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SHAFAQNA – Orient XXI / Myriam Kendsi : La célèbre « Madone de Bentalha » du photographe de l’Agence France presse (AFP) Hocine Zaourar, dit « Hocine », lauréat du prix Word Press Photo 1998 est devenue une icône de la photographie algérienne. Elle est surtout l’image emblématique de la tragédie de la guerre civile : une femme, Oum Saad, foudroyée par la douleur après avoir appris la mort de son frère, de sa belle-sœur et de sa nièce au lendemain du massacre perpétré à Bentalha dans la nuit du 22 au 23 septembre 1997. Avec cette photo, Zaourar a été accusé par le gouvernement de ternir l’image de l’Algérie, mais la photographie algérienne a fait son entrée sur la scène artistique internationale1.

Au moment où les mémoires commencent à s’ouvrir, on assiste ces dernières années à un réveil artistique, comme si l’Algérie émergeait d’une longue nuit. Bien sûr, les cadavres sont encore sous le tapis et certains n’hésitent pas à les piétiner ; cependant la jeunesse demande des comptes tout en souhaitant vivre enfin normalement, et essaie de créer, bien souvent en l’absence de toute institution qui pourrait soutenir cette création sans arrière-pensée politique.

Parmi cette nouvelle génération, Nadjib Bouznad s’aventure lui aussi sur le terrain de la photographie, voire du photojournalisme et témoigne de la vie quotidienne, de l’histoire d’un pays contrasté qui, tiraillé entre recherches identitaires et désir de mieux vivre, tente de s’inscrire dans la modernité.

Ses panoramas sont ceux d’Alger : une grande métropole du Maghreb grandie trop vite, sous la pression de l’exode rural massif qui a suivi la « décennie noire » des années 1990. Loin des clichés touristiques, orientalistes ou simplement esthétisants, il saisit ce qui par essence échappe, que ce soit en peinture ou en photographie : une lumière, un mouvement, une couleur. Cette capture sert de cadre à un véritable carnet de bord des zones urbaines, des problèmes sociaux, un témoignage de sa société entre instantanés et compositions qu’il expose à ses 16 000 abonnés dans sa page Facebook, intitulée « Coup d’oeil 3likoum ». « C’est une poésie du chaos, » dit de lui l’écrivain Samir Toumi, auteur notamment de Alger, le cri (éditions Barzakh, 2013).

C’est une Algérie contemporaine qu’il nous donne à voir, avec une capitale ballotée dans la mondialisation, acculturée, amère parfois, sous un ciel éternellement bleu. La misère est là, la violence du capitalisme, la gabegie et la corruption sont à ciel ouvert. L’artiste surexpose les contradictions de sa société sans fard, mais avec poésie. Ses photos opposent silencieusement les mouvements de la ville aux émotions de la couleur, la séduction esthétique à la brutalité urbaine. La lumière, elle, est instantanément méditerranéenne.

Le jeune photographe travaille sur les traces (vêtements, objets, tags sur les murs…) du quotidien qu’il met en exergue, comme un appel à la solidarité, au souci de l’autre, à la vie. Pourtant, ses photos nous transpercent comme un vent triste, et nous donnent l’envie nostalgique d’un retour, même éphémère, aux anciennes joies dont on ne parvient pas à faire le deuil. Il raconte aussi la destruction du patrimoine et de l’environnement, la misère sociale, la frustration, le délitement des liens de solidarité y compris envers les « chibanis et chibaniettes » (les anciens), les rêves de départ de la jeunesse, en même temps que l’envie de vivre, le désir d’aimer malgré le contrôle social, le bleu du ciel malgré le désespoir.

Ainsi, comme toujours lorsqu’on parle d’Alger, la mer en horizon, un chemin qui emmène à la plage et en premier plan une maison à l’architecture arabe, détruite en grande partie. Seuls restent visibles des tableaux de l’ancienne Casbah. Des fils électriques apparents, omniprésents relient les deux parties de l’image.

Une vieille dame avec une canne en bois à la main et un cabas rouge revient probablement du marché. Elle semble avoir du mal à se déplacer. Sur les balcons trônent des paraboles en nombre, des balcons turquoise ou plutôt « bleu poulisse » (police) comme on dit à Alger, et dans la rue une camionnette ocre jaune et une banderole avec un slogan politique sur les murs d’un immeuble.

Deux jeunes en jeans, casquettes et baskets regardent la mer. Près d’eux, un troisième est assis sur un fauteuil rouge en plastique posé sur une plage remplie de déchets et juste à côté une barque. Est-ce un désir de partir, de quitter un pays où l’on n’arrive pas à concrétiser ses rêves ?

Et enfin, des amoureux face à l’horizon, deux couples, deux femmes voilées, l’une blottie contre son homme et l’autre juste assise tout près. Un homme seul à côté, sans doute un chaperon. La ville est loin en perspective, le ciel est assombri et la mer mouvementée.

Les couleurs primaires dominent souvent : du bleu à profusion, du rouge et de l’ocre. Les peintures des murs sont écaillées, les fils électriques apparents, quelquefois on y voit des restes de l’architecture traditionnelle algérienne auxquels se superposent les paraboles, les vêtements fabriqués dans les ateliers chinois ou indiens. Dans l’espace public des femmes souvent voilées, des tags sur les murs en arabe, en français ou en berbère et le soleil au zénith. Rien n’est caché, rien n’est esthétisé, tout est à nu comme une plaie ouverte sous un ciel le plus souvent bleu.

Le regard de Nadjib Bouznad affronte la réalité, avec autorité et sans concession, imposant une image contrastée de cette Algérie tout à la fois belle, forte, blessée, violente et hospitalière.

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