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SHAFAQNA – Impact Campus | par Frédérick Durand : Lors d’une conférence en décembre dernier, le professeur titulaire au Département d’anthropologie de l’Université Laval, Abdelwahed Mekki-Berrada, a mentionné que l’islamophobie au Québec résulte d’une « peur de ne plus exister comme peuple ou comme culture ». Contrairement à ce que certains médias ont rapporté, cette phrase n’était pas une affirmation, mais plutôt une question. Une question à laquelle il tente d’apporter certaines réponses.    

Impact Campus s’est entretenu avec l’anthropologue concernant ces grandes questions d’actualités qui divisent notre Québec d’aujourd’hui.

« Par rapport à la peur, ce n’est pas tant une peur, je parlerais plus d’une souffrance sociale », débute-t-il. Cette souffrance sociale est gérée de façon très similaire dans chaque société. « Lorsqu’il y a une souffrance, il faut en trouver une raison, voilà. Quand on ne trouve pas de raison, on l’invente », explique Abdelwahed Mekki-Berrada en illustrant la situation de l’islam au Québec.

Pour l’anthropologue, l’immigration est un thème qui démontre bien ses propos. De quelle façon peut-on transformer l’immigration qui est, à la base, un enjeu de société en un enjeu de sécurité ? « C’est une menace existentielle. Il y a une construction discursive et politique de l’autre en menace et à partir du moment qu’on arrive à se convaincre collectivement que l’autre est une menace, qu’il soit handicapé, immigrant, juif ou musulman, dès qu’on est d’accord, on va décider de gérer cette menace », explique-t-il.

Même s’il estime que certaines pulsions de destruction sont innées chez l’humain, l’expert en anthropologie de l’islam mentionne toutefois que le manque d’intérêt et de compréhension face à l’autre n’aide en rien. « C’est correct si je ne comprends pas mon voisin. Mais à partir du moment où j’admets que je ne le comprends pas, on a déjà fait un grand pas pour essayer de se comprendre l’un et l’autre. »

Journée contre l’islamophobie

Dans le cadre de la commémoration de l’attentat à la Grande Mosquée de Québec, certaines communautés musulmanes ont demandé aux instances politiques de désigner le 29 janvier comme la Journée nationale du souvenir et d’action contre l’islamophobie. Il n’a fallu que quelques heures aux diverses formations politiques pour partager leurs opinions à ce sujet.

De son côté, Abdelwahed Mekki-Berrada n’a pas envie de se prononcer, il estime que les différents organismes et partis politiques auraient aussi dût prendre plus de temps avant d’émettre leurs opinions.

« Ce que je dis c’est que nous sommes en janvier 2018, je pense que plus on va se rapprocher du 29 janvier, plus on va le sentir, c’est juste évident, plus l’émotion va être grande. Deuxième chose, c’est que nous sommes en période électorale. Moi, ma suggestion en ce moment, prenons la proposition, prenons le temps d’y penser, mais surtout, laissons passer la période électorale, parce que nécessairement, déjà on s’en sert », constate-t-il.

La situation québécoise

« Dire que le Québec est raciste ou islamophobe, c’est un non-sens. Pourquoi ? C’est contre-productif », martèle Abdelwahed Mekki-Berrada. Selon lui, lorsqu’on attribue un tel qualitatif au Québec, on vient taire la résistance. Une résistance qui ne se manifeste pas ou très peu, et de façon très ponctuelle. Pourtant, cette opposition au racisme et à l’islamophobie est extrêmement importante dans la province, souligne l’expert.

Selon lui, ceux qui se déclarent racistes ou qui témoignent une aversion à l’islam, ce sont « des groupuscules » qui, au nom d’une minorité, tentent de remplir l’espace médiatique. « Il y a cette phrase formidable qui dit : un arbre qui tombe fait beaucoup plus de bruits qu’une forêt qui pousse.  C’est exactement la réalité que l’on a en ce moment », témoigne le diplômé en anthropologie à l’Université de Montréal.

Néanmoins, il rappelle qu’il ne faut pas banaliser la situation. « Il y a une réalité, les femmes se font cracher dessus, on leur arrache le hijab, on reçoit des menaces parce qu’on a un nom qui n’est pas du terroir », témoigne-t-il. Le Québec vit actuellement une polarisation sans précédent. « Le problème, c’est quand il y a une polarisation dans les discours, ça va s’accompagner d’une polarisation sociale. Finalement, la radicalisation violente viendrait du fait que nous ne sommes plus en mesure de dialoguer. »

Établit au Québec depuis près de 40 ans, le professeur de l’Université Laval estime toutefois que nous avons les moyens pour nous en sortir. « On a un trésor magnifique entre les mains, mais c’est un trésor qu’on n’ose pas utiliser. On a un blocage. Ce trésor, c’est qu’on a une écoute qui est formidable au Québec. »

Les discours de vérité

 L’une des grandes crises à laquelle fait face nos sociétés est la prolifération de plus en plus importante des discours de vérité. « Le principal ennemi, le principal problème, c’est les discours de vérité. Ce sont ceux et celles qui vous disent moi j’ai raison, les autres ont nécessairement tort. Moi je suis dans le bien et eux dans le mal », illustre le professeur.

Il rappelle que nous ne vivons pas dans un monde blanc ou noir. C’est plutôt un ensemble rempli de nuances et  de pluralité. Lorsqu’on parle d’islam, d’immigration ou de religion, ce sont « des situations extrêmement complexes auxquelles on apporte des réponses faciles et simples. On ne peut pas amener des réponses simples à des questions complexes », martèle l’anthropologue en ajoutant qu’en tant qu’humain, nous n’avons pas cette humilité de dire « je ne comprends pas. »

De plus, ces discours entrainent certains préjugés nocifs face aux membres des communautés arabes et musulmanes. « Et si j’étais athée tiens, est-ce que mon nom me l’interdit ? », questionne Abdelwahed Mekki-Berrada. Il dénonce cette assignation identitaire entre un nom et une appartenance. « Maintenant, ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que si l’islam est aussi vivace aujourd’hui, et c’est évident, il y a de plus en plus de musulmans et il y en aura de plus en plus, c’est pas à cause des sabres et des kalachnikovs, ça c’est ce qui insupportable à regarder. Ce qui fait que l’islam est toujours aussi vivace, c’est qu’elle s’est toujours autocritiquée », souligne le professeur avec l’objectif de faire taire les faux préjugés qui sont attachés à la plus importante religion sur Terre, avec près de 1,6 milliards de fidèles.

Les discours de vérité seraient l’une des principales raisons expliquant la polarisation sociale au Québec. Limitant les dialogues, ces discours entrainent les gens vers la radicalisation violente.

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