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SHAFAQNA – El Watan / Said Rabia : Plus organisés que ce que d’aucuns pensent, les salafistes occupent le terrain, les réseaux sociaux et ont leurs propres sites internet, leurs blogs et leurs forums. Ils ont un plan et une stratégie. Un ancien cadre du ministère des Affaires religieuses pense vrai lorsqu’il dit que les autorités du pays «n’ont tiré aucune leçon de la tragédie des années 1990». Jamais l’offensive des propagandistes du wahhabisme n’a atteint de telles proportions.

Les mosquées, les réseaux sociaux, les forums et les radios web, le mouvement associatif, le circuit des commerces de la médecine alternative et le commerce informel sont les moyens d’une nouvelle guerre contre l’«islam de Cordoue». Juste après la décennie noire, plusieurs tendances salafistes sont nées en Algérie.

En plus des résidus de la salafia djihadia takfiria issue et nourrie par le parti dissous, d’autres courants de cette même obédience ont fait leur apparition à la fin des années 1990 : salafia El Harakia et salafia El Ilmia. Un courant inspiré, selon des spécialistes de la pensée islamiste, par un Saoudien, en l’occurrence Rabbie El Madkhali.

Toutes ces tendances, disent nos interlocuteurs, descendent d’une seule et dangereuse matrice : le wahhabisme, dont le père fondateur est Mohamed Ibn Abdelwahab, et le précurseur Ibn Taymia, qui a constitué la référence doctrinale des groupes terroristes algériens dans les années 1990.

Selon une source très au fait des questions religieuses, depuis deux ou trois ans, les salafistes ont pris d’assaut les annexes et les structures locales de l’Association des oulémas algériens (Djamiate El Oulama El mouslimine Al Djazaïriine et les associations dont la ligne religieuse s’est considérablement inclinée vers le radicalisme. Ils investissent même dans les associations sportives. C’est par ce biais, entre autres, que les idéologues de la salafia arrivent à animer des conférences ou tenir ce qui est appelé dans leur jargon des assises.

Ces dernières se déroulent dans les quatre coins du pays. Au Centre, ce sont les têtes de pont du salafisme, ses véritables chefs d’orchestre, qui mènent la «daawa» : Mohamed Ali Ferkous, enseignant à l’université des sciences islamiques au Caroubier (Alger), Azeddine Ramadhani et Abdelghani Aouisset.

Ce dernier étant kabyle semble spécialisé dans le prosélytisme en Kabylie, où il a animé plusieurs assises, à Oued Ksari qui est situé à quelques kilomètres au sud-ouest de Tizi Ouzou, ou encore à Azeffoun dans la localité d’Aghribs, où l’activisme d’un groupe de salafistes a défrayé la chronique ces dernières années. Dans le sud du pays, c’est un certain Abou Abdillah Salem Al Mourîda Al Adrari, relativement lié à la ville d’Adrar, qui propage la daâwa salafia.

Selon le témoignage des mouhadjirine sur le site Hijra en Algérie, «il enseigne, entre autres, la aqida, la langue arabe, le hadith et le fiqh». A Ghardaïa, «les étudiants vivent dans des demeures modestes et le cheikh dispense des cours juste après la prière du sobh réservés à ses étudiants confirmés, puis d’autres dans la journée plus généraux». «Grâce à lui, la daâwa salafia se répand dans la région d’Adrar et les frères affluent de toute l’Algérie pour étudier chez lui», indique le même témoignage.

A Bordj Bou Arréridj, soutiennent ces sources, officient deux imams salafistes, Abdelhamid Bouta’a et Mustafa Ketfi. Un quart d’heure de marche sépare les mosquées où ils donnent des cours. Bachir Sari, lui, s’est installé à El Eulma, dans la wilaya de Sétif, où active l’association El Kalima tayiba. A Blida, Abdelillah Mohamed Tchalabi s’occupe de la daâwa salafia. Les idéologues de la salafia organisent aussi des rencontres et des assises partout sur le territoire national. Il y a deux années, la wilaya de Béchar les a accueillies.

Tissant une véritable toile à travers laquelle ils livrent une guerre sans merci à l’«islam de Cordoue», pour reprendre Mohamed Aïssa, le ministre des Affaires religieuses, les salafistes très actifs sur le terrain ne manquent d’ailleurs pas de ruse pour infiltrer même les rouages des institutions de l’Etat, le département des Affaires religieuses et des Wakfs, les mosquées et les associations.

Selon une source digne de foi, leur stratégie consiste surtout à approcher précocement de jeunes lycéens dans le but de les incérer dans un long processus d’endoctrinement. Une fois mûris au salafisme, ils sont intégrés dans les réseaux, conseillés et orientés, après l’obtention du baccalauréat, vers les études en charia islamia, de l’université du Caroubier à Alger et les autres universités des sciences islamiques dans les grandes villes du pays.

Infiltration des structures relevant des affaires religieuses

Après l’obtention du diplôme, nous apprend notre source, les étudiants déjà acquis aux thèses salafistes reviennent pour s’insérer dans le département des Affaires religieuses par le biais du concours au poste d’imam sur tout le territoire national. «Personne ne peut le leur refuser, puisqu’ils disposent d’un diplôme reconnu par l’Etat», indique notre interlocuteur.

Et c’est de cette manière que le département des Affaires religieuses se retrouve confronté à des imams plus prompts à diffuser le wahhabisme que l’islam majoritairement pratiqué par les Algériens. Quand le ministère de Mohamed Aïssa s’en est rendu compte, c’était trop tard, le mal était déjà fait.

