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fr.shafaqna - Être musulman en 2018

SHAFAQNA – latribune.ca par MÉLANIE NOËL : L’année 2017 n’a pas été de tout repos pour les musulmans d’ici et d’ailleurs. La Tribune a rencontré trois Sherbrookois d’origine arabe et de confession musulmane pour discuter de leur réalité.

Nadine Elmir, travailleuse sociale de 35 ans originaire du Liban, Ihsen Ben, ingénieure de formation de 34 ans originaire de la Tunisie, et Tarik Tairi, médiateur interculturel de 37 ans originaire de l’Algérie, sont croyants, mais seul le dernier fréquente de façon régulière la mosquée.

« Un musulman croit en toutes les religions. Il croit en Jésus, en Moïse, tous les autres. L’Islam est tout simplement la dernière religion, car on croit que Mahomet est le dernier prophète de Dieu. C’est comme pour un système informatique, l’Islam est la version la plus récente des religions, si on veut simplifier », explique d’entrée de jeu Ihsen.

« Je suis hyper pratiquante, même si je ne vais pas à la mosquée régulièrement. Grosso modo, tous les bons citoyens pratiquent très bien la religion. Je crois même que les gens ici au Québec sont très musulmans sans le savoir. Car la religion nous dit de ne pas faire de mal à nos voisins, bien traiter les enfants, respecter les autres donc elle rejoint toutes les valeurs de base qui sont reflétées dans la loi canadienne », ajoute Ihsen.

Les lois, il en sera question à plusieurs reprises lors de l’entretien. « Le Canada est un État de droits où des lois ne permettent pas les actes racistes. C’est à ces lois, et aux institutions qui les appliquent, que revient la responsabilité de gérer les débordements », souligne Tarik, qui n’est pas indifférent à tout ce qui se qui arrive aux musulmans dans le monde, mais qui personnellement observe autour de lui une communauté apaisée.

« C’est ce que j’aime dans ce pays. Les gens respectent la loi et tout le monde est soumis à la même loi. C’est ce qui nous permet de vivre en paix », précise-t-il.

En 2017, il y a eu le drame de la fusillade dans une mosquée de Québec, mais les participants refusent de faire tout amalgame.

« Je ne veux surtout pas entrer, en tant que musulman, dans le jeu de la polarisation. S’il y a des radicaux en face de moi, des radicaux laïques par exemple, je refuse de parler et de critiquer leur action, car ce n’est pas mon souci. Moi, mon souci, c’est de montrer que je contribue à la société québécoise et que je suis là pour donner de mon mieux. Je ne serai pas un élément de polarisation. Je souhaite être un élément de paix », mentionne Tarik.

« Il faut aussi refuser d’entrer dans le jeu de l’essentialisation de l’autre. Lors d’événements regrettables faits contre nous, qu’on s’occupe plus de nous, au lieu de parler des autres. Les lois s’occupent du reste », croit Tarik.

« Les amalgames, ce n’est jamais bon », s’entendent-ils pour dire.

« Même le mot arabe, je trouve que c’est un amalgame. Moi, quand je me présente, je dis toujours que je suis Tunisienne. Car en Afrique du Nord, on a des siècles d’histoire et nos origines sont d’abord berbères et après arabes. Bien qu’on parle arabe qu’on soit majoritairement musulman. Être musulman ou arabe en Tunisie et en Arabie saoudite par exemple, ce n’est pas du tout la même chose », relate Ihsen.

Un exemple? « Le voile qui couvre tout le visage ne devrait pas être associé aux Arabes en général. Il est lié au wahhabisme, un mouvement extrémiste de l’Arabie saoudite », soulignent les participantes.

« C’est la même chose pour quelqu’un à qui tu dis qu’il est canadien et qu’il te dit que non, qu’il est Québécois. Ou un Québécois qui dit qu’il est Beauceron et non Québécois. Les gens aiment avoir une identité plus spécifique qui reflète leurs particularités », enchaîne Nadine.

Transformation du racisme

Ihsen, qui est arrivée à Sherbrooke début vingtaine pour des études universitaires, a une expérience très positive avec sa ville d’accueil. Entourée de gens instruits et à l’esprit ouvert, elle a été épargnée du racisme ou des préjugés. Tarik, qui est aussi arrivé au pays à l’âge adulte, partage ces propos.

Pour sa part, Nadine, qui est arrivée à l’âge de deux ans à Sherbrooke, a vu le racisme se transformer au fil des ans.

« Quand j’étais jeune, à l’école, on m’écœurait à cause de la couleur de ma peau et de l’odeur des aliments que je mangeais. Jamais on ne me parlait de ma religion. Aujourd’hui, personne ne me parle de la couleur de ma peau, qui est assez pâle, et les gens sont curieux et veulent goûter à ce que je mange, mais c’est le fait que je sois musulmane qui peut les déranger », note Nadine, qui souligne que le 11 septembre 2001 a tout changé.

