Le difficile périple vers la Mecque des Ouïghours de Chine

Les restrictions imposées par Pékin à sa minorité musulmane ont contraint nombre de ses membres à chercher des voies alternatives pour participer au grand pèlerinage

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Muslim ethnic Uighurs cry during a protest in Urumqi in China's far west Xinjiang province on July 7, 2009. Police fired tear gas to disperse thousands of Han Chinese protesters armed with makeshift weapons and vowing revenge, as chaos gripped this flashpoint city riven by ethnic tensions. Thousands of heavily armed police deployed across Urumqi, the capital of China's remote northwest Xinjiang region, but tensions spiked dramatically following weekend rioting that claimed at least 156 lives. AFP PHOTO/Peter PARKS / AFP PHOTO / PETER PARKS

ShafaqnaPar Areeb Ullah – Aishe avait 16 ans quand elle a effectué le Hadj. Elle a fait le long voyage depuis la Chine avec son père.

« Quand j’ai vu la Kaaba pour la première fois, j’en ai eu le souffle coupé », a déclaré Aishe, une musulmane ouïgoure originaire de la province du Xinjiang, en Chine, qui s’est rendue à la Mecque l’année dernière.

« Après avoir prié dans cette direction toute ma vie, c’était une expérience incomparable, cela n’a rien à voir avec les photos qu’on voit à la télévision. Je me suis mise à pleurer. »

Pour réaliser son rêve, Aishe s’y est pris un peu différemment. Au lieu d’attendre d’avoir 60 ans pour obtenir la permission des autorités chinoises, quatre mois avant le Hadj, elle s’est rendue en Arabie saoudite, où son père travaillait déjà, en utilisant un visa de travail.

Mais cela a eu un coût. Après leur retour en Chine pour les vacances, son père a reçu une visite.

« Les autorités chinoises sont venues chez nous, à Urumqi, pour savoir où j’étais. Ils ont pris le passeport de mon père et ont annulé son permis pour retourner en Arabie saoudite », a raconté la jeune femme.

Aishe, qui ne se trouvait pas dans le village quand son père a été interrogé, a depuis quitté le pays.

« Mon père m’a dit de retourner en Arabie saoudite… J’y suis allée, puis je suis partie pour la Turquie.

« Je n’ai pas revu ma famille depuis. »

Aishe n’est pas seule dans cette situation.

Comme des milliers de Ouïghours qui vivent au Xinjiang, les restrictions imposées par Pékin – y compris l’obligation d’être âgé d’au moins 60 ans pour pouvoir faire le Hadj – ont conduit de nombreux membres de cette communauté musulmane à chercher des chemins alternatifs pour la Mecque.

L’année dernière, plus d’une centaine de Ouïghours ont été bloqués à Istanbul après avoir essayé de participer au Hadj en se servant de faux passeports du Kirghizistan.

Beaucoup d’entre eux se seraient cachés en Turquie, tandis que d’autres ont été expulsés vers la Chine.

Contrôle des passeports

Plus de 10 millions de musulmans ouïghours vivent dans la province autonome chinoise connue officiellement sous le nom de Xinjiang et localement sous le nom de Turkestan oriental.

Bien qu’ils soient majoritaires dans cette province, les musulmans font face à de lourdes restrictions concernant leur liberté de circulation et de religion.

Constituant l’un des cinq piliers de l’islam, le hadj est une obligation pour tout musulman, qui doit le faire au moins une fois dans sa vie.

Et comme chaque pays, la Chine reçoit un quota de musulmans autorisés à partir au hadj.

Le principal obstacle auquel sont confrontés de nombreux Ouïghours réside dans l’obtention de leur passeport. L’année dernière, la Chine a demandé à tous les citoyens de la province du Xinjiang de rendre leur passeport.

Des militants ont déclaré que leurs passeports ne leur avaient pas été rendus.

Cette décision a été justifiée par Pékin comme un moyen de maintenir « l’ordre social » après des émeutes ces dernières années et une répression de la pratique religieuse.

Selon Human Rights Watch, la Chine a ordonné la confiscation des passeports des musulmans tibétains, huis et ouïghours, craignant qu’« assister à des enseignements religieux à l’étranger […] puisse constituer une éventuelle couverture pour une activité politique subversive ».

