À Moukhtara, la mosquée humaniste du Mont-Liban

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SHAFAQNA – L’architecture expérimentale de la mosquée Chekib Arslan donne une image moderne de l’Islam.

Un moyen, pour les Druzes, de rappeler l’histoire de coexistence pacifique entre les communautés libanaises.

 Le 18 septembre 2016, le leader druze Walid Joumblatt inaugurait dans son fief de Moukhtara, en présence du mufti de la République Abdellatif Deriane, une mosquée à l’architecture unique en son genre.À l’ombre du palais imposant du XVIIe siècle, où le chef du Parti socialiste progressiste vivait reclus pendant la guerre, le lieu de prière exigu de 100 m² est situé dans un ancien atelier de maçon aux voûtes croisées.

Le mot « Allah », « Dieu », côtoie celui d’« Insan », « Humain »

Surplombant la bâtisse en vieille pierre, son minaret est composé d’une structure métallique minimaliste où le mot « Allah », « Dieu », côtoie celui d’« Insan », « Humain », tous deux incrustés dans la canopée en fer qui reproduit, en creux, la forme d’une mosquée.

L’architecte Makram el-Kadi, approché par Walid Joumblatt pour concevoir ce bâtiment hors-normes, revient sur sa démarche : « Avec mon partenaire Ziad Jamaleddine, nous enseignions dans les universités de Yale et Columbia la relation entre l’architecture et l’Islam, qui est basée sur un paradoxe. D’un côté, la religion musulmane est en passe de devenir la première au monde et ses adeptes sont jeunes ; de l’autre, les mosquées sont construites sur un modèle figé, traditionaliste, sans aucune place à l’expérimentation ».

« Or le Coran ne dicte pas à quoi elles doivent ressembler, et leur typologie n’a rien de sacré : le minaret est à l’origine une adaptation du clocher de l’église, le dôme est inspiré de la basilique de Sainte Sophie à Istanbul », explique le co-fondateur du cabinet LEFT.

Rappeler la relation entre Islam et modernité

Avec la mosquée Chekib Arslan, du nom du grand-père de Walid Joumblatt, figure majeure de la « Nahda », la Renaissance arabe, l’architecte a voulu rappeler la relation entre Islam et modernité. « Inscrire les mots « Dieu » et « Humain » rappelle, comme l’a écrit Mohammed Arkoun dans Humanisme et Islam, le rôle des penseurs musulmans dans l’émergence de la philosophie humaniste, précise-t-il. Dans la salle de lecture, nous avons inscrit le mot « Iqra » – « Lis » –, ordre fait par Dieu au prophète Mohammed, qui est une injonction à l’esprit critique selon le philosophe Youssef Seddik ».

Tout dans le design du lieu épuré respecte la tradition et la marie à l’innovation : « Le mihrab a été conçu en acier inoxydable, ajoute l’architecte, afin de montrer l’orientation de la Mecque, tout en renvoyant vers d’autres directions, à l’instar de l’Islam qui est ouvert sur le monde ».

Conseiller du chef religieux druze Naim Hassan, Ghassan Halabi ajoute une portée historique à la dimension symbolique de cette mosquée expérimentale : « Au début du XIXe siècle, le leader druze Bachir Joumblatt avait fait construire une mosquée et une église à Moukhtara. Or quand il l’a vaincu, l’émir Bachir II a rasé la mosquée. S’en est suivie une longue période de tensions et de violences entre druzes et chrétiens. Aujourd’hui, nous voulons envoyer un message de paix aux autres communautés : un mois avant l’ouverture de la nouvelle mosquée, le patriarche Bechara Raï est venu inaugurer l’église rénovée de Moukhtara », explique-t-il.

Un signe d’ouverture des Druzes vers les autres communautés

La construction de la mosquée Chekib Arslan est l’un des nombreux signes actuels d’ouverture des Druzes vers les autres communautés. Un appel au dialogue guidé par la nécessité, rappelle Mohammad Nokkari, ex-directeur de Dar el-Fatwa : « Walid Joumblatt opère un retour aux sources musulmanes afin de sortir les Druzes d’un certain isolement, à une période où ils sont menacés par les fondamentalistes qui doutent de leur appartenance à l’Islam », estime ce partisan du dialogue inter-religieux, aujourd’hui juge.

Cette ouverture qui attirera le tourisme dans la région de la montagne, espère le conservateur local Zaher Ghossaini, : « La mosquée permettra aux touristes venus visiter la réserve des Cèdres ou en transit vers la vallée de la Bekaa de s’arrêter pour prier », explique-t-il.

Au fond, on espère à Moukhtara un retour à la période de tolérance incarnée par Bachir Joumblatt, dont Makram el-Kadi rappelle la teneur avec délice : « Il aimait recevoir et souffrait que ses convives chrétiens ne restent pas dormir le samedi soir pour assister à la Messe du dimanche. Alors il a fait construire une église à Moukhtara ! »

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