Internet a ouvert une tribune pour que les propos racistes soient largement diffusés. Nadine a parfois la tâche difficile et délicate de corriger des faits publiés sur les réseaux sociaux. « Par exemple, quand il y a eu la vague de réfugiés syriens ou la fausse histoire de sapins de Noël au CHUS, des gens que je côtoie depuis toujours et qui m’aiment ont écrit n’importe quoi sur Facebook. On dirait que lorsque le volet émotif embarque, leur capacité de raisonner s’envole », note-t-elle ajoutant que certains patients du CLSC où elle travaille posent parfois des questions sur sa religion lorsqu’ils prennent connaissance de son nom de famille, Elmir. Certains hésitent même à lui faire confiance.

« Je connais aussi des gens qui n’ont pas réussi à traverser les frontières américaines dans la dernière année à cause de leur nom et de leur religion. Et ce sont des Québécois qui ont visité les États-Unis souvent par le passé », Nadine.
Tarik croit important de faire une distinction entre les actions citoyennes et les actions institutionnelles politiques. « Par rapport au citoyen, je crois que ceux qui ont peur de nous sont réconfortés dans leurs peurs à travers les actes comme ceux de Trump ou à travers ce qu’ils voient dans les médias concernant, par exemple, la charte des valeurs ou les accommodements », souligne-t-il.

Accommodements raisonnables

La Ronde avait voulu modifier, en 2013, son règlement interdisant d’apporter un lunch sur son site pour permettre aux visiteurs juifs et musulmans d’amener leur nourriture. Le parc a reculé à la suite du tollé que cette décision a provoqué.

« C’était n’importe quoi. Pourquoi pas aussi faire une exception pour celle qui est vegan et l’autre qui est allergique aux noix? Une demande a été faite, c’est à la direction de dire non si ça n’a pas d’allure. Là, tout ce que ça fait, c’est que ça nous divise », explique Nadine.

« Quand j’entendais parler d’accommodements raisonnables et de demandes pour des piscines uniquement pour les femmes, je me disais : mais qu’est-ce que c’est ça? Ça n’existe même pas dans mon pays d’origine », souligne Ihsen.

« On prend l’exemple d’une demande ridicule ou d’une seule personne et on en fait une grosse histoire alors que c’est vraiment l’exception », soulignent Ihsen et Nadine.

Les trois participants à la table ronde célèbrent, de façon plus ou moins stricte, le ramadan, évitent le porc, mais certains peuvent boire un verre de vin.

« Le fait que je ne mange pas de bacon amène parfois des discussions interminables, alors que si j’étais végétarienne, je ne crois pas qu’on en parlerait autant », fait remarquer Nadine.

Les parents musulmans de Nadine faisaient un sapin de Noël lorsqu’elle était jeune. Pas pour fêter Jésus, mais pour fêter les congés des Fêtes, mettre de la lumière dans la maison et faire comme les Québécois.

« Le père de mes enfants est Québécois et sa mère est une catholique très pratiquante. Mes filles vont à l’église avec elle et prient à la maison avec ma mère. Elles ont le mixte des deux. Elles sont fières de l’Islam autant qu’elles sont contentes de se mettre à genoux à la messe », note Nadine.

« On regarde trop souvent ce qui se passe en France où des immigrants de quatrième génération ne se sentent pas chez eux à cause de l’histoire et des colonisations. Ici, les jeunes se sentent chez eux et sont contents. Il ne faut pas créer des problèmes », ajoute Tarik.

Prise de parole

Lorsque des événements surviennent dans l’actualité en lien avec les musulmans, les médias se tournent souvent vers les représentants de la mosquée pour obtenir des réactions. Cette façon de procéder crée-t-elle un malaise?

« Si un acte est posé au nom de la religion, c’est normal qu’on s’adresse aux gens de la mosquée. Des fois on est d’accord avec eux. Des fois non. Mais en tout temps, ça représente la voix d’une seule personne parmi tant d’autres », rappelle Nadine.

« Il n’y a pas de valeurs musulmanes ou de valeurs chrétiennes. Il y a des valeurs humaines universelles et après il y a des usages qui sont parfois d’origine religieuse, parfois d’origine culturelle. On est pour la convergence vers le noyau du Québec. Que chacun choisisse son chemin et son degré de convergence. Il peut arrêter au stade d’adaptation ou aller jusqu’à l’assimilation. Pourquoi pas? » demande Tarik.

« Et n’oublions pas que le fait qu’on est musulman n’est qu’un seul aspect de notre identité aussi parmi tellement d’autres éléments. On est aussi Canadien, Québécois et bien d’autres choses », insiste Tarik qui est, comme Ihsen et Nadine, optimiste pour l’avenir.


Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteurs et ne reflètent pas nécessairement la editoriale de SHAFAQNA.

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