Les autorités chinoises ont empêché les musulmans ouïghours de jeûner pendant le Ramadan en 2017 (AFP)

Routes alternatives

À la fin des années 1970, après que la Chine a lancé sa politique de la porte ouverte et a commencé à délivrer des passeports à ses citoyens, les Ouïghours sont allés en masse visiter la Mecque et Médine, malgré une interdiction officielle d’assister au hadj qui n’a été abrogée par les autorités chinoises que dans les années 1980.

Omer Kanat, vice-président du Congrès mondial des Ouïghours, a déclaré que beaucoup allaient au hadj via des « routes longues et très difficiles » pour arriver en Arabie saoudite.

« Certains prenaient le train pour Moscou et de là se rendaient à Istanbul, et depuis la Turquie, ils obtenaient un visa pour le hadj auprès de l’ambassade saoudienne pour aller en Arabie saoudite », a déclaré Kanat à MEE.

« Ils voyageaient par voie terrestre de Kashgar à Taxkorgan, puis à travers la frontière avec le Pakistan et, de là, des milliers d’Ouïghours sont allés au hadj. »

Ces routes ont néanmoins été limitées après que les autorités chinoises ont commencé à emprisonner les musulmans ouïghours et huis qui s’étaient rendus au hadj via des routes alternatives qui ne passaient pas par Pékin.

Se rendre au hadj

La Chine distribue environ 12 000 places parmi ses 30 provinces à majorité musulmane via des candidatures soumises à son département des affaires religieuses par les pèlerins potentiels.

Mais la majorité des laissez-passer s’adressent aux fonctionnaires et aux gardes de sécurité qui accompagnent la délégation chinoise au hadj, selon des militants ouïghours.

Une fois qu’un pèlerin a postulé, il est ensuite soumis à d’autres contrôles de sécurité par les autorités chinoises avant d’être autorisé à partir.

Nijat Turguhun, qui dirige l’Association pour l’éducation des Ouïghours en Suède, a déclaré à Middle East Eye que ces contrôles comprenaient l’examen du casier judiciaire d’un pèlerin et si celui-ci « se soumet aux autorités chinoises. »

« Cette année, la Chine a commencé un cours spécial pour les pèlerins ouïghours qui iraient au hadj, ce qui signifie qu’ils doivent subir un lavage de cerveau idéologique », a déclaré Turguhun.

« La Chine s’inquiète de ce que ces Ouïghours puissent rencontrer ou voir quelqu’un ou quelque chose contre la Chine. »

Il a ajouté : « Le niveau d’examen et de contrôle a contraint beaucoup à ne pas prendre la peine de penser à aller au hadj. »

File:Xinjiang nationalities by prefecture 2000.png
Map showing the distribution of ethnicities in Xinjiang according to census figures from 2000, the prefectures with Uyghur majorities are in blue. (Wikipedia)

Surveillés par des agents de sécurité

Après ces contrôles, les passeports des pèlerins leur sont rendus par les autorités.

D’autres militants ouïghours ont déclaré à MEE que les pèlerins sont accompagnés par des agents de renseignement qui surveillent leur comportement et les empêchent de parler aux personnes extérieures à leur groupe.

Étant donné que la plupart des pèlerins ont plus de 60 ans, en raison des restrictions d’âge imposées par le gouvernement, pour beaucoup, ce voyage spirituel devient un test d’endurance physique.

Le hadj, qui dure environ cinq jours, est encore plus difficile pour les pèlerins âgés, d’autant que les autorités chinoises interdisent à leurs proches de les accompagner. Un seul musulman par famille est autorisé à assister au hadj chaque année.

« J’ai vu des pèlerins âgés qui ont du mal à faire le hadj à cause de leur âge », a déclaré Aishe.

« Ils n’étaient pas autorisés à parler aux autres Ouïghours et ils étaient toujours accompagnés par des agents de sécurité en provenance de Chine qui prétendaient être musulmans. »

Des chiffres non officiels, obtenus par des activistes, estiment qu’environ 1 400 musulmans ouïghours ont eu la chance d’assister au hadj cette année sur les 12 800 musulmans chinois se rendant en Arabie saoudite.

Aishe reste en exil, vivant aujourd’hui à Istanbul.

« Quand j’ai pu faire le hadj, ma famille était fière de moi. »

« Ils comprennent que c’est un petit prix à payer pour satisfaire mon droit de faire le hadj. »

Reportage complémentaire par Jenan Ashi.

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