Bonnes manières : comment faire tout le contraire de Donald Trump

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SHAFAQNA – L’Obs | par Philippe Boulet-Gercourt : READ IN THE USA. Dans “Bien traiter les gens”, Lea Berman et Jeremy Bernard rappellent les règles de savoir-vivre propres à la Maison Blanche.

Le chic, avec certains livres, c’est qu’on en a pour son argent. A priori, il n’y avait pourtant pas de quoi dégainer son portefeuille ni enfourcher ses lunettes: avec un titre neuneu («Bien traiter les gens») et des auteurs qui ont été social secretaries à la Maison Blanche, cela sent son «Miss Manners» ou sa Nadine de Rothschild à plein nez. Lesdits «secrétaires sociaux» sont en effet chargés de l’intendance de l’adresse la plus célèbre au monde, ils veillent à la programmation et au bon déroulement des multiples festivités données par le Président et sa famille – dîners d’Etat, concerts, remises de médailles, etc.

Eh bien c’est passionnant. D’abord à cause de Lea Berman et Jeremy Bernard, les auteurs. La première est une républicaine, elle a été la social secretary de George W. Bush, le second (premier homme à occuper la fonction) est démocrate, il a servi les Obama. Par les temps qui courent, un tel droite-gauche œcuménique est rarissime. Ensuite, il y a le contenu du livre au premier degré: les mille anecdotes, chausse-trapes et subtilités d’une fonction toute en tact, guettant les entorses au protocole avec un flegme britannique mâtiné d’efficacité yankee.

 

Des boules puantes pour Trump

Les choses deviennent plus sérieuses, mais aussi plus mordantes, avec le deuxième niveau de lecture. Lea et Jeremy sont des gens d’une politesse exquise, of course, il ne leur viendrait pas à l’idée de descendre en flammes la Maison Blanche de ce plouc de Donald Trump, qui n’a même pas été foutu de donner un dîner d’Etat depuis qu’il est président. Son nom n’apparaît d’ailleurs pas une seule fois dans le livre. Il est pourtant présent à toutes les pages, comme le négatif parfait d’un président exemplaire.

Parfois, les remarques ont un parfum tenace de boules puantes. Par exemple dans l’introduction: «Plus que jamais, nous devons nous traiter mutuellement avec dignité, apprendre à nos enfants les valeurs de gentillesse et d’honnêteté, et afficher notre volonté d’écouter et de collaborer. Que penseraient Lincoln, Reagan, FDR ou Kennedy de l’Amérique d’aujourd’hui?». On n’ose pas imaginer. Ou bien ceci:

Des leaders les plus efficaces émane une confiance en eux-mêmes, pas un sentiment exagéré de leur importance.»

Au fil des pages, Berman et Bernard énumèrent toutes les qualités que ne possède pas Trump, et c’est assez impressionnant. La faculté d’écouter les autres? «Un signe de respect et d’égard. Les présidents et First Ladies pour qui nous avons travaillé le comprenaient (…). Bien écouter requiert un esprit ouvert.» Et vlan!

L’arrogance ? «Une personne peu sûre d’elle-même qui parle avec plus d’emphase que les autres peut penser qu’elle est convaincante, mais la crânerie convainc rarement.» Ka-boum!

Le sens de la mesure ? «L’exagération dramatique fait de la bonne télévision, mais elle est terrible pour ce qui est de construire des relations fortes (…). Si la frustration vous fait exploser à chaque fois qu’une crise survient, personne ne se tournera vers vous pour trouver une solution; au contraire, on vous considérera comme faisant partie du problème.» Whaam!

La capacité à reconnaître ses erreurs? «Les leaders n’ont pas peur de leurs erreurs, ils sont ouverts à l’idée de se corriger et d’apprendre les leçons de leurs échecs. Ils demandent aussi qu’on leur pardonne – et pardonnent généreusement.» Dans certains cas, hélas, les humains à qui l’on a affaire sont au-delà du réparable. «Les gens vraiment incorrigibles sont assez rares, mais ils semblent plus imposants qu’ils ne le sont en réalité, tant leur comportement nuisible a de lourdes conséquences.» Pow!

Déficit d’empathie

Et enfin cette remarque, qui résume les précédentes et offre un troisième niveau de lecture, sérieux pour le coup: «Si vous faites preuve d’empathie lorsque vous êtes à l’écoute, vous ne jugez pas; vous vous efforcez simplement de comprendre ce que ressent l’autre.» Empathie – le mot est lâché. Depuis quelques mois ils parcourt les coursives des télés, rôde dans les entreprises, colonise les articles de journaux. Comme si, dans ce mot, se cachait l’antithèse et l’antidote des années Trump.

Le mot n’est pas nouveau, Obama évoquait déjà le «déficit d’empathie» dans une Amérique de plus en plus polarisée, l’incapacité grandissante de la plupart à se mettre dans les chaussures des autres. Trump en est la caricature. «Il lui manque le gène de l’empathie, analyse Chris Cilizza, de CNN, quand il doit tendre la main à des gens qu’il ne connaît pas ou qui ne le soutiennent pas, il est extrêmement mal à l’aise et refuse souvent de le faire.» Dans l’Amérique de Trump, remarque Britt Peterson, du «Washington Post», «l’empathie est une arme que nous utilisons contre d’autres».

Il «a établi une connexion au niveau des tripes [avec sa base], en montrant peu d’empathie pour quiconque n’en faisant pas partie.»

« La sympathie nous place au-dessus du problème de quelqu’un d’autre, tandis que l’empathie nous positionne au même niveau. Si vous faites preuve d’empathie lorsque vous êtes à l’écoute, vous ne jugez pas; vous vous efforcez simplement de comprendre ce que ressent l’autre», écrivent Berman & Bernard. C’est vrai en politique, mais c’est également une demande de plus en plus pressante dans le monde de l’entreprise. «Les gens quittent les managers, pas les entreprises», notent les auteurs.

Le meilleur moyen de les retenir? L’empathie, indique un sondage Businessolver: six salariés sur dix seraient prêts à être un peu moins payés avec un boss faisant preuve d’empathie, et 77%, à travailler plus longtemps. Près d’un tiers ne considèrent pas leur employeur empathique, et la moitié pensent que les entreprises et les organisations, de façon générale, ne sont pas empathiques.

Demande de respect

Tout récemment, Adam Bryant, un consultant d’entreprise réputé, a expliqué dans le «New York Times» «comment assembler une bonne équipe» dans l’entreprise. Lui ne parle pas d’empathie, mais l’accent qu’il met sur le respect de l’autre rejoint ce qu’écrivent Lea Berman et Jeremy Bernard, et sa description des «mauvais boss» est le portrait craché de Trump:

Ils n’écoutent pas. Ils micro-managent. Ils ne font pas confiance. Ils voient les salariés comme des pions les aidant à atteindre leurs buts. Ils montrent du doigt, plutôt que de reconnaître leurs erreurs. Ils s’attribuent les succès de l’équipe. Ils rabrouent les gens en présence de leurs collègues. Et ainsi de suite (soupir).»

Demandes d’empathie, de respect… Les Américains seraient-ils en train de se réveiller, de se dire qu’il est temps de se «mettre à la place des autres» plutôt que de s’enfoncer dans le climat de guerre civile larvée qu’attise Donald Trump? Ce serait naïf de le croire. Mais il y a peut-être un frémissement, un désir d’humanité. «Bien traiter les gens»: après tout, ce titre n’est pas si tarte.

 

Treating People Well
The Extraordinary Power of Civility at Work and in Life,
par Lea Berman et Jeremy Bernard,
Scribner, 2018.

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