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Shafazna – Depuis la victoire de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (NLD), aux élections de novembre 2015, la question de la pertinence et de l’efficacité de sa stratégie a été maintes fois posée. En deux ans, le bilan de son action est maigre ; et, même si elle occupe le double poste de conseillère d’Etat et de ministre des affaires étrangères, c’est encore et toujours l’armée qui a le dernier mot dans cet étrange pays dirigé durant près d’un demi-siècle (1962-2011) par des militaires.

Photo: journal-neo.org

L’interrogation d’ordre moral et politique à propos de l’ex-Dame de Rangoun prend désormais encore plus d’acuité avec la répression à huis clos, la deuxième en un an, qui est en train de frapper des dizaines de milliers de villageois musulmans.

Une répression visant aussi les civils, et qui est consécutive à de violentes actions contre la police et les gardes frontières que vient de mener une guérilla rohingya en train de se constituer et de s’organiser.

Hémorragie sans précédent
Depuis le 25 août, date de la spectaculaire attaque des hommes de l’Armée du salut des Rohingya de l’Arakan (ARSA) – l’Arakan est l’ancien nom de l’actuel Etat Rakhine, où vit la minorité musulmane en question –, environ 400 personnes sont mortes, en majorité rohingya.

Des centaines de maisons ont été brûlées par les forces de sécurité et environ 130 000 musulmans ont fui au Bangladesh voisin. Une hémorragie sans précédent dans la longue et douloureuse histoire des Rohingya.

Il s’agit donc d’une crise humanitaire et politique majeure. Que dit Aung San Suu Kyi ? Non contente de justifier les opérations de « nettoyage » contre le « terrorisme » dans les zones de peuplement musulmanes jouxtant le Bangladesh, l’ancienne dissidente accuse le Programme alimentaire mondial (PAM) d’aider les combattants en distribuant des rations de survie aux réfugiés rohingya de l’intérieur !

La réaction de celle dont le prix Nobel de la paix 1991 avait récompensé le courage, quand Suu Kyi l’« Antigone » était assignée à résidence par les prédécesseurs des chefs actuels d’une armée avec laquelle elle pactise, est pour le moins saisissante.

Ce qui amène à poser une simple question sur la Birmanie compliquée : « Daw Suu », comme on l’appelle en Birmanie, est-elle à ce point persuadée que la nécessité de composer avec la puissante Tatmadaw – l’armée – justifie tous les reniements ? Convaincue qu’elle est, à juste titre, que rien ne pourra changer dans le pays si l’armée n’est pas associée au processus de transition démocratique…

(Myanmar’s pro-democracy leader Aung San Suu Kyi talks to Myanmar Muslims leaders at the National League for Democracy head office in Yangon June 6, 2012. REUTERS/Soe Zeya Tun)

Arrogante fille à papa
Mais s’il n’y a d’autre alternative que de s’entendre avec une institution toute-puissante, qui détient automatiquement un quart des sièges « non élus » dans les deux chambres du Parlement et contrôle les ministères de la défense, de l’intérieur et des frontières, encore faudrait-il que les résultats soient au rendez-vous.

Or ce n’est pas le cas. Même si personne ne se faisait d’illusions quant à un changement rapide dans un pays ruiné par des décennies de tyrannie bottée, la collaboration de Mme Suu Kyi avec les militaires n’a pour l’instant pas permis au gouvernement d’engranger des résultats économiques et sociaux significatifs.

Dans un pays ravagé par soixante-dix années de guerres ethniques, la situation a en outre empiré dans les Etats bordant la Chine, où les combats menés par différentes guérillas se sont intensifiés.

Si Aung San Suu Kyi ne cesse de répéter qu’un accord de paix avec les minorités (30 % de la population) est vital pour mener à bien le processus de développement, les décisions qu’elle a prises n’ont rien fait pour rehausser sa réputation chez les ethnies minoritaires.

Descendante du « père de l’indépendance », le général Aung San, membre de l’ethnie bamar majoritaire et diplômée d’Oxford, la chef du gouvernement birman a une réputation d’arrogante fille à papa chez les représentants des petits peuples dont est composée la Birmanie…

Aung San Suu Kyi of the National League for Democracy on Election Day on November 8. >YouTube/Reuters
AUNG SAN SUU KYI OF THE NATIONAL LEAGUE FOR DEMOCRACY ON ELECTION DAY ON NOVEMBER 8. / YOUTUBE/REUTERS

Personnage énigmatique et insondable
La tragédie des Rohingya est en train de susciter une condamnation internationale, notamment dans les pays musulmans. Même si l’Europe – dont la France – reste pour le moins mesurée dans ses réactions.

Parmi les voix qui s’élèvent, celle de Malala Yousafzai, cette jeune Pakistanaise victime des Talibans et corécipiendaire du prix Nobel de la paix en 2014 : « Ces dernières années, je n’ai cessé de condamner le traitement tragique et honteux infligé aux Rohingya. J’attends que ma collègue Prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi fasse de même », vient de déclarer la jeune femme de 20 ans. Pour le moment, silence radio côté Suu Kyi.

Mais les critiques à l’égard de la dirigeante birmane viennent aussi de ses propres rangs. Elles émanent de dissidents qui ont passé des années dans les geôles birmanes. Il est reproché à la Lady son mauvais caractère, son incapacité à déléguer et le fait qu’elle se soit montrée incapable de préparer le terrain à sa relève politique.

A 72 ans, Aung San Suu Kyi offre plus que jamais le visage d’un personnage énigmatique et insondable. Comme si les quinze années passées en résidence surveillée lui avaient donné à la fois la force de ses convictions et une infinité capacité à l’entêtement contre-productif.

Certains parmi ceux qui furent ses plus ardents supporteurs commencent à se demander si l’échec possible de sa politique ne risque pas de ramener, pour de bon, les généraux au pouvoir. Les plus cyniques diront qu’en réalité ces derniers ne l’ont jamais perdu.

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