INTERVIEW: Le paradigme économique moderne – Entre économie normative et économie positive

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SHAFAQNA  – Née le 18 décembre 1951, Alvin Elliot Roth est un professeur d’économie à l’université de Stanford (Etats Unis), ainsi que le professeur Gund d’économie et de gestion d’entreprise émérite à l’université de Harvard.

Un homme de sciences et d’études qui, à travers les années, s’est établi comme une référence académique Professeur Roth a fait une contribution signifiante au domaine de la théorie des jeux, la conception économique du marché et l’économie expérimentale. Il est aussi connu pour son accent sur l’application de la théorie économique en vue d’apporter des solutions pragmatiques à des problèmes « réels ».

En 2012, il a remporté le Prix Nobel de sciences économiques conjointement avec Lloyd Shapley « pour la théorie des allocations stables et la pratique de la conception du marché ».

Question : Les économistes ont toujours essayé de tracer une ligne étroite entre l’économie normative et l’économie positive. Jusqu’à très récemment, la microéconomie n’a été envisagée que d’un point de vue théorique, sans vraiment considérer autres choses que les questions économiques positives. Suivant cette logique, diriez-vous que la science de l’économie à la fin du XXe siècle s’est petit à petit tourner vers l’ingénierie, à travers la conception des mécanismes du marché et la conception du marché elle-même ?

La théorie des jeux a fait son entrée dans les études économiques au milieu du XXe siècle, d’abord lentement, et puis beaucoup plus rapidement. Ce procédé d’adaptation et d’inclusion de nouvelles théories prends du temps.

À la fin du siècle, les économistes ont pu développer suffisamment d’outils pour commencer l’identification des « règles du jeu » et par cela identifier les mécanismes des marchés.

Traditionnellement, la structure des marchés a été conçu en accordance des règles and limitations de la pensée économique qu’elle est censé refléter. Que cela soit le Marxisme, le socialisme, le communisme ou encore le post-Keynésianisme, les économistes avaient l’habitude de mouler et formuler les marchés par rapport à leurs théories, plutôt que de considérer les marchés comme des entités á par entière, existant en dehors de la pensée économique classique.

Aujourd’hui nos doctorant Iraniens ont essayé dans leur dissertation d’appliquer la pensée économie islamique.

Pensez-vous que la conception des marchés puisse être appliquée au-delà du paradigme économique néo-classique ? Diriez-vous que d’autres écoles pourraient bénéficier d’un tel élargissement intellectuel ?

 

 

 

Comprenez que les marchés économiques sont des artefacts anciens – ils sont aussi anciens que l’histoire de l’humanité. Et donc la conception du marché, comme on l’entend aujourd’hui, ne peut pas appartenir á une seule école de pensée ou un mouvement philo-économique en particulier. Les marchés sont des outils que les hommes ont conçus pour faciliter et exécuter certaines taches économiques – et donc comme nous, c’est outils changent et évoluent en accordance avec leur environnement.

Le procès de conceptualisation des marchés est utile dans le sens qu’il permet d’analyser et d’observer certaines évolutions économiques en entrant des données différentes. Bien sûr, différentes personnes peuvent vouloir des marchés pour accomplir différentes choses.

En regardant les contributions récentes de l’économie, il est évident qu’il y a eu un changement de paradigme, surtout en ce qui concerne le rôle joué par la réglementation et les modèles traditionnels de la concurrence.

Les contributions de Jean Tirole à l’IO, par exemple, et son approche de la réglementation des industries monopolistiques, ainsi que votre propre travail sur les modèles de marché, ne sont pas enlisées par des hypothèses simplifiées, ou des principes de control aseptiser de la concurrence.

Vous avez souligné dans une conférence tenue à l’université de Stanford que « dans la plupart des marchés, les prix ne sont pas le déterminant par excellence. » Il est en effet surprenant pour un économiste de souligner la redondance des prix dans un marché. Comment rationalisez-vous un tel changement d’optique ?

Pendant très longtemps, les économistes se sont concentrés sur les marchés des produits de base. Dans cette optique, les prix, l’offre et la demande sont les seuls paramètres qui comptent. Dans un marché de produits de base, les prix sont suffisants pour comprendre, et même prédire les mouvements économiques.

Mais de nombreux marchés ne sont pas des marchés de produits, et donc les prix ne font pas les seules déterminant. Sur un marché du travail par exemple, vous ne pouvez pas simplement entrer le marché, il faut d’abord que vous soyez embaucher pour pouvoir prendre part. Dans cette hypothèse, les prix sont secondaires. Dans une étude de marché de travail les employés et les employeurs prennent en compte beaucoup plus que les prix/salaires.

De nos jours les économistes ont développé de nouveaux outils pour nous permettre d’étudier et de simuler différentes études de marché, en dehors des marchés dit conventionnels.

 

 

 

 

 

L’une de vos études fait référence au marché des organes aux Etats-Unis, et en particulier celui des reins. Bien que les reins, ainsi que tous les organes humains sont interdits á toute sorte de marchandage, vous avez tout de même considéré cette « demande » comme celle d’une demande de marché á part entière – et donc selon une optique économique.

Pourriez-vous nous donner plus de détails sur cette étude de cas ainsi que ses prémisses ?

Il me serait très difficile de répondre à votre question sans m’étendre sur le sujet en grands détails … Permettez-moi de dire ceci : les listes d’organes et le système que les régissent ont été mis en place pour servir une fonction : faciliter les transplantations d’organes : la demande avec des patients compatibles : l’offre. L’idée est simple : aligner l’offre et la demande en tenant compte bien sûr de la nature d’un tel « marché ».