Ce sont des centaines de jeunes, précise notre source, à avoir pris part aux concours de recrutement des Affaires religieuses. «Si un tiers des imams de la République est aujourd’hui salafiste, dans dix années, et si cela continue à fonctionner de la même manière, 80% des imams seront salafistes», prévient notre source.

Les réseaux salafistes travaillent insidieusement en profondeur la société algérienne et se donnent les moyens de leur politique. Ils ont un «markez salafi» à Rouiba, contrôlent plusieurs mosquées dans lesquelles ils dispensent des cours et organisent périodiquement des séminaires aux quatre coins du pays.

Ils ont monté une véritable machine de propagande qui leur permet aussi de distribuer des centaines de milliers de prospectus, de dépliants et des flyers contenant des fatwas sur plusieurs sujets de société, allant de la hauteur des talons des femmes, jusqu’aux questions de sexualité les plus taboues dans la société.

Chaque imam salafiste possède un site web officiel, où on peut consulter ses exégèses, et où l’on peut aussi entrer en contact avec lui pour obtenir des explications et des orientations sur diverses questions. La Toile foisonne de forums, de débats où officient les idéologues salafistes.

Ils ne lâchent rien, Youtube, Paltalk Scene est un logiciel permettant aux utilisateurs de discuter instantanément, de rencontrer des gens ou encore de visionner des vidéos, Facebook, Twitter, Snapchat, des radios web, à l’instar de Radio El Houda dédiée au salafisme. Avec quels moyens les têtes pensantes du salafisme entretiennent-elles toute cette logistique ?

«Cela nécessite des moyens colossaux», affirment des spécialistes. Les donations d’hommes d’affaires et la zakat qui tourne uniquement au sein des réseaux salafistes constituent autant de sources de revenu. Ils ont des librairies dans chaque ville du pays, où sont vendus les livres des exégètes wahhabites. Les imams salafistes paradent en tenues qui coûtent au bas mot 50 000 DA et effectuent plusieurs omras et le hadjs. Ce n’est un secret pour personne, soutient notre source, l’affiliation des salafistes est idéologiquement établie.

Téléguidés à partir de Riyad, en Arabie Saoudite, les idéologues wahhabites, selon un ancien étudiant revenu de ce pays, considèrent que l’Algérie est un pays hérétique. Qui finance tous les livres qui viennent de ce pays et sont vendus par des librairies ayant pignon sur rue ? L’exemple le plus édifiant est la maison d’édition qui porte le nom de Dar El Fadhila à Mohammadia, à Alger, présidée, jusqu’à très récemment, par Mohamed Ali Ferkous.

Un journal écrivait, noir sur blanc, que cet organisme est lié à l’autorité saoudienne. Il est impossible de ne pas soupçonner l’existence de financements qui échappent au contrôle au sein de ses réseaux. Les salafistes ont compris qu’il fallait investir massivement les mosquées, les comités et les associations religieuses. «L’Association des oulémas est, depuis quelque temps, sous leur emprise», indique une source digne de foi. Ils pensent que Ben Badis était salafiste. Ils construisent leurs propres mosquées auxquelles ils affectent des imams de leur obédience dont ils assurent eux-mêmes les salaires.

Comment les salafistes tentent de déconstruire l’islam algérien

A l’assaut contre l’islam selon la tradition malékite, les salafistes ciblent et essaient de contrôler les mosquées situées dans des endroits enclavés, le pays profond, où il y a un très grand nombre d’édifices et de salles de prière. Ils sont prêts à se rendre dans des endroits où beaucoup refusent d’aller, notamment en Kabylie.

Quand ils arrivent aux commandes dans les mosquées, la première chose à laquelle ils s’attellent c’est la déconstruction du référent religieux national. Ils interdisent de fêter le Mawlid Ennabaoui (la célébration de la naissance du Prophète ; QSSSL), ils interdisent zakat el fitr sous forme de monnaie et aux musulmans de psalmodier en groupe le jour de l’Aïd, ainsi qu’à l’imam de s’appuyer sur une canne et de tenir un tasbih au minbar.

Ils interdisent «le ders» qui précède le prêche du vendredi. Un imam que nous avons rencontré est catégorique : «Les salafistes se considèrent en guerre contre le soufisme et le rite achaarite inhérent au courant malékite en vigueur en Algérie.» Pour lui, «la lutte contre la propagation du chiisme et le courant ahmadite en Algérie n’est qu’un alibi pour légitimer leur activisme et montrer à l’Etat qu’ils sont importants et capables de jouer un rôle pour prémunir la société de ces courants».

«Ils sont convaincus que les référents religieux nationaux Sidi Touati, Sidi M’hand Oumalek, Sidi Mohamed Boukabrine et Sidi Boumediène El Ghouth sont des hérétiques», indique notre interlocuteur, pour qui «ce procédé ne vise rien d’autre que détruire et démolir l’islam de tolérance et de l’amour». Pour certains spécialistes et des hommes de culte algériens, il n’y a aucun doute : «Tous les wahhabites du monde, où qu’ils se trouvent, sont soutenus par l’Arabie Saoudite.»

Et l’allégeance au royaume wahhabite est clairement déclarée, ses promoteurs ne le cachent pas : «Le roi d’Arabie est même considéré comme wali El Amr» (tuteur). Selon des imams qu’on a pu rencontrer dans diverses régions du pays, il n’y a aucun doute qu’entre la salafia el djihadia pure et dure et ce qu’ils appellent salafia el ilmia, il n’y a qu’un pas à franchir.

Dans leur conception de la pratique religieuse et l’interprétation du Coran, «si tu n’es pas salafiste, tu iras en enfer». C’est sur cette question qu’ils arrivent à capter l’intérêt des fidèles, et à partir de laquelle ils considèrent les musulmans qui n’épousent pas leur voie comme hérétiques et polythéistes.

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