après la qualification de l’Iran pour la Coupe du monde 1998, « les célébrations se sont transformées en un rejet démonstratif des restrictions sévères de l’Iran quant au mélange des genres, à l’apparition publique des femmes et à la consommation d’alcool ».

Et en 2012, deux Iraniennes se sont déguisées en hommes pour assister au match qualificatif de Coupe du monde contre la Corée du Sud, ne révélant publiquement leur identité qu’après le match. Ces deux cas illustrent le fait que le football ouvre la voie au « défi féminin ».

Un enfant palestinien adresse un carton rouge à un soldat israélien lors d’un rassemblement en soutien à l’initiative palestinienne lancée pour exclure Israël de la FIFA, en mai 2015 (AFP)

De même, en encourageant la FIFA à imposer des sanctions aux nations qui n’ont pas d’équipe féminine, l’Égyptienne Sahar al-Hawari – la « fille d’un arbitre international de football qui s’exprime sans détour » – a obligé les pays arabes à se réformer. Si le football féminin a suscité de nombreuses controverses, Dorsey illustre adroitement que la réaction violente est autant due au conservatisme qu’à la religiosité.

Dorsey démontre en outre que le football peut s’avérer vital dans l’établissement de l’identité nationale. Dans le cas de la Palestine, sa reconnaissance par la FIFA a légitimé les « aspirations nationales », tandis que dans l’Irak post-Saddam, le triomphe de l’équipe nationale lors de la Coupe d’Asie 2007 a brièvement uni une nation au bord de la guerre civile.

L’ouvrage cite un employé du ministère irakien de l’Éducation : « [Aucun] de nos responsables politiques ne pourrait nous réunir sous ce drapeau comme l’a fait notre équipe nationale de football. » Dorsey prouve à plusieurs reprises que le football peut réellement générer des changements au sein de la société.

Si l’on devait formuler une critique au sujet de The Turbulent World of Middle East Soccer, celle-ci concernerait alors le fait que le point de vue est tellement large que l’impact du football dans la région apparaît comme étant absolument considérable et en apparence contradictoire. En conséquence, Dorsey ne peut consolider ses résultats en un récit au singulier et clair.

En particulier, le chapitre final – dans lequel Dorsey explore la volonté des États du Golfe de s’initier à l’élite mondiale du football – semble quelque peu séparé du reste de la réflexion et s’apparente presque au point de départ d’un autre livre.

Il s’agit toutefois d’un ouvrage remarquable, qui est le fruit de recherches minutieuses à travers lesquelles Dorsey définit le football comme une formidable institution culturelle, un sport capable d’éveiller des passions profondes, de perturber les structures d’autorité, aujourd’hui comme demain.

En cours de route, il récompense les lecteurs avec un tas d’histoires extraordinaires : nous apprenons par exemple qu’en Libye, les joueurs étaient désignés uniquement par leur numéro pour les empêcher de devenir trop populaires, que le leader égyptien Gamal Abdel Nasser, qui a gouverné le pays pendant plusieurs décennies et ne s’intéressait pas réellement au football, discutait régulièrement des résultats d’Al Ahly lors des réunions ministérielles, ou encore que des études ont établi un lien clair entre taux de divorce et fanatisme footballistique en Égypte.

Alors que The Turbulent World of Middle East Soccer s’est attiré les éloges d’organismes tels que ChangeFIFA, l’ouvrage a été relativement négligé depuis sa publication l’an dernier.

Peut-être parce que ce volume pionnier couvre tellement de terrain qu’il semble osciller entre plusieurs catégories différentes. Les chapitres sont distincts mais semblent pouvoir exister sous forme d’essais séparés à part entière.

Toutefois, cet ouvrage mérite d’être considéré comme un classique et d’inspirer de nombreuses études similaires, érigeant le football en une pratique extrêmement importante dans la région au XXIe siècle, peut-être même à la deuxième place derrière l’islam.


The Turbulent World of Middle East Soccer, écrit par James M. Dorsey, est publié par Hurst & Company (Londres).
Peter Oborne a été désigné journaliste indépendant de l’année 2016 à l’occasion des Online Media Awards pour un article qu’il a rédigé pour Middle East Eye. Il a reçu le prix de Chroniqueur britannique de l’année lors des British Press Awards de 2013. En 2015, il a démissionné de son poste de chroniqueur politique du quotidien The Daily Telegraph. Il a publié de nombreux livres dont Le triomphe de la classe politique anglaise, The Rise of Political Lying et Why the West is Wrong about Nuclear Iran.

Nicholas Brookes est un auteur et journaliste indépendant originaire de Londres. Il a collaboré avec plusieurs publications au Royaume-Uni et travaille actuellement sur son premier livre.


  • Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement la éditoriale de Shafaqna.

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