Dans votre livre : “Who Gets What and Why”, vous avez souligné que l’Iran est le seul pays au monde où il est légal de vendre un rein. Comment utiliseriez-vous ce cas dans la conception du marché ? Et pourquoi, selon vous, la vente d’un rein en Iran n’est-elle pas considérée répugnante ?

Je ne peux pas vraiment me prononcer sur l’Iran, et ses coutumes socioreligieuses – je peux seulement me permettre d’observer les habitudes sociales et paramètres légaux qui définissent la transplantation d’organe en Iran.

Je ne sais pas pourquoi les Iraniens ne sont pas répugné á l’idée de vendre un rein. Tout ce que je sais c’est que les fatwas [lois religieuses) chiites sont très nuances en relation de la vente d’organes – elles ont aussi évoluées á travers les années, sans aucun doute pour refléter des circonstances sociales changeantes.

En microéconomie, il existe des disciplines telles que l’économie politique qui utilisent d’autres outils que les incitations, la demande et l’offre d’information. De telles études s’appuient intensivement sur les classes sociales et l’analyse sociologique. Pensez-vous que la conception de marchés efficaces peut aider à résoudre les problèmes de classe et de race ?

Je soupçonne que beaucoup de problèmes, y compris les problèmes d’ethnicité, de religion ou même de classe sociale seraient faciles à résoudre dans un contexte de surplus économique. C’est très souvent en pénurie que les « différences » ethno-sociales deviennent importantes.

L’étude des marchés permet de prévenir de telles crises en gérant les ressources disponibles intelligemment.

L’économie islamique regarde l’usure : les prêts basés sur les intérêts, avec répugnance. Mais il est évident que ces sentiments se sont lentement assouplis. La mondialisation, ou la nécessité d’agir et de se conformer au système capitaliste a fait que l’usure est maintenant un pêché tolérable.

 

 

Comment voyez-vous le rôle de la religion dans l’économie ?

La religion a été une force puissante dans la société. Cela était le cas pendant des siècles. Je ne peux pas prédire comment la religion va influencer le future et la façon dont nos sociétés vont aborder certaines questions économiques, mais il est certain que l’usure joue aujourd’hui un rôle important dans notre système financier global.

De nombreuses sociétés considèrent l’intérêt des prêts comme étant un outil financier acceptable. Par exemple, les prêts à intérêt sur les maisons – les prêts hypothécaires – aident beaucoup de familles à acheter leur maison, plutôt que de louer. Plutôt que d’attendre des années, beaucoup de jeunes familles peuvent bénéficier d’un prêt hypothécaire

Bien sûr, les intérêts sur les prêts restent répugnants dans la jurisprudence islamique. Cependant, ici aussi, nous voyons une certaine conception du marché, impliquant ce que les produits financiers peuvent être achetés, vendus et crées selon certains critères.

Par exemple, je comprends que les banques islamiques peuvent offrir des produits á leurs clients leur permettant de devenir propriétaire sans pour autant entrer dans le système capitaliste de l’usure.

En 1999, vous avez écrit un article assez convaincant dans lequel vous avancez que l’ingénierie chimique existe à côté de la chimie et de la biologie – chaque matière étant liée à l’autre et vice versa. En suivant cette hypothèse vous avancez que le domaine de l’économie a encore á développer sa propre branche d’ingénierie : l’ingénierie économique. Qu’entendez-vous exactement par ce terme ?

17 ans après, pensez-vous que les économistes ont réussi a manifester cette nouvelle réalité ?

Je pense que la conception de marché est sur le point de devenir le genre d’ingénierie économique que j’avais à l’esprit. Nous voyons des marchés qui sont conçus, adoptés et mis en œuvre avec l’aide des économistes, en particulier dans les ventes aux enchères et les marchés d’appariement, mais aussi dans une variété d’applications comme l’adaptation des échanges financiers à la négociation à grande vitesse.

Comment diriez-vous que la conception du marché est-elle liée à la réglementation ? Qu’est-ce que la conception du marché donne aux régulateurs que la théorie incitative ou la théorie des jeux omet ? Et comment voyez-vous l’avenir de la conception du marché ?

Tous les marchés ont besoin de règles appropriées pour fonctionner correctement, et de telles règles peuvent être prises par les gouvernements, les propriétaires de marchés et les acteurs de marché eux-mêmes. Les règlements fonctionnent comme des lois, et il est donc logique que les gouvernements établissent des règles qui s’appliquent à de nombreux marchés en même temps. Bien sûr, certain types de règles sont spécifiques à certains marchés particuliers, et certaines règles seront prises sans aucune intervention de l’État, tandis que d’autres, parfois envisagées par les gouvernements, seront conçues pour protéger certains participants vulnérables sur des marchés aux grandes asymétries d’information ou de marché. Pour quiconque qui établira les règles, la conception du marché aidera à mieux concevoir les règles et les règlements, les introduire, les évaluer, les modifier ou les enlever plus adéquatement à mesure que les marchés évoluent.

Comment diriez-vous que la répugnance affecte les marchés ? Et, peut-on envisager un design spécial pour adresser cette répugnance ?

Les marchés sont des institutions collectives, et donc ils ont besoin de soutien social. Parfois, la façon dont un marché est conçu peut influencer le soutien qu’il reçoit.

Pouvez-vous nommer le cas d’un marché mal conçu et expliquer ses caractéristiques ?

Prenez par exemple le marché de la santé aux Etats Unis. Très clairement les paramètres économiques de ce marché souffrent d’une ineptie évidente. Beaucoup de marchés ont été assemblé de force plutôt que par design, et cela a causé de grands déséquilibres intra-économiques.

 

 

 

 

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